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Couvrir le monde / La géographie comme science
 

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L’objectif de ce chapitre est de prendre au sérieux l’idée de la géographie comme science. Mais sa visée est moins de justifier l’unité ou l’existence de la discipline universitaire que d’exposer les diverses formes de rationalisation qui ont accompagné les développements de celle-ci depuis qu’elle a droit de cité dans le champ académique, soit en gros depuis la fin du XIXe siècle. Plus précisément, il s’agit de confronter discours identitaires et pratiques savantes, non pas tant pour les confirmer ou les confondre que pour rendre intelligibles dans leur diversité les efforts cognitifs, parfois convergents, parfois divergents, d’une communauté savante.

Les joies d’une école

Durant sept à huit décennies, la géographie universitaire française s’est confondue avec ce que l’on appelle communément l’« école française de géographie », encore qualifiée de « classique » ou de « vidalienne », par référence à son fondateur supposé, Paul Vidal de La Blache. Confusément, les valeurs, méthodes, tentatives de définition, etc., qui ont été développées par les représentants de ladite école continuent largement à nourrir les représentations non savantes de la discipline, alors même que le paradigme classique – qu’il est important de situer – a depuis une trentaine d’années perdu sa position hégémonique dans l’Université française. Pour autant, on ne saurait décemment affirmer qu’il a fait naufrage : infléchi, transformé, corrigé, il se perpétue dans la géographie contemporaine à travers des courants qui s’en revendiquent plus ou moins nettement.

Depuis les travaux de Marie-Claire Robic, Vincent Berdoulay et Catherine Rhein, la relation étroite entre les raisons d’institutionnaliser une géographie universitaire à la fin du xixe siècle et les caractéristiques du «programme de recherche » (ou horizon cognitif) de la géographie classique est un sujet connu et abondamment parcouru. Parmi tous les projets possibles qui s’offraient dans les années 1870-1900, celui porté par Paul Vidal de La Blache et ses premiers lieutenants (tel Lucien Gallois) s’est imposé. Cette victoire a signifié l’exclusion aussi bien d’un paradigme de géographie physique débarrassé de la question de l’humanisation (choix qui a triomphé en Russie/Urss dans les années 1914-1924) que d’un paradigme anthropocentré, mettant l’accent sur ce que l’on appellerait aujourd’hui «aménagement » ou «développement ».
Au lieu de quoi s’est donc imposé le projet d’une géographie humaine s’attachant à démêler l’influence du milieu naturel sur les «groupements humains ». Elle a porté conjointement une grande attention au rôle d’agent modificateur de ces derniers, susceptibles d’« ouvrir la porte à de nouvelles combinaisons de la nature vivante ». On résume et banalise fréquemment ce programme de recherches en évoquant l’idée d’une étude des relations homme/nature. Cela demeure, dans l’esprit du plus grand nombre, la définition possible de l’identité scientifique de la géographie, à tel point que le mot est souvent utilisé comme le synonyme des « conditions naturelles » auxquelles une société ou un groupe restreint sont « confrontés ». Il n’y a pas lieu d’épiloguer sur la vulgarisation qui s’est ainsi opérée. En revanche, il importe d’enrichir la description du projet classique.
Pour Paul Vidal de La Blache et ses disciples, sur le modèle des autres géographies européennes de l’époque (à commencer par l’allemande), la légitimité proprement scientifique du géographe procède effectivement de ses compétences naturalistes. À ce titre, un détour par une solide formation en géographie physique a paru absolument incontournable dès la fin du xixe siècle. Mais, à quelques exceptions près (Emmanuel de Martonne, Henri Baulig), cette dernière est davantage conçue comme propédeutique à l’exercice de la géographie humaine que comme le coeur de la discipline. En outre, dans les propositions théoriques de Paul Vidal de La Blache et de son héritier le plus scrupuleux, Maximilien Sorre, une écologie humaine privilégie les relations de l’homme avec le reste du vivant, espèces végétales et animales, plutôt que le climat, le relief et la nature des sols. Or ce sont ces paramètres-là que la géographie des années 1910-1960 allait privilégier. De surcroît, le fondateur de l’école française a développé des perspectives d’explication hors du seul référent naturaliste : il était extrêmement sensible à la position relative des villes et des régions, à la « vie de relation » et aux fonctions de carrefour des entités géographiques. À cette enseigne, on pourrait affirmer que ce qui a été mis en oeuvre par les élèves de Paul Vidal de La Blache s’appuie sur les propositions de ce dernier, formulées dans une vingtaine d’articles théoriques, un livre posthume (Principes de géographie humaine) et quelques textes canoniques pour la géographie régionale (le Tableau de la géographie de la France au premier chef), mais opère une simplification et une systématisation des perspectives ébauchées par le maître désigné. Si on peut parler d’un paradigme pour la géographie classique, il serait ainsi plus cohérent de le qualifier de « postvidalien », car il n’a véritablement pris forme comme « matrice disciplinaire » qu’à partir du moment où les pistes explicatives multiples ébauchées par Paul Vidal de La Blache ont été élaguées, codifiées et érigées en doxa. Les artisans qui ont le plus oeuvré pour transformer la « science extraordinaire » en « science normale » sont vraisemblablement Lucien Gallois et Emmanuel de Martonne, même si d’autres élèves, par l’exemple que fournissait leur production, ont pu également contribuer à la standardisation du paradigme (on évoquera ici Albert Demangeon, Raoul Blanchard et Jules Sion).
Le paradigme classique comprend non pas un mais deux programmes de recherche, qui entretiennent une relation à la fois évidente et problématique. Parallèlement à la recherche des relations homme-nature, il s’agit de mettre au jour la « personnalité » (c’est-à-dire l’identité, la singularité) de chaque milieu, région, pays, paysage, etc., en considérant en première intention que cette identité géographique procède d’une combinaison particulière de « facteurs » naturels et humains. À l’origine, cet intérêt idiographique appuyé sur des monographies a pu sembler s’inscrire dans un projet inductiviste qui établirait les principes de la géographie humaine sur la base de comparaisons entre des cas d’espèce. Mais dès le Tableau de la géographie de la France (1903), la visée idiographique subvertit le statut de la monographie et devient une question à part entière : la France est-elle un « être géographique » ? Pour répondre à cette question, Paul Vidal de La Blache déploie un argumentaire qui, précisément, s’affranchit de la question des relations homme-milieu. Par la suite, les postvidaliens ont standardisé la réponse en considérant qu’une personnalité régionale s’interprétait en enchaînant une explication naturaliste et une interprétation historique (le plus souvent délivrée sous la forme d’un récit).
Au demeurant, chacun de ces programmes de recherche a été mis en difficulté par la standardisation progressive de la géographie. Dès 1909 et la conclusion du livre fameux de Gallois Régions naturelles et noms de pays. Étude sur la région parisienne, est affirmée la nécessité d’opérer une séparation « analytique » préalable entre étude du milieu naturel et étude de son influence sur les «groupements humains ». Dès lors, toute étude de géographie humaine devait être précédée par l’examen séparé des « conditions naturelles », déclinable en une succession de « facteurs » (climat, relief, sol, hydrologie, végétation, etc.). En procédant de la sorte, le risque était grand de perdre de vue la relation homme-nature comme lieu du questionnement scientifique – par dilution dans une profusion de développements thématiques. Par ailleurs, l’effort probatoire s’est progressivement focalisé sur l’explication géomorphologique du relief, négligeant le «programme officiel ». Dans les années 1910-1930, la géographie humaine est devenue également autonome en mettant l’accent sur la classification des formes de paysage ou d’habitat. Chez la plupart des postvidaliens, la relation homme-nature est en fait déproblématisée et soumise à des diagnostics déterministes à caractère ponctuel qui émaillent la géographie régionale (par exemple chez de Martonne) : telle ligne de source est à l’origine d’une succession de villages, telle montagne fait barrière entre deux « races»… Ainsi, comme l’a clairement montré M.-C. Robic (1992), les travaux classiques ont échoué dans leur tentative pour constituer les relations homme/nature en objet de la géographie.
