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Couvrir le monde / Une discipline se construit
 

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Le début du XXe siècle voit disparaître trois grandes figures, presque contemporaines, qui ont diffusé en parallèle une certaine culture géographique : le géographe Élisée Reclus (1830-1905), célèbre pour sa Nouvelle Géographie universelle et qui achève alors la publication de son autre somme, L’Homme et la Terre; Jules Verne (1828-1905), écrivain, vulgarisateur, éveilleur de curiosité géographique à travers sa série des Voyages extraordinaires; Émile Levasseur (1823-1911), professeur au Collège de France, démographe, historien, économiste, rénovateur de la géographie scolaire des années 1870 et inventeur de la géographie économique. Ce sont, dans leur variété, des symboles éclatants de l’engouement polymorphe pour la géographie qui a marqué le dernier tiers du XIXe siècle.
Au même moment, une sensibilité géographique, que l’on caractériserait par un vif intérêt pour l’ailleurs et pour l’actualité des transformations territoriales, agite la société française. Mais ses lignes de force sont distinctes de celles qui ont animé le siècle précédent. À l’exploration du globe fait suite la réflexion sur une Terre considérée comme presque totalement connue. À la conquête coloniale succède la mise en valeur de l’empire. De nouvelles relations au territoire national s’expriment. Le nationalisme, idéologie majeure qui a porté depuis les années 1870, en France comme dans les pays voisins, des politiques de grandeur, n’a pas perdu de sa virulence. Mais les affrontements coloniaux et les adversités économiques ont élargi à toutes les puissances européennes, et même aux États-Unis d’Amérique, les rivalités que la guerre de 1870 avait ancrées dans le différend franco-allemand. D’autres échelles que la patrie et d’autres références que le sol émergent au sein d’idéologies territoriales diffuses. Ainsi, une action régionaliste protéiforme crée une certaine effervescence en faveur de l’animation de la vie locale et régionale ; moins répandues qu’en Grande-Bretagne mais toutefois vivantes, souvent en réaction contre l’urbanisation, des associations de promotion des paysages ou d’activités sportives et de plein air, tel l’alpinisme, émergent ; le goût de l’exotisme s’exprime dans les sensibilités et dans les pratiques artistiques. Au total, si l’espace de la nation reste la référence idéologique centrale, les trente dernières années du XIXe siècle l’ont considérablement transformé, matériellement et symboliquement, et ont bouleversé le système dans lequel il s’inscrit au sein de l’Europe et du monde. Mais ce qui est le plus neuf au tournant du siècle pour la géographie est l’affirmation d’un mouvement universitaire conquérant, qui prend une figure particulière, celle du « géographe », professeur, savant et homme de terrain, et une figure collective, l’« école » de géographie.
C’est le déroulement d’un long XXe siècle de géographie à dominante universitaire que l’on analyse ci-dessous. Le chapitre suit un processus principal de spéciation où une discipline se met en place, en se construisant un champ propre : son étude embrasse l’ensemble des productions et positions intellectuelles, qu’elles soient programmatiques ou non, et le corps de spécialistes qui les assume. On examine les modalités temporelles de cette « disciplinarisation », faite d’individualisation – et, d’abord, de distinction par rapport à l’histoire et aux historiens –, mais aussi de dispersion – c’est-à-dire de différenciation interne et, éventuellement, d’alliances interdisciplinaires renouvelées.


Débats sur une origine

Nombre d’histoires de la géographie moderne commencent en 1870. La vulgate a retenu des années 1870-1880 une propagande réussie pour la diffusion de la géographie à l’école, comme vecteur de patriotisme, et l’éclosion d’une multitude de sociétés de géographie agissant comme autant de lobbies pour la colonisation. En datant de 1870 (la défaite de Sedan) l’émergence de la demande initiale de géographie, elle a mis en exergue une « exception » française, fondée par l’inscription originelle de la géographie dans un projet républicain nationaliste et colonialiste. On peut discuter cette vulgate en soulignant trois points. Le premier consiste à montrer que, dès le milieu du siècle et surtout à la fin du second Empire, une politique d’introduction de la géographie à l’école a été menée, avec le but premier de moderniser le système éducatif en l’ouvrant sur le monde contemporain. Le deuxième point rappelle que la propagande en faveur de l’enseignement de la géographie ne se restreignait pas à la France, puisqu’elle affectait aussi les pays voisins, en particulier l’Empire allemand dès l’après-guerre, la Grande- Bretagne au cours des années 1880-1885, les États-Unis au début du xxe siècle – et qu’il s’agit donc d’un phénomène massif de nations développées sujettes aux mêmes syndromes nationalistes et impérialistes. Le troisième est que le choc de la défaite a été doublé par un autre traumatisme, dû à l’éclatement de la Commune et à son écrasement sous les yeux de l’ennemi : les dirigeants de la IIIe République ont affronté des enjeux externe et interne, celui de la Revanche et celui de l’unité nationale.
Plusieurs auteurs insistent aussi sur la particulière dépendance de la géographie savante à l’égard de la géographie scolaire : celle-ci aurait été son débouché naturel, ce que l’on pourrait appeler son « premier marché ». Effectivement, avec des auteurs éclairés par des comparaisons internationales, on peut montrer que le développement de la géographie universitaire suit de près les réformes de l’enseignement secondaire, qu’il accompagne l’introduction de la géographie dans les programmes. Comme l’histoire mais d’avantage que la pluspart des autres disciplines, la géographie a été particulièrement liée, dans son développement, à une demande scolaire. Celle-ci suit en fait un double projet, qui vise l’ordre de la modernisation (par une formation des esprits et à des métiers en prise sur le monde contemporain) et l’ordre idéologique (former un bon citoyen, élevé dans le conformisme de l’idéologie nationale). Mais en cela la France n’est pas non plus l’exception. Ce qui fait sa spécificité serait l’alliance entre science et civisme, la fonction savante et citoyenne de l’enseignement, que l’on ne trouverait pas dans les mêmes termes ailleurs.
Dans cette promotion de la géographie qui commence à la fin du second Empire, les grandes bifurcations ayant présidé à l’affirmation de la discipline à l’Université datent des décennies 1870 et 1880. Face à deux projets concurrents, l’un d’une école de géographie indépendante qui aurait rassemblé la gamme des « sciences géographiques » et servi tous les groupes d’intérêts, l’autre de développement strictement universitaire, l’année 1885 est décisive. Elle vit en effet le ministère de l’Instruction publique faire un arbitrage favorable à l’Université (et précisément aux facultés de lettres, où existait un embryon d’enseignement de géographie au sein du cursus d’histoire) pour l’implantation d’une géographie savante. Il existait certes des tensions entre les intérêts respectifs des « coloniaux », des pédagogues, des militaires et des universitaires ; il en existait aussi au sein même de l’Université, comme on l’a souligné à propos du différend entre le professeur de géographie coloniale Marcel Dubois et ses collègues proches de Paul Vidal de La Blache. Il ne faudrait pas pour autant exagérer le parti pris de « science pure » que signifierait ce choix universitaire. En effet, de leur côté, les organismes officiels liés aux intérêts militaires, coloniaux et économiques ont créé leurs propres lieux de formation ou de renseignement sur le monde : organisation du Service géographique de l’armée entre 1874 et 1887 et création en 1875 d’un nouvel enseignement militaire à l’École d’état-major (devenue École supérieure de guerre en 1878) ; création d’un sous-secrétariat d’État aux Colonies (1881) – puis d’un ministère des Colonies à part entière (1894) – et d’une École coloniale (1889) assurant la formation des administrateurs de l’empire ; institution de services étatiques d’observation et de régulation économiques et sociales du territoire, avec leurs publications régulières, telle la Statistique générale de la France. À chaque organisme, son regard ou sa gestion autonome.


Cinquante années de reproduction de l’école française de géographie

Dans le haut enseignement, la géographie a connu un succès spectaculaire, sa présence à l’Université passant d’une seule chaire parisienne (la chaire de géographie historique de la Sorbonne datant de 1812) à son implantation dans toutes les villes universitaires en 1914, hormis Poitiers. Mais l’effectif reste médiocre, avec une vingtaine seulement de professeurs de faculté, auxquels il faudrait ajouter les enseignants professant dans quelques grands établissements parisiens et les écoles de commerce.
La nouveauté est dans l’émergence d’un mouvement qualitatif, d’ordre collectif. On peut l’identifier dans l’affirmation d’une « école de géographie » qui prend place dans le champ intellectuel français, soit que l’on souligne la gageure qu’elle représente par rapport à la géographie allemande – on parle alors d’une « école de géographie française » ou simplement d’une « école française » –, soit en raison de la concurrence dans laquelle elle s’installe vis-à-vis de sciences voisines, l’histoire, la sociologie ou l’ethnographie du côté des sciences sociales, et la géologie du côté des sciences naturelles – on parle alors d’une « école de géographie ». Cette géographie universitaire a été portée par la politique volontariste de la IIIe République, selon une optique qui alliait la formation scolaire et le développement scientifique, dans la représentation positiviste d’un progrès conjoint de la raison et de la liberté ou encore de la citoyenneté.
On peut effectivement suivre, dans les itinéraires intellectuels et professionnels de la poignée de géographes qui accèdent à des carrières universitaires pendant les années 1870-1890, leur conversion progressive à la géographie. On peut voir les normaliens de la rue d’Ulm, issus d’une formation initiale par l’agrégation d’histoire et géographie, construire au cours de ce processus une posture intellectuelle, cognitive et pragmatique, qui configure la géographie en train de se penser et de se faire. On peut suivre aussi, par exemple chez Raoul Blanchard, nommé à Grenoble en 1906, comment les professeurs de chaires nouvelles devaient recruter leur public d’étudiants. Des réalisations étalées sur une décennie (tels l’Atlas général Vidal-Lablache, publié en 1891-1894, et le Tableau de la géographie de la France, paru en 1903, tous deux dus à Paul Vidal de La Blache) font date auprès des pairs, géographes ou non, de l’auditoire scolaire et du grand public. Des modes d’organisation, des supports de communication et d’expérience collective tels que des revues (les Annales de géographie, créées en 1891), des « laboratoires » de géographie en facultés des lettres, des manuels d’enseignement supérieur (dont le Traité de géographie physique d’Emmanuel de Martonne, publié en 1909, et la Géographie humaine de Jean Brunhes, en 1910), participent à cette constitution en école et à son inscription dans le champ universitaire. Par la stigmatisation de leurs concurrents et, à l’inverse, par l’allégeance à une généalogie plus ou moins ancienne et à des intérêts de connaissance contemporains, ils se construisent leur propre espace discursif et légitiment leurs choix auprès de leurs pairs, de leurs commanditaires, de leur public. Au prix de discours de différenciation et de propositions constructives, ils participent ouvertement à la promotion suivie d’une « géographie nouvelle » ou «moderne», donc en rupture, rhétorique au moins, avec d’autres géographies. Tôt dans le siècle, des projets éditoriaux de grande envergure concrétisent cette conjoncture intellectuelle et sociale : mûri dès les années 1906-1907, c’est notamment le projet d’une nouvelle Géographie universelle élaborée sous l’égide de Vidal de La Blache et encouragée par l’éditeur Armand Colin. Prévue pour 1914, la collection ne paraît qu’après la Grande Guerre, sous le double sceau de Vidal de La Blache et de Lucien Gallois. Sans attendre ce grand oeuvre, les monographies régionales qui se multiplient dans le sillage du Tableau entrent en résonance avec les milieux régionalistes, qui célèbrent les convergences entre visée réformatrice et travaux scientifiques. Dans la décennie 1900-1910, une certaine géographie s’exhibe donc comme discipline savante collectivement organisée autour de standards universitaires ; elle dispose d’une reconnaissance publique en France et à l’étranger ; elle commence, à la faveur des réformes scolaires des années 1902-1905, à pénétrer dans le système scolaire développé lors de la crise nationale liée à la guerre franco-prussienne et à la Commune. Aussi, loin de représenter un vide, la disparition des grandes figures de la géographie comme Reclus, Verne et Levasseur, est envisagée dans ce monde savant comme une page qui se tourne, comme une ponctuation menant à un nouveau régime intellectuel : une phase proprement scientifique, celle d’une géographie de professeurs d’université et d’étudiants réguliers, qui fait pièce à la posture grand public, d’ordre critique et prophétique pour l’un, de fonction divertissante et fictionnelle pour le second, et qui dépasse la posture programmatique et quelque peu encyclopédique de l’académicien polyvalent.
D’un autre côté, nombre de lieux hors de l’Université participent aussi à la production de géographie. Parmi eux, les sociétés de géographie restent les plus visibles. Mais leur activité s’essouffle au début du siècle. Présentes dans de nombreuses villes depuis leur âge d’or des décennies 1870-1890, elles ne recrutent plus. Seules ou associées à des sociétés savantes ou bien aux intérêts économiques locaux, elles assument encore un rôle propagandiste et éducatif par le biais de leurs conférences grand public et de leurs bulletins, et contrôlent des enseignements variés où la géographie prend place, dans des écoles de commerce ou dans des instituts coloniaux. Mais souvent, comme le montre le cas bordelais, le rôle moteur est dévolu désormais aux chambres de commerce pour ce qui est de la formation, tandis que la volonté de se passer de l’action de l’État pour mettre en valeur les colonies, celles-ci étant acquises, se heurte sur place à la tutelle de l’administration coloniale.
Le déclin des sociétés de géographie de la Belle Époque face à la montée de l’Université n’est pas propre à la France. Pour leurs manifestations locales comme pour leurs congrès internationaux, elles doivent compter avec une professionnalisation de la discipline dont témoignent de nouvelles institutions, telle l’Association of American Geographers, créée en 1904 sur un mode professionnel à l’initiative du géographe-géologue William Morris Davis. Par ailleurs, les autres spécialistes de « sciences géographiques », comme on disait dans les années 1870, ont formé leurs propres associations d’hydrologie, de géologie, de cartographie ou de géodésie.