S’agissant du programme idiographique, on peut faire des remarques analogues. Dès les premières thèses des élèves de Vidal de La Blache, faire oeuvre de « géographie régionale » revient à fragmenter ses objets en thèmes ou en sousrégions au sein d’un « dossier ». Le procédé n’était pas nouveau et avait partie liée avec un objectif d’exhaustivité. Mais il a eu pour effet de diluer la question de l’individualité géographique. Renvoyé aux marges de la description (propos introductifs ou conclusifs), davantage affirmé qu’étayé, le discours sur la « spécificité régionale » a été réduit au statut de clause de style. En outre, les contraintes d’érudition propres aux grands exercices académiques (thèse, leçon) ont pesé lourd dans l’autonomisation de développements thématiques toujours plus importants. Déjà, la thèse d’Albert Demangeon, La Picardie et les Régions voisines… (1905), considérée comme un modèle à suivre, a frappé les contemporains par son excès de « détails ». En réaction à cette tendance lourde, on voit certains auteurs dénoncer le vice du « plan à tiroirs », qui occulte la juste saisie des « combinaisons géographiques » pertinentes. André Cholley, élève de de Martonne, s’est fait une spécialité de dénoncer ce genre de travers (notamment dans le manuel La Géographie… de 1951) au nom d’un propos géographique visant « la nature des choses », mais il n’est pas le seul : à partir des années 1950, la dénonciation des déformations du métier est devenue une antienne.
Dans ce tableau, rares sont les géographes qui font exception par leur fidélité aux préceptes vidaliens. Le plus marquant fut sans doute Maximilien Sorre, dont l’oeuvre entier semble être animé par un effort de développement cohérent d’une écologie de l’homme. On en prendra pour témoin sa thèse, Les Pyrénées méditerranéennes. Étude de géographie biologique (1913) et ses Fondements biologiques. Esquisse d’une écologie de l’homme (1943), premier tome d’un traité monumental en quatre volumes, Les Fondements de la géographie humaine (1943-1952). Dans l’ensemble de ses travaux, il s’est précisément essayé à décliner la relation homme-nature, ouvrant des perspectives originales sur les « associations » entre l’homme et le vivant, l’alimentation humaine et les régimes alimentaires, sans parler de sa très riche géographie des maladies ou « complexes pathogènes », reposant sur le triangle milieu naturel-infections-sociétés. À un degré moindre, Jules Sion s’est également voulu un continuateur sinon du programme, du moins de la manière vidalienne. Sa thèse, Les paysans de la Normandie orientale (1909), constitue un remarquable travail d’éclairage ethno-historique, tandis que ses travaux de l’entre-deux-guerres ne se distinguent guère des standards cognitifs de ses contemporains.
Cette description peut sembler paradoxale : on parle de « géographie (post)-vidalienne » et on invoque deux «programmes de recherche » – qui dans les faits ont été largement subvertis sinon dans les principes, du moins dans la pratique. On évoque un « fondateur » pour mieux le placer en lisière de la « science normale ». Il y a là effectivement de quoi désorienter, sauf si l’on veut bien admettre que les enjeux réellement sensibles étaient ailleurs.

Le vieux terme « devisement » peut être utilisé pour désigner le type d’énoncé que l’on reconnaît aisément et ordinairement comme « géographique ». Il y a là sans doute une clé pour esquisser un continuum entre ce que pouvait être la géographie avant son institutionnalisation, ce qu’elle est restée dans les représentations collectives jusqu’à aujourd’hui, et ce qu’elle a pu mettre en avant à son âge classique. Durant celui-ci, les discours d’intentions des géographes ont l’inconvénient d’avoir beaucoup mis en avant des intérêts cognitifs (les relations homme-nature, la personnalité régionale) qu’ils traitaient à la légère – et avec une certaine souplesse de jugement –, tandis que les vraies limites, les véritables contraintes épistémologiques, demeuraient dans l’informulé.
Le modèle « positiviste » des sciences, tellement prégnant au début du xxe siècle, prescrivait qu’une science particulière sélectionne dans l’infinité du monde réel une certaine gamme de phénomènes dont elle se donne pour projet de révéler les relations causales. À ce titre, la géographie aurait pu tout à fait coller à une épistémologie positiviste si, précisément, elle avait orchestré les relations homme-nature à la manière dont un Émile Durkheim procédait avec les faits sociaux. Parmi les élèves de Paul Vidal de La Blache, Jean Brunhes fut le seul positiviste digne de ce nom : ses grands travaux sur l’irrigation et ses «monographies synthétiques » sont précisément des entreprises d’exemplification, de thématisation et de purification de la relation causale entre les données naturelles et le « travail » humain. Mais Jean Brunhes a été critiqué par ses condisciples, alors même que son projet rentrait pour partie, au moins en apparence, dans le projet d’une écologie de l’homme. Au-delà des considérations universitaires (Brunhes était davantage un brillant conférencier qu’un universitaire érudit), il y a quelque chose de plus profond dans le divorce entre les postvidaliens et l’auteur de la Géographie humaine, qui marque la séparation entre positivistes et réalistes « intégraux ».
Il importe de bien rappeler que presque tous les scientifiques du début du xxe siècle étaient réalistes, en ce sens qu’ils adhéraient à l’idée d’une autonomie du phénomène, conçu comme indépendant de la volonté du savant. Ils étaient également une majorité à penser que l’explication se trouvait dans les faits euxmêmes, qu’il suffisait de les confronter pour dégager des relations causales. En revanche, la plupart d’entre eux étaient positivistes en ce sens qu’il leur apparaissait nécessaire de réguler expériences et observations dans un cadre procédural bien défini, susceptible de sélectionner dans le bruit du monde la catégorie de phénomènes qu’ils souhaitaient confronter ou confondre.
Or précisément, c’est ici que la géographie classique se détache radicalement du positivisme. En effet, les principaux lieutenants de Vidal de La Blache ont indiqué, par leurs travaux et leurs jugements, que la géographie n’avait pas pour mission de tailler dans le réel, mais bien au contraire de respecter l’intégrité des « réalités géographiques ». Que faut-il entendre par là ?
« La géographie a largement bénéficié depuis un siècle, depuis un demisiècle surtout, du progrès général des connaissances humaines. Et tout d’abord s’est achevée, par la conquête des Pôles, la découverte du globe. Comme conséquence, les sciences de la nature ont pris toute leur ampleur : météorologie, océanographie, géologie, botanique, zoologie. Les résultats de toutes leurs observations sont venus s’inscrire sur des cartes de plus en plus exactes. Ainsi est apparue avec évidence l’action réciproque des phénomènes les uns sur les autres. Toutes ces analyses ont abouti à des synthèses, à la grande synthèse qu’est la nature prise dans son ensemble.»
Dans cet extrait de 1927, Lucien Gallois esquisse une sorte de récit des progrès de la « connaissance » géographique. Elle présuppose un arpentage exhaustif du monde et repose sur un cumul de « résultats » issus de celui-ci. La géographie sédimente ces derniers en cartes qui révèlent, dans leur juxtaposition, des interactions explicatives. La seule coprésence des faits fait apparaître l’explication. Cette conception va plus loin que la perspective du réalisme habituel : non seulement (et bien évidemment) elle postule une réalité objective indépendante des sujets connaissants, mais, de surcroît, ce réel se donne sans la moindre solution de continuité à ces derniers. Mais la dernière phrase de l’extrait accentue bien davantage encore l’originalité de ce réalisme : Gallois y clôt le mouvement de la connaissance par un fort étonnant retour de celle-ci à la « nature », comme si la « synthèse » des savoirs pouvait restituer l’objet du savoir, la « nature prise dans son ensemble ». Dès lors, la vocation du géographe est de recueillir les données du monde, de les inscrire, notamment sur des cartes, et éventuellement – c’est l’étape explicative – de révéler leurs correspondances. Mais l’essentiel, bien plus que l’explicativité, est la restitution des « réalités ». C’est par cette dimension d’exhaustivité que le réalisme géographique prend toute sa singularité.
Cet idéal a beau être diffus et peu explicite dans les écrits des élèves directs de Vidal de La Blache, il importe de ne pas le considérer à la légère. En effet, il a servi de critère impitoyable pour éliminer tout ce qui semblait non géographique : travaux sans préalable descriptif, sélectifs, spéculatifs, théorisants, etc. Déjà les « lacunes » du travail de Jean Brunhes ont servi à Maurice Zimmermann pour l’éreinter. Plus encore, le rationalisme et les spéculations « aventurées » d’un Camille Vallaux en ont fait un quasi paria de la génération postvidalienne : son insistance dans Les Sciences géographiques (1925) sur les « représentations » qui s’immiscent entre l’«oeil humain» et la «nature », constituant un « écran des représentations symboliques et schématisées », condamne chez lui le réalisme « exhaustiviste » et du même coup met en perspective sa position de marginal du paradigme classique. Son livre, à bien des égards remarquable, a été condamné à un ostracisme bibliographique qui n’a été pour partie levé que dans les années 1970.
Autant le réalisme géographique est sous-jacent dans les écrits de la première génération de postvidaliens, autant il devient déterminant et explicite dans les écrits de l’après-guerre : chez des auteurs aussi différents que Maurice Le Lannou, André Cholley ou Pierre George, il fait l’objet d’innombrables considérations à finalité axiologique (il s’agit d’énoncer les valeurs de la géographie clairement et distinctement sous forme d’adages didactiques). Au souci de ne pas mutiler les « réalités géographiques » s’adjoint une définition de la discipline comme « science carrefour » ou « science de synthèse » qui a longtemps perduré. Par opposition aux sciences analytiques, la géographie est posée comme la saisie de « combinaisons », « systèmes » (Cholley), ou « complexes de situation » (George) à caractère unique. Une telle reformulation du programme idiographique lui confère une légitimité nouvelle tout en élargissant le champ des combinaisons possibles (dans lesquelles la nature n’est plus forcément un protagoniste essentiel). Plus encore que pour les élèves directs de Vidal de La Blache, la nécessité de développer une géographie (humaine) générale, autonome et nomologiquement ambitieuse, perd toute importance, puisque l’essentiel est ailleurs, dans l’acte presque clinique qui identifie ou diagnostique une « situation géographique » et démêle les différents facteurs en jeu qui lui donnent toute sa singularité. Dans les années 1960, certains auteurs (P. George, Jean Labasse) en ont tiré une conception non exclusivement explicative de la pratique du géographe, y incorporant des aspects proprement herméneutiques (ou interprétatifs) visant la « personnalité régionale » – aspects qui s’inscrivent dans une tradition implicitement héritée de l’épistémologie allemande du verstehen (comprendre).
La recherche de l’exhaustivité dans l’exercice de la géographie empirique posait des défis singuliers, notamment lorsqu’il fallait énoncer dans des articles ou des ouvrages les résultats d’une recherche. Le problème le plus immédiat est bien entendu celui de la clôture de la description : sauf à s’étendre à l’infini, celleci devait forcément sélectionner des éléments considérés comme pertinents. Or, si la diversité des questionnaires est encore de mise dans les thèses des élèves de Vidal de La Blache, force est de constater que dès les années 1920 s’est codifié une sorte de dossier standard, enchaînant les entrées naturalistes (climat, relief, sol, végétation…) et les entrées « humaines » (agriculture, villes, activités, etc.), l’ensemble étant en général prolongé de façon plus ou moins importante par l’évocation des sous-ensembles régionaux. Certains (Cholley) ont eu beau dénoncer le caractère scholastique d’un tel « plan type », ce dernier avait pour lui le double avantage de codifier ce qui était absolument requis et de laisser une certaine latitude en matière d’innovation (thématique notamment). Grâce à quoi, avec les décennies, la liste des « entrées » n’a cessé de s’allonger... En outre, et on trouvera là une autre difficulté majeure de la « description exhaustive », la mise en texte impliquait l’inscription d’une réalité matérielle au minimum tri- voire quadridimensionnelle (en incluant les problèmes d’évolution) dans un discours linéaire. Certains, tel Raoul Blanchard, ont repris à leur compte le stratagème du récit de voyage, qui ramène la description d’une contrée à la relation d’un itinéraire (stratagème dont il use et abuse dans le volume Asie occidentale de la Géographie universelle publié en 1929). Mais la solution principale – celle que l’on retrouve dans la quasi-totalité de la production empirique – consiste précisément à fragmenter l’objet d’étude en le thématisant et/ou en le régionalisant. On retrouve par là l’idée de dossier, mais abordée à l’aune d’un autre problème d’énonciation. La solution principale du problème d’exhaustivité a donc été, pour l’ensemble des géographes classiques, de diviser, rediviser, et encore diviser (comme inlassablement) leurs objets en sous-catégories, sous-régions, sous-thèmes…
Au-delà des contraintes d’exhaustivité qu’implique le devisement géographique, la posture postvidalienne incorpore aisément un certain nombre d’attitudes de recherche qu’en son temps Emmanuel de Martonne avait résumées de manière frappante : « Ce qu’il y a de fécond et d’original à la fois dans la méthode géographique, c’est qu’elle met en présence des réalités terrestres.» Pour expliciter une telle affirmation, il faut se représenter non pas un homme de cabinet mais un « géographe de plein vent » (Lucien Febvre), qui privilégie le travail de terrain au détriment de toute espèce d’archives et constate, par sa présence autant physique que cognitive, la « mise en présence » des phénomènes. La scène capitale, la seule légitime, prend place auprès des choses ou des « réalités géographiques ». Le bon chercheur arpente inlassablement son terrain d’études, jusqu’à en connaître chaque « détail ». Dès lors, dans l’opération de restitution de la réalité, la description textuelle est la forme la plus problématique du rendu, alors que les représentations iconiques sont bien plus satisfaisantes, malgré leur caractère non extensible. Faute d’un rapport visuel immédiat aux réalités, elles en proposent une image de substitution qui en conserve – au moins partiellement – l’exhaustivité. Dans une perspective similaire, l’examen de la carte topographique a été rapidement érigé en substitut de l’expérience de terrain et son commentaire en « exercice-type » (au sens de T. S. Kuhn) du paradigme classique. On ne s’étonnera pas de voir en André Cholley le premier codificateur de l’exercice.