L’agrégation d’histoire et de géographie réservait une part congrue à la géographie. C’est par cette petite porte que se sont opérées son affirmation progressive et son émancipation de l’histoire. De Vidal de La Blache aux jeunes docteurs du début du xxe siècle, tous ces « géographes modernes » viennent de l’École normale (rue d’Ulm, à Paris) et ont une formation initiale à l’histoire. Cette émancipation n’a trouvé son dénouement qu’entre 1941 et 1943, lorsque l’agrégation de géographie a été créée, sous le régime de Vichy. La géographie était l’une des dernières disciplines à conquérir son autonomie en ce domaine, avant les sciences économiques et sociales toutefois. La licence ès lettres mention histoire est devenue « d’histoire et de géographie » en 1907, la licence de géographie a été créée entre 1941 et 1945. Elle a précédé celles de psychologie (1947), de sociologie (1958) et de sciences économiques (1959). Ce fut la première licence moderne sans épreuve de latin obligatoire, ce qui l’a ouverte à des étudiants issus des formations modernes du secondaire.
Au sommet de l’édifice de la recherche, les thèses d’État de géographie sont restées consacrées à la géographie historique jusqu’aux premières années du xxe siècle, pour complaire au spécialiste de la Sorbonne, Auguste Himly. En 1902, le succès des thèses de Jean Brunhes et d’Emmanuel de Martonne, soutenues respectivement sur l’irrigation dans les pays méditerranéens et sur la Valachie, légitime le recours au terrain permis par le changement de titulaire de la chaire parisienne. Vidal de La Blache l’a occupée à partir de 1898, quittant son poste de maître de conférences à l’École normale supérieure. Auparavant, la présence en Sorbonne d’une chaire de géographie coloniale, créée en 1893 pour Marcel Dubois, avait permis une ouverture discrète aux sujets contemporains. Outre cette autonomisation par rapport à l’histoire, les universitaires, en contrôlant un système de formation, ont acquis une forte indépendance par rapport aux groupes de pression qui avaient contribué à diffuser la géographie à l’école et à l’université. Les sociétés de géographie ont été contrôlées par des universitaires durant les années 1930. Elles ont été évincées du niveau international par la mise sur pied, au lendemain de la Grande Guerre, d’une organisation internationale, l’Union géographique internationale (Ugi), qui entendait prendre en main les congrès internationaux. Cette instance créée en 1922 à Bruxelles reposait, à l’instar des unions scientifiques similaires suscitées par les académies des sciences des nations alliées, sur les académies des sciences ou sur le personnel universitaire. À ce titre, les géographes ont organisé un Comité national français de géographie (Cnfg), regroupant des représentants de l’Université, du Service géographique de l’armée, de la Société de géographie de Paris et de l’Académie des sciences. Mais la cheville ouvrière en fut d’emblée un professeur de Sorbonne, Emmanuel de Martonne, qui avait suivi la création de l’Ugi, et qui occupa les fonctions de secrétaire général au Comité pendant plus de vingt ans avant de succéder, à la présidence (1945-1953), au général Bourgeois et au géologue Emmanuel de Margerie. Après lui, tous les présidents suivants ont été des universitaires géographes. Parallèlement à cette organisation et sur le modèle américain, Emmanuel de Martonne a créé en 1920 une association indépendante des sociétés de géographie, l’Association française de géographes (Agf), ouverte aux seuls professeurs et chercheurs (auteurs d’articles).
Géographie des professeurs, en conséquence : leur hégémonie s’observe aussi dans toutes les instances scientifiques et académiques, telle la section de géographie du Comité des travaux scientifiques et historiques (Cths), qu’a dirigée Vidal de La Blache de 1909 à 1918, laissant sa succession à des fidèles. Pendant l’entre-deux-guerres, une figure sorbonnarde a cumulé toutes les fonctions, comme président ou comme principal animateur: Emmanuel de Martonne. Président de l’Agf, dominant de fait l’activité du Cnfg, il a en outre accédé à la présidence de l’Ugi entre 1938 et 1948 (dont il avait été le secrétaire général de 1931 à 1938).

L’émancipation de la géographie universitaire passait par l’élaboration d’un programme distinctif qui s’est profilé entre les années 1880 et le début de la décennie 1900. Jouant sur l’articulation entre le domaine de la nature et celui de l’homme, entre les sciences naturelles et les sciences historiques, les géographes se sont donné un projet que résume l’expression très usitée de « science charnière ». Il emprunte aux sciences naturelles leur fondement rationnel et, s’agissant de géologie, de géographie botanique ou de géographie zoologique, leur pratique de l’observation, de la classification et du terrain. Il s’appuie de l’autre côté sur la contingence de l’histoire humaine. La géographie articule alors deux champs. Mais comment les articuler ? Deux structurations ont été construites pour légitimer une place spéciale à une science alors qualifiée de « géographie moderne » par ses avocats.
Dans la première configuration, la géographie se fait science du découpage régional de la Terre. Ce programme régional – ou chorologique, selon une expression empruntée à la réflexion épistémologique développée en Allemagne – différencie la nouvelle discipline des sciences spécialisées dans la mesure où il se propose de découvrir des « régions géographiques », c’est-à-dire des ensembles spatiaux présentant à diverses échelles une originalité résultant de la combinaison de phénomènes naturels et humains. La spécificité relève de cette « combinaison », là où les sciences spécialisées ne s’intéressent qu’à un objet simple : la végétation ou le sol par exemple. Les géographes sont allés plus loin encore, en postulant l’existence de combinaisons physiques et humaines.
L’autre configuration n’est pas chorologique mais mésologique (de meso : milieu) ou d’ordre écologique, c’est-à-dire qu’elle s’intéresse au rapport existant entre les sociétés humaines et la Terre, entre l’homme et son cadre d’existence. Vieille tradition géographique comme la précédente, cette orientation de recherche, qui s’intéresse à l’influence des faits naturels sur les faits sociaux, s’est inscrite dans une « géographie humaine » calquée sur l’écologie botanique qui émerge dans les années 1895-1900, en Europe comme aux États-Unis. Cette géographie humaine prend forme au tout début du siècle, à travers des articles tels « La géographie politique, à propos des écrits de Frédéric Ratzel » et « La géographie humaine, ses rapports avec la géographie de la vie », de Vidal de La Blache (1898 et 1903). Elle s’inspire de la botanique néolamarckienne, qui se diffuse en France sur le modèle de l’écologie, ainsi que de la biogéographie, que Friedrich Ratzel développe de son côté en Allemagne sous le néologisme de Biogeographie.
Dans les deux cas, approche régionale ou approche mésologique, une question récurrente surdétermine en quelque sorte l’analyse des géographes français : celle du «déterminisme naturel ». Leur question est de savoir s’il existe des lois gouvernant les relations entre faits physiques et faits humains. Ils y échappent en général : soit en fait, dans l’étude concrète, en opposant au déterminisme la complication de l’histoire ; soit en droit, en mettant en avant la contingence des faits humains, ou bien en posant que l’investigation géographique consiste en la recherche des phénomènes d’interaction qui lient les deux catégories de phénomènes. Ils parlent alors d’action et de réaction, de l’homme acteur et « agent » géographique, pas seulement jouet passif de son environnement. C’est cette position non déterministe que Lucien Febvre a qualifée de « possibiliste » dans son célèbre ouvrage La Terre et l’Évolution humaine. Introduction géographique à l’histoire (1922).

Dès les années 1910, le programme « régional » était jugé, en France comme à l’extérieur, caractériser l’école française de géographie. Le succès public et académique du Tableau de la géographie de la France, un livre consacré à la démonstration que la « personnalité géographique » française existe sans conteste, y a fortement contribué – il fut suivi par une dizaine de monographies régionales, dont celle d’Albert Demangeon, sur la Picardie (1905), était réputée être le «proto-type ». En fait, ces monographies sont loin d’être identiques ; elles sont parfois thématiques, accordant peu d’importance à la géographie physique (ainsi la thèse de Jules Sion sur Les paysans de la Normandie orientale, datant de 1908), ou au contraire, s’y consacrant exclusivement, comme l’ont fait Antoine Vacher dans son étude du Berry (1908) et Charles Passerat sur le Poitou (1909). Cette variété initiale de la monographie régionale n’a fait que s’accroître au cours du demi-siècle, comme l’a bien montré André Meynier en 1969 dans son Histoire de la pensée géographique en France : « La région est retenue non plus comme un cadre à étudier exhaustivement mais comme un découpage territorial plus ou moins arbitraire à l’intérieur duquel on s’attache à la solution d’un problème particulier ». Et d’évoquer des titres comme « La vie pastorale en… » ou les « Recherches sur la morphologie de… ». On cite souvent la thèse de Max Derruau sur la Grande Limagne (1949) comme la dernière qui se soit voulue exhaustive.
La tendance à l’abandon de l’approche régionale intégrée s’est traduite par l’éclatement des volumes consacrés à la France dans la collection de Géographie universelle en une Géographie physique signée par de Martonne (1942) et une Géographie humaine et économique signée par Albert Demangeon (1946-1948). Cette division signale en fait une dissociation qui s’est opérée tôt entre les deux branches de la géographie, contrairement à la logique d’un programme de recherche qui aurait dû construire la notion de région (programme régional) et celles de «milieu » et de «genre de vie » (programme écologique).
La rédaction par de Martonne d’un Traité de géographie physique, publié initialement en 1909 et souvent réédité, inaugure cet écart entre le projet unitaire et la pratique qui s’instaure. Axé sur l’étude du relief (« relief du sol », précisément
: on ne dit pas alors géomorphologie, et le sol ne relève pas encore spécifiquement de la pédologie), cet ouvrage néglige toute recherche sur la combinaison de phénomènes naturels – qui sera envisagée seulement par les travaux de Jean Tricart dans les années 1950, puis par les recherches sur les géosystèmes menées par Georges Bertrand à partir de la fin des années 1960. En géographie humaine, l’ouvrage de Jean Brunhes (première édition en 1910, augmentée en 1912 et en 1925) Géographie humaine. Essai de classification positive. Principes et exemples propose un point de vue décalé par rapport à celui exposé en 1903 par Vidal de La Blache. En fait, il adopte trois perspectives. D’abord, un « parti du visible » : il définit alors le « fait » de géographie humaine par ce qui, de la physionomie visible de la Terre, est redevable à l’activité de l’homme ; d’autre part, il classe les faits de géographie humaine selon leur contribution à l’économie terrestre (faits de destruction, de production, d’occupation stérile) ; il examine enfin, analytiquement, les relations entre les faits élémentaires de géographie humaine (maisons, routes, ponts…) et les phénomènes naturels. Absence de continuité par ailleurs : si Vidal de La Blache réussit à rassembler des matériaux pour le traité de géographie humaine qu’il envisage dès 1907, ses Principes de géographie humaine ne paraissent que dans une édition posthume (1921), qui poursuit son inspiration écologique mais reste fragmentaire. L’étude des genres de vie en relation avec les milieux, l’étude des densités de population comme expressions d’une certaine pression sur l’espace terrestre mais de formes d’organisation et d’activités différenciées, l’étude de la circulation (amorcée seulement, mais essentielle pour cet auteur), entrent dans une ambition prolongée d’esquisser la cartographie mondiale des relations entre l’homme et la terre. En revanche, peu nombreux furent ses successeurs, hormis Max Sorre, qui ont pris à leur compte l’ambition d’une géographie biologique à laquelle il a pu aspirer.