Mais le rituel proprement initiatique et socialement intégrateur, pour les générations formées entre 1905 (date de la première excursion interuniversitaire) et la fin des années 1960, est indubitablement la « sortie de terrain » ou « excursion ». Tout à la fois rite intégrateur et propédeutique à l’exercice solitaire de la recherche empirique, l’excursion a été longtemps parée de toutes les vertus, sans susciter pour autant de réflexions susceptibles d’en extraire – et pour cause ! – un système pédagogique.
Avec les éléments exposés jusqu’à présent, le lecteur dispose de quasiment toutes les pièces constituant ce que Thomas S. Kuhn appelle la « matrice disciplinaire » d’un paradigme : une « métaphysique » (le réalisme « exhaustiviste ») ; des « modèles heuristiques » (l’explication causale des relations homme-nature, la compréhension des « personnalités géographiques ») ; des « exercices-types » (le terrain, le commentaire de cartes, mais aussi la « leçon » de géographie régionale) ; des « exemples », formés par des livres fameux (le Tableau de la géographie de la France de Vidal de la Blache, La Picardie et les Régions voisines… de Demangeon) ou des situations-types enseignées comme telles (le « carrefour » bourguignon, la région « lyonnaise », les Alpes du Nord et leur organisation en bandes…); des «valeurs » énoncées sous formes d’adages, du type « il faut partir du concret », « on essaiera de faire le tour de la question », « les réalités géographiques sont complexes », etc., tellement standardisées et banalisées qu’elles étaient aisément réappropriables par les apprentis; une «instrumentation » typique et variée (qui va de la carte topographique à la tarière, en passant par la paire de bottes et les « données » statistiques). Il y manque les « généralisations symboliques », qui dans la géographie classique ne pouvaient être des équivalents de E=mc2. On peut considérer que les répertoires de formes (géomorphologiques, paysagères…), dressés en véritables planches dans les manuels, constituaient une forme simple et spécifique de « généralisations symboliques ». On peut aussi considérer que les grandes notions (milieu, genre de vie, paysage, région, ville/campagne), qui semblaient spontanément constituer les objets de la discipline, avaient aussi cette dimension. À ce titre, on peut les qualifier de déictiques : leur fonction était de désigner la géographie autant que de signifier quelque chose en particulier ou en général. Cetteadéquation est d’autant plus frappante que le paradigme de la géographie classique répond à un certain nombre de conditions émises par Kuhn, en l’absence desquelles on ne saurait s’inspirer de sa description : durant à peu près soixante-dix ans, il a représenté la seule et unique manière de faire de la géographie scientifique (or la « science normale » kuhnienne est exclusive, elle est marquée par l’absence d’écoles concurrentes) ; il n’a pas donné lieu à des explicitations systématiques, car son apprentissage produisait une « connaissance tacite » par l’exercice et l’exemple ; par ailleurs, le fonctionnement des exercices canoniques répond partiellement à l’idée de puzzle solving (résolution de problèmes) : qu’ils aient à « expliquer un relief » ou à « caractériser une région », à travers un commentaire de carte ou un travail de plus longue haleine, les apprentis étaient précisément confrontés à des énigmes (puzzles), pour lesquelles les précédents mobilisables constituaient des modèles sur lesquels s’appuyer.
Il ne s’agit pas pour autant d’affirmer que l’idée de paradigme « épuise » tout ce que l’on pourrait dire sur la géographie classique (ce n’est pas l’objectif !), ni que l’adéquation entre le modèle et l’exemple est parfaite. Ainsi, malgré les prétentions à la prospective de certains géographes des années 1960 (J. Labasse, P. George, Michel Rochefort), il est difficile de considérer la géographie pratiquée entre 1900 et 1970 comme une science prédictive. En outre, l’ensemble des développements descriptifs à visée exhaustive peut difficilement être conçu sur le mode de la « résolution d’énigmes » et, en ce sens, échappe à la définition kuhnienne. Seuls certains compartiments de la pratique (et de sa trace écrite, la littérature géographique) relèvent de celle-ci : ces « explications » diverses – causales ou historiques, basées sur des indices (comme en géomorphologie), des données numériques ou des archives – sont le plus souvent extrêmement circonscrites (elles sont un moment, ou plusieurs, dans un énoncé). Alors qu’on se représente facilement une explication comme une procédure qui « orchestre » un texte savant, lui donne sa dynamique, il en va rarement ainsi dans la géographie classique, qui l’utilise plutôt ponctuellement, sous des formes variées, pour justifier le diagnostic d’une forme (de relief, de paysage, etc.) ou affirmer la singularité de telle région, ville ou contrée humanisée. Il existe bien entendu des contreexemples. Ainsi Jules Sion a organisé son Asie des moussons (1928-1929) en démontrant le rôle que ledit phénomène climatique jouait dans la différenciation régionale de l’Asie du Sud-Est. De la même façon, la plupart des travaux empiriques de Pierre Gourou sont basés sur la volonté de mettre en cause l’idée de déterminisme naturel et de lui substituer une lecture « civilisationnelle » de l’organisation matérielle des sociétés. Paradoxe qui n’en est pas un, ce sont les géographes les moins « naturalistes » qui ont le plus ressenti le besoin de mettre l’administration de la preuve au centre de leur propos (et non dans la périphérie de multiples diagnostics cliniques).
Dans les années 1950-1960, le champ des phénomènes susceptibles d’intéresser les géographes n’a cessé de s’élargir à de nouveaux thèmes. Pourtant, on ne saurait dire que les procédures cognitives ont été modifiées pour traiter ces nouveaux objets. Seule la géographie physique s’est ouverte à des pratiques inédites (expérimentations en laboratoire, traitements statistiques) et à des efforts de renouvellement théorique (sous l’influence de Jean Tricart puis de Georges Bertrand). Rien, dans le reste de la production de la discipline, ne saurait accréditer l’idée d’une quelconque inflexion paradigmatique. Bien au contraire, la doxa continuait à éliminer tout ce qui pouvait prêter le flanc à l’anathème « ce n’est pas de la géographie ! », face auquel des recherches trop ambitieuses sont rentrées dans le rang ou ont débouché sur le départ de quelques individus vers d’autres disciplines ou horizons. Il a fallu plus que cela – une véritable « révolution scientifique » – pour faire céder la chape qu’était devenu le paradigme classique au fil des décennies…


Une » révolution scientifique « tardive ?

Entre 1972 et 1986, la géographie française a connu de profonds bouleversements. Il n’est pas certain que les problèmes épistémologiques en aient été la cause première. En revanche, il ne fait aucun doute qu’ils ont été un levier décisif pour agir contre l’establishment disciplinaire.