Le monolithisme de l’école française de géographie de l’entre-deux-guerres est relatif. Il faudrait faire la part des nombreux outsiders que l’on a commencé à réhabiliter, qu’il s’agisse de spécialistes de géographie politique – Jacques Ancel (1882-1943), Yves-Marie Goblet (1881-1955), André Siegfried (1875-1959) – ou de personnages formés à la géographie mais engagés volontairement ou non dans l’entreprise industrielle, comme Jacques Levainville (1871-1932), dans le journalisme et la politique, tel Henri Lorin (1866-1932), ou dans la diplomatie, tel Yves Chataigneau (1891-1969). Mais, en l’absence de tout nouveau recrutement universitaire, dans un contexte économique et démographique français assoupi, qui émousse la crise internationale des années 1930, la poursuite des programmes du début du siècle s’opère dans la routine. La renommée internationale de la géographie française n’incite pas à la remise en cause. Or elle culmine au Congrès international de Paris en 1931, les géographes allemands ayant été interdits d’accès à l’Ugi lors de sa création, puis étant restés volontairement à l’extérieur jusqu’en 1934. En outre, la géographie bénéficie d’une certaine aura auprès des jeunes générations du Quartier latin au milieu des années 1930, car elle apparaît ouverte sur le monde et ancrée dans l’actualité. Ainsi l’enseignement de géographie économique et humaine de Demangeon attire-t-il de nombreux étudiants d’avenir, tels les futurs historiens Georges Duby et Pierre Vilar. Cette configuration stable et attractive va exploser largement après la guerre.


De l’après-guerre à la fin des années 1960 : la reconduction du projet dans la fragmentation

Après la guerre, les géographes ont connu un double bouleversement, la croissance et le renouvellement du personnel ainsi que les rapides changements du monde dont ils devaient rendre compte.
D’abord, les grandes figures des élèves de Vidal ont disparu. Les conditions politiques de la Libération amènent au premier plan de jeunes géographes liés au parti communiste qui, tels Jean Dresch ou Jean Tricart, entrent à la direction des Annales de géographie, à côté des élèves de deuxième génération post-vidalienne comme André Cholley. Les effectifs s’accroissent fortement en raison du recrutement de jeunes universitaires (le corps des assistants de lettres a été créé en 1942, et celui des maîtres-assistants, titulaires, eux, de l’enseignement supérieur, date de 1960), destiné à contribuer à l’essor de la recherche scientifique, dans un premier temps, puis à l’encadrement des futurs professeurs de collège et lycée appelés par le boom démographique et par l’allongement de la scolarité. Cette augmentation des effectifs transforme moins les lieux d’enseignement et de recherche que les situations : là où il y avait un professeur unique dans les facultés de province, apparaissent plusieurs chaires permettant (ou obligeant à) la spécialisation, et de nombreux jeunes assistants et maîtres-assistants astreints à la recherche. On est passé ainsi d’une vingtaine d’enseignants de faculté en 1939 à près de 70 au milieu des années 1950, à 180 en 1963, à 340 en 1967 et à 540 en 1972. Enfin, la licence nouvelle, sans latin, a permis l’entrée en lice d’étudiants passés par un enseignement «moderne» qui attirait un recrutement populaire plutôt que bourgeois. La géographie a contribué ainsi à un mouvement de promotion sociale par les carrières d’enseignement, les grandes écoles de formation des maîtres les plus liées à ces milieux, telle l’école normale supérieure de Saint-Cloud, fournissant, quant à elles, des proportions fournies du nouveau personnel universi-taire. Par là s’est affirmé aussi, plus encore que dans des disciplines comme l’histoire, plus élitiste, le recrutement d’un personnel situé à gauche sur l’échiquier politique, et souvent proche du parti communiste, d’inspiration (plus que de formation) marxiste.
D’un autre côté, la reconstruction, le plan Marshall, la croissance économique et démographique, les débuts de la planification, modifiaient sous les yeux de chacun le territoire national. La décolonisation obligeait à recentrer l’intérêt sur la métropole, en un repli territorial que le langage a inscrit à la fin des années 1950 dans la formule de l’«Hexagone » (avec une majuscule). Enfin le monde, aperçu dans sa fonctionnalité même puisque la guerre avait été « mondiale », se divisait en blocs politiques antagonistes, tandis que très vite la dépendance du « tiers monde», selon l’expression inventée par le démographe Alfred Sauvy, apparaissait en plein jour.
Comment les géographes français pouvaient-ils rendre compte de ces nouvelles structures du monde et de ces mutations manifestes du territoire national ? Un outillage intellectuel, des configurations interdisciplinaires inédites étaient-ils pensables ou disponibles? Comment une discipline qui venait d’atteindre, avec la création de l’agrégation de géographie, la plénitude de son institutionnalisation universitaire, allait-elle se déployer ?

Les diverses manifestations d’un malaise dans la discipline n’ont pas pu aboutir à une subversion du projet initial. Plusieurs signes d’embarras sont pourtant apparus simultanément entre 1942 et 1955, comme le révèlent quatre ou cinq publications issues de l’intérieur du champ. Ainsi en 1942, André Cholley émet dans son Guide de l’étudiant en géographie des propositions en faveur d’une recherche géographique anthropocentrée. Puis, en 1947, Louis Poirier diagnostique une double crise de la causalité géographique, liée à la discontinuité temporelle qui rend caduc le recours classique à l’explication par l’évolution historique (il visait la « crise » de 1929), et à la toute-puissance technique, qui annihile le rôle de la nature, second pilier du raisonnement géographique. La même année, sous le titre « De la méthode d’analyse en géographie humaine », Jean Gottmann publie dans les Annales de géographie un plaidoyer vibrant pour une rénovation ancrée dans son expérience intellectuelle de l’exil aux États-Unis. Enfin, en 1960, Michel Phlipponneau réclame la possibilité de se vouer à une géographie appliquée, dont la légitimité lui semble avoir été obscurcie pendant des décennies par le libéralisme bourgeois du xixe siècle. Émises en ordre dispersé, ces critiques envers un ordre hérité n’ont pas été entendues, ou bien elles ont été étouffées.
C’est que trois facteurs s’opposaient à ces forces novatrices. D’abord, et avant tout peut-être, le modèle universitaire classique de formation orientée vers l’enseignement se révélait encore valide, vu le gonflement de la demande de professeurs pour le secondaire. Les facultés devenaient une sorte d’usine à préparer non seulement la noble agrégation, mais encore le nouveau Certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire (Capes), créé pour faire face à la pénurie d’enseignants. Dans la réédition de son livre, devenu La Géographie. (Guide de l’étudiant) (1951), André Cholley insistait désormais sur le nécessaire formatage du cursus universitaire par l’horizon de l’agrégation, alors même qu’en 1942 il critiquait vivement la dépendance de la « recherche scientifique » à l’égard de la formation à l’enseignement : « Les chemins nouveaux, ceux qui conduisent à la découverte, nous sont sinon interdits, du moins rendus très difficiles d’accès. » Cependant, les postes de chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (Cnrs), qui disposait depuis 1948 d’une section de géographie, étaient destinés avant tout dans ladite section à accueillir des enseignants en fin de thèse, marche vers une chaire.
Ensuite, de nouveaux modèles d’explication étaient promus par ce personnel féru de marxisme basique, diffusé au sein du parti communiste. Ils tenaient essentiellement en l’efficacité du facteur économique ou plutôt – clé par exemple des découpages du monde ou des classifications des objets géographiques opérés par Pierre George dans La Ville, le fait urbain à travers le monde (1952) ou dans La Campagne, le fait rural à travers le monde (1956) –, ils se fondaient sur les grands systèmes politico-économiques : capitalisme, socialisme, sous-développement. Ils avaient l’intérêt d’être congruents au contexte économique des Trente Glorieuses (ces décennies de croissance que l’économiste Jean Fourastié a ainsi labellisées dans les années 1960), ce qui facilitait leur adoption. La division en « blocs » de part et d’autre du rideau de fer les légitimait en quelque sorte. Un déterminisme économique (ou économico-politique) se substituait au paradigme déterminisme (ou au « possibilisme ») naturaliste. Cette approche orientait la construction du sujet de référence de la géographie : l’«homme-producteur », que Pierre George opposait implicitement à l’homme-être vivant du début du siècle ou à l’«homme-habitant » que Maurice Le Lannou tentait de promouvoir dans La Géographie humaine (1949). Au genre de vie, notion centrale de la géographie humaine vidalienne, reprise par Max Sorre, George substituait celle de mode de production.
Enfin, la perspective unitaire était maintenue. Face à la dissociation des recherches de géographie physique et de géographie humaine, face à la spécialisation croissante, des parades étaient trouvées dans l’horizon d’une recherche collective : ainsi, Jean Dresch dans La Pensée (1949) admettait que les méthodes traitant du champ de la nature et du social sont différentes, mais à ses yeux la contradiction entre cette dualité et le projet unitaire de la géographie se résolvait par la recherche en équipe. D’ailleurs, même si la pratique aménagiste était critiquée par beaucoup, la figure d’un géographe «homme de la synthèse » dans une équipe pluridisciplinaire, chef d’orchestre dirigeant la symphonie d’experts spécialisés en économie, sociologie, démographie, histoire, droit, urbanisme, etc., convenait alors à tous.
Sur le plan cognitif, un objet a symbolisé la démarche géographique et son opération par excellence, la synthèse encore : la « région ». Au centre du cursus universitaire, elle était aussi au coeur de la politique d’aménagement du territoire en cette décennie 1960 caractérisée par l’équipement concentré autour des grandes villes de province. Il est revenu à Étienne Juillard de donner la première analyse française du concept de région : dans son article « La région, essai de définition », publié en 1962 dans les Annales de géographie, devenu immédiatement un classique, il a procédé à la distinction, déjà faite en 1954 par les géographes américains dans American Geography. Inventory and Prospect, entre « région homogène » (ou uniforme) et « région fonctionnelle », de structure relationnelle. Cette distinction était possible grâce à l’usage de la notion de « type d’organisation de l’espace », où il a rendu opératoire une expression apparue au cours des années 1940, mais peu reçue, et qui a été détournée de son sens descriptif vers un sens actif proche d’«aménagement du territoire » (par exemple, L’Organisation de l’espace. Éléments de géographie volontaire, de Jean Labasse, 1966). Dans cet article, Juillard distinguait la pratique des géographes de celle des économistes. Il acceptait un critère de distinction épistémologique, les premiers privilégiant une démarche inductive et empirique là où leurs concurrents étaient tenants de la déduction et de la formalisation mathématique. Au-delà de ce grand partage, l’article prenait position de manière normative – et la profession l’a suivi massivement dans son enseignement en faculté puis dans le secondaire – en érigeant la région polarisée comme modèle même de l’organisation spatiale moderne, tandis que la notion, tenue désormais pour acquise, restait peu interrogée, de même que l’acte cognitif qui l’avait construite.