Ce qui s’est accompli durant ces années 1970-1980 n’a bien entendu pas surgi brutalement. On peut invoquer un ensemble d’« anomalies » préalables qui ont mis en question les capacités explicatives du paradigme classique. Il convient déjà de noter que, dès l’immédiat après-guerre, l’école française a cessé de donner le ton dans la géographie mondiale, alors qu’elle avait largement régné durant les années 1920-1930. Aux États-Unis comme dans les pays scandinaves, puis au Royaume-Uni et en Allemagne, des efforts importants de renouvellement épistémologique ont eu lieu. Par ailleurs, la géographie soviétique fournissait un autre modèle possible (pour le coup strictement naturaliste), susceptible de mobiliser les géographes de sensibilité communiste (Tricart en a été le prototype). En ce sens, on pourrait dire que l’école française s’est retrouvée de facto confrontée à des paradigmes rivaux. Elle les a assez superbement ignorés jusqu’à la fin des années 1960, mais ce fut au prix d’une marginalisation croissante.
Pourtant, dans l’immédiat après-guerre, un certain nombre d’auteurs (Jean Gottmann, Maurice-François Rouge, Louis Poirier et même André Cholley) ont développé séparément des esquisses programmatiques suggérant un aggiornamento de la géographie humaine, mais ces propositions ont été globalement ignorées, comme si la communauté des géographes n’était pas mûre. Ces esquisses sont demeurées invisibles (car irrecevables ?) pour les contemporains. En revanche, des sociologues (Paul-Henri Chombart de Lauwe), mais surtout des économistes (François Perroux) et des historiens (Fernand Braudel), ont été sensibles aux idées neuves qu’ils ont pu trouver chez J. Gottmann, chez M. Sorre ou chez M.-F. Rouge. Dans le contexte des années 1950 et surtout 1960, la réflexion sur l’« organisation de l’espace » (ici synonyme d’aménagement du territoire) a trouvé des rebondissements extra-géographiques. L’« espace », mot peu usuel dans le paradigme classique, a été utilisé par des disciplines qui se sont positionnées rapidement sur la scène émergente de la planification et de l’aménagement du territoire. Or précisément, cette émergence a progressivement introduit un « malaise » chez les géographes, dont la traduction apparente fut une polémique feutrée entre les partisans d’une « géographie appliquée » (M. Phlipponneau) et ceux qui voulaient maintenir la discipline dans son statut de « science exacte » et la tenir à l’écart du processus décisionnel en aménagement (P. George, avocat d’une « géographie active »). Il n’empêche que la profession a perçu cette nouvelle scène comme un marché professionnel à conquérir et comme un lieu « naturel » d’exercice de la géographie. Or dans les faits, la légitimité de cette dernière n’allait pas de soi, notamment aux yeux des ingénieurs, économistes ou architectes, qui ont investi rapidement les places dominantes de l’aménagement. Face à la « raison ingénieuriale », soucieuse de modèles, de justifications statistiques et d’un recours généralisé à la mathématisation, les géographes ont répondu par deux attitudes distinctes : les uns (P. Claval, Jacqueline Beaujeu-Garnier, Olivier Dollfus) ont voulu incorporer à la géographie de nouvelles «démarches » sans considérer leur caractère éventuellement incompatible avec la « tradition géographique » ; d’autres au contraire (P. George, J. Labasse), plus conscients de ce que signifiait l’adoption (fût-elle partielle) de la raison ingénieuriale, l’ont rejetée en bloc. En tout état de cause, la confrontation des géographes avec ces nouveaux « partenaires » a créé un trouble important, qui explique sans doute la prolifération durant les années 1960 d’une littérature « identitaire » qui s’interroge sur les fondements de la géographie. Elle est l’occasion d’une réappropriation du terme « espace », qui à travers l’expression « espace géographique » devient tout bonnement le nouveau déictique (cf. supra) de la discipline, empilant l’ensemble des significations jusque-là véhiculées par «milieu », «paysage », « région»…
Le développement de la scène aménagiste n’a pas été la seule source d’« anomalie » pour le paradigme classique. Il importe aussi d’insister sur un processus double d’enfermement et de dévaluation de la discipline : alors que la géographie française était demeurée ouverte au dialogue avec les sciences voisines dans l’entre-deux-guerres, les relations sont devenues nettement plus concurrentielles et crispées durant les années 1950-1960, et la profession a eu tendance à se replier, d’abord sur les « faits » et ensuite sur un patrimoine jugé admirable. Cette posture s’est accompagnée d’un certain dédain pour le caractère spéculatif ou abstrait de disciplines comme l’économie ou la sociologie. Or ce repli est intervenu en pleine époque structuraliste, alors que précisément les sciences humaines et sociales développaient des échanges de concepts et de théories qui allaient constituer des disciplines jusque-là éparpillées en un champ largement intégré. Durant toute cette période, pour des raisons diverses, la géographie est restée largement à l’extérieur. C’est là sans doute l’un des facteurs qui expliquent l’accélération de sa dévaluation symbolique durant la décennie 1960. Les géographes s’en sont rendu compte, qui ont ressenti amèrement l’absence de leur discipline dans le volume de la Pléiade dirigé par Jean Piaget, Logique et Connaissance scientifique (1967). De nombreux jugements sur la géographie ont été émis à la charnière des années 1960 et 1970 par de «grands noms » des sciences de l’homme, qui confirmaient cette image dévaluée.
Pour achever de circonscrire les « anomalies » épistémologiques auxquelles a été confronté le paradigme classique, il faudrait évoquer un sentiment de lassitude cognitive éprouvé par de nombreux jeunes chercheurs à la fin des années 1960, et dont certains ont porté ultérieurement témoignage, tels Henri Chamussy et Maryvonne Le Berre. À les suivre, les générations du baby-boom ont vécu comme un jeu stérile la reproduction des recettes traditionnelles à l’occasion de leur travail de thèse. Il faut du reste rappeler que nombre de ces nouveaux géographes n’avaient pas eu un cursus littéraire comme leurs aînés, le latin étant absent de leurs études universitaires. Dès lors, la discipline a largement recruté chez les bacheliers qui avaient fait « math élem », et dans des milieux sociaux modestes. Ces nouvelles générations étaient beaucoup plus sensibles à la raison scientifico-ingénieuriale et aux considérations épistémologiques nourries de Bachelard et de Piaget qu’on leur avait enseignées à la fin du secondaire. Ils étaient prêts pour une « révolution scientifique », pour laquelle Mai 68 a constitué un modèle et un précédent.

Dès 1970 et la publication du « Que sais-je ? » de Pierre George, Les Méthodes de la géographie, on voit surgir l’idée, encore énigmatique, que la géographie est en « crise ». Un an plus tard, Jacqueline Beaujeu-Garnier dit la même chose dans La Géographie. Méthodes et perspectives, mais n’est pas davantage capable de rendre compte de ce qui ne tourne pas rond. Il faudra l’émergence de revues nouvelles, comme L’Espace géographique (1972), de groupes de travail indépendants de l’establishment (comme le Groupe Dupont, fondé en 1971), de publications d’un genre nouveau (comme L’Analyse quantitative en géographie, de Jean-Bernard Racine et Henri Reymond), puis de manifestations spécifiques comme les colloques Géopoint (à partir de 1976), pour que la critique trouve des lieux d’expression et explicite la crise.