L’éclatement thématique des recherches, en géographie humaine surtout, a caché ces difficultés en apportant une somme d’informations nouvelles sur l’état du monde économique et social. La géographie économique a été la grande gagnante avec l’étude de l’industrie et, surtout, d’un secteur tertiaire exubérant qui progressait dans toutes les sphères d’activité. Les transports et les flux de toutes sortes sont devenus incontournables. Sous le label de géographie de la population, la démographie est entrée massivement dans la discipline. De son côté, la géographie physique s’est ouverte, avec retard, à la climatologie, à la pédologie, à la biogéographie. Elle est devenue science de laboratoire. Quel que soit le champ, une géographie « adjective » a traduit la fragmentation de la recherche en sous-disciplines multiples, la spécialisation extrême des profils des chercheurs, leur éventuelle accointance avec des agronomes, des économistes ruraux, des sociologues urbains, ou encore des gérontologues ou des sédimentologues.
L’organisation de quelques lieux de rencontre, comme les Journées géographiques annuelles préparées par le Cnfg (à partir de 1962), a tenté de pallier la dispersion des travaux. Une structuration effective en quatre groupes de pression principaux a assuré des fonctionnements prévisibles, le partage des responsabilités et des postes s’opérant entre les géographes physiciens, jouissant d’un grand prestige, les ruralistes, fort nombreux et à la légitimité quasi historique, les tenants de la géographie urbaine, nouveaux prétendants formant un groupe grandissant et dynamique, aux alliances externes nombreuses, enfin, last but not least, les géographes tropicalistes, influents, actifs et solidaires, qui s’appuyèrent sur l’Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (Orstom), créé en 1943 pour remplacer les anciennes structures de recherche coloniale. La survalorisation d’une agrégation calée sur des exercices académiques, représentant pour partie un état antérieur de la discipline, où la géomorphologie était reine et où le paradigme naturaliste dominait, a assuré une certaine unité à la formation universitaire dans toute la France. Très différente en cela était la situation des sciences sociales, dépourvues de ce cursus commun. Par rapport à la sociologie, quasiment ressuscitée dans les années 1945 et nourrie à plusieurs sources, par rapport à l’histoire dont l’ascendant reposait sur la rénovation récente impulsée par l’École des Annales et par une politique de conquête des sciences sociales, à l’initiative de Fernand Braudel, la géographie de la période était donc relativement monolithique et dans une phase peu innovante.
Au fond, l’accès au summum de l’institutionnalisation, pendant l’Occupation, s’est opéré alors même qu’un nouvel essor des sciences de l’homme allait se reproduire, sous le coup d’une politique volontariste de développement scientifique et d’une ouverture des «marchés » intellectuels en direction de l’expertise aménagiste. On a des raisons de penser que l’establishment a choisi la voie de la reproduction à l’identique dans la fonction enseignante. On peut croire que le confort procuré par cette voie traditionnelle ainsi que le sentiment d’excellence issu d’une situation institutionnelle assurée ont réduit la quête d’innovation. Les concurrences exercées par les nouveaux venus des sciences sociales (sociologues et spécialistes d’économie régionale), d’une part, par les classiques serviteurs de l’État, issus des grandes écoles et des nouvelles institutions centrales – l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), l’Institut national d’études démographiques (Ined), l’École nationale d’administration (Ena) –, d’autre part, ont limité par ailleurs l’installation des géographes dans les nouveaux créneaux.


De la géographie, science sociale de l’espace, à la dispersion

Avec la décennie 1970 s’ouvre une nouvelle période dans la production de géographie et dans la « corporation ».
Cette scansion s’appuie, certes, sur le renouvellement des personnes, la fin de la décennie 1960 constituant une période de fort recrutement pour encadrer les cohortes issues du baby-boom. Cependant, dès 1973, est donné un coup d’arrêt brutal au recrutement dans l’enseignement supérieur. Avec ces recrutements massifs qui font doubler le nombre des assistants et maîtres-assistants de 1963 à 1967, et même tripler de 1963 à 1972, les postes de professeurs devenant très minoritaires, les tensions de carrière que Pierre Bourdieu a analysées dans Homo academicus s’appliquent à la géographie comme aux autres domaines.
Cet état favorise les aspirations au changement. Abolition des hiérarchies, réformes pédagogiques, pluridisciplinarité, intervention dans la cité aux côtés des habitants et des travailleurs, dans les points chauds de la rénovation urbaine, de la lutte ouvrière contre le «grand capital », des luttes paysannes ou des luttes antinucléaires, voire à côté de la révolution chinoise ou du Vietnam, sont à l’ordre du jour des « soixante-huitards ». Mais « révolutionner » la science géographique n’est pas au coeur des prises de parole d’amphithéâtres. L’émergence d’un mouvement diffus pour une «nouvelle géographie » en rupture avec les précédents prend forme dans les quelques années qui, de 1970 à 1976, voient naître d’une part une refonte des lieux de débats et de diffusion de la géographie et, d’autre part, des propositions de subversion intellectuelle de la discipline. Des revues à comité de rédaction national supplantent les Annales de géographie : L’Espace géographique (1972), Hérodote (1976)… Des forums de discussion s’ouvrent dans ces revues et dans d’autres instances, tels les colloques « Géopoint » qu’organisent de jeunes universitaires du grand Sud-Est français avec leurs collègues suisses.
Une première vague de contestation porte la new geography américaine, découverte seulement en 1970 par les nouvelles générations. Elle crée un mouvement collectif analogue à celui qui s’est structuré à la fin des années 1950 aux États-Unis et au milieu des années 1960 en Grande-Bretagne : formation aux statistiques, aux mathématiques, à l’informatique par des stages et des universités d’été ; organisation en groupes formels et informels s’ouvrant sur les réseaux européens de la géographie « théorique et quantitative » ; expérimentation des modèles de l’analyse spatiale devenus classiques, notamment ceux des lieux centraux et de la diffusion. Dans ce mouvement, qui s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui, l’une des originalités de la recherche géographique française a tenu dans l’intérêt accordé à la modélisation, aux méthodologies d’analyse spatiale et à la notion de système, héritée peut-être d’un sens de la totalité que fournissaient à la fois le marxisme et le paradigme régional classique. Vers la fin des années 1970, les premières thèses de géographie théorique et quantitative sont défendues : travaux de Michel Chesnais sur l’Analyse régionale des échanges ferroviaires (1977), d’Yves Guermond sur le Système de différenciation spatiale en agriculture (1978), de Franck Auriac sur Système économique et espace (1979), recherches de Denise Pumain sur la croissance urbaine dans le système urbain français, de Thérèse Saint-Julien sur l’industrie et le système urbain, de Violette Rey sur l’agrandissement spatial des exploitations agricoles (1980). Les modèles de référence ne sont pas d’origine française mais renvoient, pour les classiques, au Zentralen Orte in Süddeutschland de Christaller, à la tradition d’économie spatiale, et surtout aux traités qui donnent le ton de la réflexion épistémologique, tel le néopositiviste Explanation in geography, de David Harvey (1969), ou les manuels qui proposent de nouvelles grilles d’analyse en géographie, telle l’Analyse spatiale en géographie humaine de Peter Haggett (première édition en 1965 sous le titre Locational Analysis in Human Geography), que Philippe Pinchemel a fait publier en 1972. De nouveaux cursus s’instaurent progressivement à l’Université.
Un deuxième moment se situe en 1975-1977. Sa singularité se révèle dans la vivacité des polémiques et dans le terme de crise qui émaille les interventions parues dans les publications géographiques nouvelles ou dans la grande presse intellectuelle, dont une partie est liée au parti communiste. Ce moment critique paraît greffer l’un sur l’autre deux phénomènes distincts : la crise économique survenue en 1973, qui ravive la lutte politique, et des diagnostics disciplinaires (bousculés par la new geography) surdéterminés par l’imprégnation marxiste que la géographie française connaît, on l’a dit ci-dessus, plus encore et plus longuement peut-être que certaines disciplines voisines. Au coeur des polémiques, le choix de la ligne « juste », tant pour ce qui relève de la fonction première de l’activité scientifique que pour ce qui relève de la bonne position épistémologique ou du statut de l’espace dans l’explication.