Dans un premier temps, les premières critiques ont surtout rompu le tabou de l’unité de la géographie et affirmé qu’à côté de la tradition il existait une «nouvelle géographie » inspirée par le précédent « anglo-scandinave ». En 1972- 1973, il s’agissait encore pour la France de quelque chose de virtuel, car ladite «nouvelle géographie » y était à ses premiers balbutiements. En revanche, elle pouvait s’appuyer sur le préalable étranger – ce qui a amené Philippe Pinchemel à faire traduire la Géographie des marchés et du commerce de détail de Brian Berry (1971) puis L’Analyse spatiale en géographie humaine, de Peter Haggett (1973), deux classiques de la locational analysis (analyse spatiale) anglo-saxonne. À partir de 1974 et de la publication du réquisitoire d’Alain Reynaud La Géographie entre le mythe et la science, mais surtout en 1975-1976, lorsque émergent coup sur coup EspacesTemps puis Hérodote, deux revues au ton nettement plus agressif, la critique de la « géographie traditionnelle » prend une dimension nouvelle, non plus seulement épistémologique mais également politique (les deux aspects étant considérés à l’époque comme intimement liés). L’influence du marxisme, notamment dans sa version althussérienne, est essentielle ici. La tenue des premiers colloques Géopoint est l’occasion de réunir les différentes sensibilités protestataires (à la notable exception d’Yves Lacoste, fondateur d’Hérodote) et de systématiser la critique pistémologique du paradigme classique. Dans cette activité, la figure de proue est incontestablement Claude Raffestin, géographe genevois qui a sans doute été le théoricien le plus profond de la rupture épistémologique. Celle-ci est pour tout dire consommée à la fin des années 1970, et les contributions ultérieures ne viendront le plus souvent que renforcer un réquisitoire déjà instruit. En revanche, la charnière des années 1970-1980 voit se multiplier les propositions programmatiques visant à donner du contenu à la «nouvelle géographie ». À cette époque, les réflexions d’un Henri Reymond sur les « taxochores », base d’une théorie des processus d’espacement, les tentatives d’axiomatisation d’un Georges Nicolas-Obadia et les propositions de Roger Brunet concernant les structures élémentaires de l’espace (les « chorèmes »), dessinent un style d’analyse spatiale à la française, inspiré par le structuralisme et les mathématiques du groupe Bourbaki. Mais bien d’autres perspectives s’esquissent, qui se distinguent de ou s’opposent à un projet de géographie « théorique et quantitative », de sorte que c’est un véritable fourmillement d’idées et de programmes qui s’orne du label «nouvelle géographie » entre la fin des années 1970 et le milieu de la décennie 1980. Et l’on ne peut guère y voir un paradigme nouveau et unique venant se substituer à la « géographie traditionnelle »...
Ce qui unit en revanche les diverses sensibilités « révolutionnaires » est un rejet le plus souvent ardent de la « vieille » géographie. Il lui est reproché principalement d’avoir été une pré- ou une non-science. En vertu d’un nouveau consensus (piagétien ?) qui veut qu’une science se définisse par la recherche de lois (perspective nomologique), l’incapacité notoire de la géographie classique à en produire et sa prédilection pour les études de cas sont épinglées. À cette époque, la «démarche idiographique » est en théorie complètement rejetée, même si certaines des premières thèses de la «nouvelle géographie » – comme La Croissance de Los Angeles de 1940 à 1970, de Bernard Marchand (1977), et Système économique et espace, de Franck Auriac (1979) – sont concrètement des études de cas. L’autre dimension que l’on rejette est l’absence de problématique explicite dans les travaux classiques : dans le sillage de Claude Raffestin, c’est toute une génération qui dénonce l’« implicite », le non-réfléchi, l’absence de procédures clarifiant des hypothèses et s’efforçant ensuite de les étayer. Dans le sillage de Piaget et sous l’égide de Raffestin, les «nouveaux géographes » ont adopté l’idée que le réel est saisi à travers des « filtres », que l’on peut nommer « mots », « notions », « construits » ou « théories », selon leur ampleur, et que toute activité de recherche est guidée par ces préalables sans lesquels le réel est inconnaissable. Il va de soi qu’une telle conception, qualifiée de « constructiviste » par Jean Piaget, est effectivement radicalement incompatible avec la métaphysique des géographes classiques. En revanche, elle marque certainement la convergence de plusieurs chemins intellectuels assez différents, qui se rejoignent alors dans l’idée de « construit ». Pour les marxistes, la posture procède du matérialisme : en séparant le monde des choses (les seules « réelles » ou « matérielles ») du monde des superstructures idéelles, le marxisme (au moins dans sa reformulation althussérienne) instaure une rupture radicale qui confère à ces dernières une autonomie antiréaliste (posture explicite alors chez Jacques Lévy, sous-jacente chez Franck Auriac). Pour les positivistes et les rationalistes, on ne peut pas affirmer que notre connaissance du monde des phénomènes est une connaissance directe, seules la recherche de régularités causales ou la réponse favorable des « faits » à nos prédictions sont un indice de justesse de nos théories, celles-ci étant un pur produit de notre entendement (ou de notre raison). Demeure la posture la plus directement « constructiviste » au sens piagétien, c’est-à-dire le nominalisme, qui, d’une manière générale, suppose que le monde n’est pas connaissable en soi et que c’est à l’aide de dénominations et de schémas préalables que nous construisons un monde possible (posture de Claude Raffestin et peut-être également de Jean-Bernard Racine). En bref, on pourrait dire que le « constructivisme » des nouveaux géographes a catalysé des convictions diverses en une formule unique, que l’on pourrait qualifier d’« exigence problématique » : toute recherche commence par la formulation d’une problématique, déclinable en hypothèses de travail, et soumise à un protocole de probation. Vilipendée par les mandarins de l’ancienne école durant les années 1970, cette prescription épistémologique a fini par s’imposer à l’ensemble de la géographie à la charnière des années 1980 et 1990.
L’exigence de clarification problématique a eu longtemps pour corollaire une visée proprement politique : alors que la géographie classique s’était massivement voulue apolitique, il lui a été reproché d’avoir, par sa neutralité affichée, «fait le jeu objectif du pouvoir en place ». Les collaborations de Jean Labasse ou Jacqueline Beaujeu-Garnier à l’État pompidolien apparaissaient comme les signes objectifs de cette collusion. À l’inverse, la géographie contestataire se voulait démystificatrice. Il s’agissait de fournir aux dominés les outils pour décrypter les stratégies des classes dominantes, dont un Yves Lacoste, dans La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (1976), n’hésitait pas à exciper la teneur « géographique » ou « spatiale ». En somme, après avoir jeté le soupçon sur le géographe «agent de renseignements », il importait sinon de le retourner, du moins de le rendre responsable à l’égard de «ces hommes et ces femmes » que toute enquête menaçait de rendre davantage vulnérables. Contre la figure du savant détaché, les années 1970-1980 ont vu l’émergence d’une représentation tribunicienne du géographe, médiateur ou voix de « ceux d’en-bas » et « d’ailleurs ». À une échelle plus réduite, l’idée d’une géographie militante, conçue comme un instrument de lutte sociale, a été particulièrement mise en avant par des géographes peu académiques comme Raymond Guglielmo ou Christian Béringuier, en général au détriment d’un questionnement sur la contribution de la géographie, jugé au mieux inutile, au pis corporatiste. Cela n’a pas empêché la majorité des nouveaux géographes de vouloir concilier réforme scientifique et oeuvre « utile » (c’est-à-dire politique), celle-ci finalisant celle-là.


Les voies du pluralisme

Dès le milieu des années 1970, les « nouveaux géographes » ont manifesté de fortes divergences d’attitude par rapport à la new geography, à l’engagement marxiste ou à la signification de l’« espace géographique ». Néanmoins, jusqu’au milieu de la décennie suivante, période qui voit un progressif apaisement des tensions sociales au sein de la communauté, la présence d’un establishment hostile et la nécessité d’une réinvention disciplinaire ont provisoirement atténué les antagonismes potentiels. En outre, durant une dizaine d’années, la dynamique impulsée par Roger Brunet – de la publication de l’article fameux « La composition des modèles en analyse spatiale » (1980) au lancement des projets fédérateurs du GIP Reclus – a pu sembler ouvrir une nouvelle époque de « science normale », plutôt « spatialiste », trouvant même un début de traduction dans la géographie scolaire, soudain convertie aux fameux « chorèmes ». Pourtant, cette acmé n’a pas résisté à l’alternance politique de 1993, de la même façon qu’allaient se multiplier les entreprises visant à saper (épistémologiquement, politiquement, institutionnellement) l’entreprise brunétienne. Ce qui avait paru devenir hégémonique (paradigmatique ?) s’est révélé alors comme un édifice fragile – et qui, au demeurant, n’avait jamais prétendu faire davantage que fédérer des sensibilités autour de projets (éditoriaux, cognitifs…) et d’une ébauche de consensus.

Après le schisme des années 1970 et les dissensions qui ont fait contrecoup à la victoire de François Mitterrand (1981-1984), le congrès de l’Union géographique internationale qui s’est tenu à Paris en 1984 a été vu par certains comme l’occasion de redéfinir les bases d’un nouveau consensus épistémologique, érigeant la géographie en science de l’espace «produit » par les sociétés (encore que les interprétations de la signification à donner à une telle formule aient d’emblée fortement varié). La publication deux ans plus tard, sous le double patronage de Franck Auriac et Roger Brunet, d’Espaces, jeux et enjeux (1986), livre-somme réunissant un large spectre de sensibilités spatial(ist)e et sociale (sinon sociologique), a pu contribuer à maintenir un temps le dialogue entre des courants destinés à diverger de plus en plus nettement.
Dès le milieu de la décennie précédente, des auteurs aux parcours aussi différents que Jean-Bernard Racine (issu du quantitativisme) et Jacques Lévy (alors althussérien) exprimaient des réticences quant au contenu social de la géographie quantitative, suspectée de formalisme. À la même époque, un Claude Raffestin avait amorcé une critique de l’objectivisme de la new geography, mue par une volonté de transformation de la société (par la géographie ?) et assortie d’un démontage des présupposés économicistes du nouveau mainstream anglo-saxon. Dans le même temps, certains géographes « en lutte » (Raymond Guglielmo) avaient la tentation d’appliquer à la « géographie moderniste » française des critiques similaires, quand bien même la plupart des « quantitativistes » français étaient des marxistes convaincus... Enfin, à travers la promotion des cartes mentales (Antoine Bailly) et un souci pour la « vie quotidienne » (Jean-Paul Ferrier) ou les « espaces mentaux » (Jean-Luc Piveteau), c’est toute une partie des «nouveaux géographes » qui, entre les décennies 1970 et 1980, prend ses distances à l’égard de l’objectivisme quantitativiste et entend promouvoir une géographie «humaniste » centrée sur les « représentations ».
Une particularité des années 1980 est d’avoir vu s’affirmer des courants animés par des géographes qui étaient demeurés en retrait durant la grande décennie contestataire (1972-1982) : il en va ainsi des promoteurs de la géographie sociale comme de ceux de la géographie culturelle. Si les premiers marquent leur différence par rapport à la géographie classique dans les textes fondateurs des années 1982-1984, les uns et les autres se construisent également contre ce que l’on appelle de plus en plus le « spatialisme » ou le « positivisme ». En outre, une part importante de la production empirique de ces courants relève d’un style épistémologique largement classique. La monographie prédomine, éventuellement justifiée par une visée inductive ; les clauses synthétiques ne sont pas levées, même si on ne recherche plus la même sorte d’exhaustivité qu’auparavant. Un certain agnosticisme est de mise, concernant aussi bien la définition de la discipline que ses normes propres de scientificité. Et si la géographie sociale partage avec les quantitativistes une forte imprégnation marxiste, la géographie culturelle, plus lente à émerger, sera souvent l’apanage de géographes (Paul Claval, Joël Bonnemaison, Jean-Robert Pitte, André-Louis Sanguin), tentés par une restauration stratégique du legs classique. Au demeurant, la dissipation assez brutale du référentiel marxiste à la fin des années 1980 a fonctionné comme le révélateur de continuités épistémologiques que l’engagement politique avait un temps euphémisées : la géopolitique prônée par Yves Lacoste, ses élèves et ses dissidents, apparaît de plus en plus à cette époque comme un classicisme teinté de considérations géostratégiques et n’hésitant pas à prendre en charge l’ensemble des questions que la tradition pouvait considérer comme géographiques (les ressources naturelles, la mosaïque des peuples, les grands ensembles régionaux…).
En définitive, le consensus de 1984 pourrait être relu comme une « performance » éphémère, révélatrice à la fois des mutations et des efforts de dialogue propres à une décennie d’apaisement. Du colloque Géopoint 82 « Les territoires de la vie quotidienne », à la mise en route de l’Encyclopédie de géographie, le dialogue entre composantes et courants de la géographie s’est maintenu alors même que la communauté disciplinaire était marquée par un processus de différenciation extrêmement complexe, non plus seulement thématique comme dans les années 1950-1960, mais également praxéologique (les métiers de la géographie sont de plus en plus distincts), social (la structuration en courants repose sur des réseaux sociaux autant que sur des affinités cognitives), politique (au sens restreint des affiliations et revendications) et, partiellement, épistémologique. Durant cette période, plus qu’avant, la revue L’Espace géographique a pu incarner la diversité des innovations et des débats disciplinaires, devenant pour un temps le creuset et la vitrine de la géographie française, notamment grâce à ses riches dossiers et ses numéros thématiques. À la charnière des années 1980 et 1990, alors que le marxisme s’évanouit, que des revues telles Espaces et Sociétés ou Géographie et Cultures s’inscrivent comme des références dans le paysage non spatialiste, on assiste à une recomposition progressive du champ que nous allons essayer d’interpréter pour clore cette présentation.

La seule certitude que peut avoir un épistémologue concernant la situation contemporaine est l’extrême hétérogénéité de la géographie pratiquée en France aujourd’hui. Il existe évidemment des tendances qui peuvent sembler partagées par l’ensemble des courants, paradigmes et chapelles – montée de l’individualisme (qu’il soit « méthodologique », idéologique ou qu’il relève de comportements scientifiques inspirés du fonctionnement de la science américaine), tentation d’une définition technicienne de la discipline (le géographe serait un producteur de cartes et un manipulateur de bases de données et autres Sig) –, et des tensions d’ensemble – entre le mépris pour les problèmes épistémologico-théoriques et des postures hyper-théoriques, entre le choix du redéploiement identitaire dans les domaines pluridisciplinaires de l’environnement, de l’aménagement, voire de la géopolitique, et la valorisation de l’interdisciplinarité, entre la soumission à des logiques de contrat (en particulier auprès de collectivités territoriales) et la quête de supports empiriques de recherche susceptibles de permettre l’approfondissement théorique…
Il est possible néanmoins d’esquisser à gros traits quelques distinctions, dégageant grosso modo trois géographies.
La géographie de tradition classique s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui grâce à un certain nombre de « niches écologiques » liées à la préparation des concours de l’enseignement primaire et secondaire (y compris dans les écoles normales supérieures), à des recherches sur le monde rural et les pays en voie de développement, ou encore au conservatisme d’ordre politique de certaines universités. Souvent, le legs est davantage «georgien » (il résulte des déplacements thématiques spécifiques aux années 1950-1960) que strictement postvidalien. Souvent aussi, le style classique est habillé par des préoccupations réactualisées (pour l’environnement, la construction d’entités territoriales supranationales ou supralocales, etc.). Les géographes «physiciens » ont su y préserver une place importante, bien que non hégémonique, précisément justifiée par l’actualité des questions d’anthropisation des milieux naturels. À ce titre, la question des relations nature-société a été réexaminée à frais nouveaux par des générations rompues à l’utilisation d’imageries diverses, sans que l’on voie pour autant émerger un métadiscours fédérateur. À l’autre pôle de l’héritage classique, nombre de recherches particulières légitiment leur inscription disciplinaire par un ancrage territorial spécifique, par contraste avec des recherches connexes, sociologiques, économiques, politologiques ou naturalistes, qui en sont plus ou moins dénuées. La question des identités (locales, régionales) entre dans un questionnaire classique même si elle échappe – sinon en théorie, du moins en actes – à la thématique de la construction sociale des territoires. Elle rejoint par là les géographies « antipositivistes » que l’on évoquera ultérieurement, sans adhérer aux positions constructionnistes, postmodernes ou phénoménologiques qui caractérisent ces dernières. En effet, la question de l’objectivité reste un point de blocage important entre deux formes de géographie qui ont pour principal point de connivence un rejet du « spatialisme ».
L’analyse spatiale française est ce qui ressemble peu ou prou le plus à un paradigme parmi les tendances contemporaines, même s’il n’existe aucun cursus universitaire strictement spatialiste et même si elle semble en perte de vitesse (démographique) depuis une décennie. Elle a sa géographie particulière (un réseau dans le sud-est et l’est de la France fédéré par l’Umr Espace, plus un pôle parisien non monopolistique), ses objets d’excellence (la géographie urbaine, la modélisation des systèmes complexes), des médias et des manifestations spécifiques. Cela ne l’empêche pas d’être traversée par les mutations globales de la géographie – contractualisation, technicisation, individualisme méthodologique, etc. – à telle enseigne que l’on peut se demander ce qui demeure des efforts fondamentaux de la « génération » des Pinchemel, Reymond, Brunet, Nicolas, qui avaient essayé de construire par des biais convergents une théorie de l’espace produit par les sociétés. L’effort était peut-être vain ou prématuré, du moins avait-il le mérite de donner une perspective globale au spatialisme français. Néanmoins, on voit autour de Denise Pumain par exemple une école ambitieuse qui théorise de façon séduisante les systèmes de villes, fournissant par le prisme de l’urbanisation une interprétation générale du peuplement des espaces géographiques et des interactions spatiales. Pour le reste parfois, ici comme ailleurs, le rabattement du métier sur des gestes techniques semble tenir lieu de « discipline », au risque de perdre de vue l’ambition théorique. De surcroît, l’évaporation du marxisme a eu pour conséquence de dédouaner de larges pans de l’analyse spatiale d’une exigence socio- ou anthropologique : la question de la signification ou de la portée sociales des opérations cognitives n’est plus posée avec l’acuité qui était de mise dans les années 1975-1990. Il peut dès lors apparaître légitime d’étudier une « forme spatiale » pour elle-même, sans se poser la question de son signifié. Il y a là un point de faiblesse, davantage problématique aujourd’hui qu’il y a dix ou vingt ans, que n’ont pas manqué de critiquer les contempteurs passés et présents du « spatialisme ».
La composante la plus délicate à ordonner est précisément cette géographie dont le dénominateur premier semble être le rejet de la géographie naguère appelée « théorique et quantitative ». Face à l’objectivisme supposé de l’espace des « spatialistes », les diverses sensibilités que nous fédérons ici ont eu en commun de revendiquer un « renversement » (l’expression initiale est de Renée Rochefort) des préoccupations, mettant au centre de la géographie non le milieu naturel ou l’espace produit, mais la société, voire l’individu, dans sa subjectivité, avec pour projet de reconstruire une pertinence « géographique » à partir de prémices anthropo- ou sociologiques. Ainsi l’espace de la géographie sociale des années 1980 était considéré comme une simple projection des luttes sociales de domination, le plus souvent incarné dans une opposition entre un centre et une périphérie davantage allégoriques que proprement spatiaux. Depuis La Région, espace vécu, d’Armand Frémont (1976), la géographie « antipositiviste » a mis au centre de ses préoccupations la question des représentations, qu’elles soient collectives ou individuelles, en essayant de dégager ce qu’elles pouvaient avoir de « géographique ». Il en a résulté chez certains un travail proprement « ontologique » sur la géographicité ou la territorialité (Claude Raffestin, Jean-Paul Ferrier, Jean-Luc Piveteau, Augustin Berque), nourri de la redécouverte de L’Homme et la Terre, d’Éric Dardel (1952). Mais d’autres voies, davantage descriptives ou débarrassées du préalable ontologique, ont été explorées, mettant au jour des identités « géographiques », urbaines, territoriales, etc. Des méthodologies empruntées aux sciences sociales (observation participante, enquêtes ethnologiques) se sont pour partie substituées aux pratiques antérieures. Les références théoriques sont à rechercher du côté de la sociologie « constructiviste » (anglo-saxonne ou française), de la phénoménologie sociale, de l’interactionnisme symbolique, tandis que les normes épistémologiques ont été soit récusées, soit renversées : l’herméneutique et la théorie du « récit » de Paul Ricoeur ont représenté pour certains le nouvel horizon dans lequel penser la posture ou la compréhension géographiques. Émerge également une tentation postmoderne qui doit beaucoup à l’influence de la géographie anglo-américaine, mais peine à déjouer les effets négatifs de l’adjectif dans le contexte intellectuel français et à lui donner un sens déterminé. Progressivement, « territoire » est devenu le déictique disciplinaire de cette «nouvelle nouvelle » géographie au détriment d’« espace », trop lié à la « géographie des modèles ». Pour autant, la plasticité des significations attachées à ce nouveau terme-phare rend ardue toute tentative de synthèse, même si un Bernard Debarbieux, l’un des plus remarquables représentants de cette tendance, a réussi le tour de force d’en donner une définition synthétique.

Plus que jamais, à certains égards, et malgré quelques-unes des caractéristiques évoquées plus haut, la discipline apparaît éclatée. Si l’unité institutionnelle demeure inchangée, on constate aussi bien chez les apprentis (des récents bacheliers aux doctorants) que chez les observateurs extérieurs une certaine perplexité quant à l’identité de la géographie. Cette dispersion ne doit peut-être pas être interprétée comme une faiblesse intrinsèque de la discipline. Elle pourrait exprimer aussi la rencontre entre la pluralité des enjeux spatiaux et territoriaux contemporains et de nouvelles formes d’implication de la recherche scientifique dans l’action.