La convergence des efforts pour un renouveau de la géographie s’est opérée à travers une disqualification de l’héritage, taxé désormais de géographie « traditionnelle » voire, chez les plus indulgents, de géographie « classique ». Elle a surtout produit un projet nouveau, structuré autour des notions d’espace et d’organisation spatiale. Plus décisivement, la géographie s’est placée dans le champ des sciences sociales, et non plus en situation de charnière ou de carrefour des sciences naturelles et humaines. L’espace est devenu l’opérateur d’un repositionnement global par lequel, sous des formulations diverses, la géographie s’est trouvé une nouvelle identité : la science de l’organisation spatiale des sociétés, ou la science de la dimension spatiale du social.
Dans ce réajustement, la place de la géographie physique est devenue critique. Une partie de la profession, attachée à la recherche, s’est recasée avec des naturalistes purs ; une réflexion sur la géographie physique « science sociale » a été en revanche menée par les secteurs les moins liés à la tradition morphologique, biogéographie et climatologie surtout (Jean-Pierre Marchand, Pierre- Charles Péguy, François Durand-Dastès, Georges Bertrand…). Des tentatives de «recentrement » de la géographie ont été proposées pour recombiner deux processus concourant à la reproduction des sociétés : la « mise en espace » des lieux des hommes et l’« anthropisation » du milieu, dont Philippe et Geneviève Pinchemel ont fait les deux piliers structurant une théorie de la géographie dans La Face de la Terre (1988).
La constitution d’un réseau de recherche national autour d’un programme d’envergure, à la fois organisationnel et scientifique, a scellé en 1984 le renouveau de la géographie française. Sous la direction de Roger Brunet, le groupe d’intérêt public (Gip) Reclus a lancé à l’horizon 1989 trois programmes-phares : un Atlas de France (un précédent avait été lancé par le Cnfg dans les années 1920), une Géographie universelle et un Observatoire de la dynamique des localisations, objet inédit, non réalisé, qui devait constituer une banque de données destinée à suivre, à grande échelle, créations et disparitions d’activités ou d’équipements. La Maison de la géographie de Montpellier servait de tête à un réseau de chercheurs ; y étaient rassemblés des équipements infographiques à visée nationale. Par ailleurs, une Encyclopédie de géographie (1992) et un dictionnaire, Les Mots de la géographie. Dictionnaire critique (1992), ont tenté de rendre compte, dans un certain pluralisme, des nouveaux points de vue de géographes sur le monde, apparus au cours des deux décennies précédentes.
En outre, une mise à jour disciplinaire était devenue nécessaire au début des années 1980 pour les secteurs les plus réfractaires aux bouleversements de la «nouvelle géographie ». Localement, la confrontation de l’establishment aux diverses écoles du monde, notamment lors du Congrès international de Paris (1984), l’a incité à cette mise à jour. Pour les secteurs progressistes, l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 ouvrait la recherche sur des sujets de société – chômage, inégalités, etc. – et vers des situations d’expertise liées à la décentralisation. L’émergence d’une « géographie du développement », en rupture avec une géographie tropicale jugée réactionnaire, et l’affirmation d’une « géographie sociale » qui bataille tant avec les pesanteurs idéologiques de la corporation qu’avec le « spatialisme » des géographes de la mouvance théorique et quantitative (comme le signale le titre De la géographie urbaine à la géographie sociale. Sens et non-sens de l’espace, publié en 1984 par un collectif de chercheurs et de groupes installés à Paris, Lyon et Pau), datent de ces années de renouvellement politique. Le développement de nouveaux problèmes collectifs (celui de l’environnement par exemple), la structuration de la recherche par des programmes finalisés ont conduit par ailleurs les géographes, structurellement, à se tourner vers de nouveaux marchés de l’emploi.
Dans cette conjoncture conflictuelle mais adaptative pour beaucoup, le concept d’espace et l’orientation vers les sciences sociales se sont diffusés dans les différents secteurs de la discipline, formant vers 1984-1985 une sorte de commun dénominateur. Mais il s’agissait d’un projet hétérogène, à la mesure des dissensions politiques et scientifiques intenses qui l’avaient construit. Les dimensions de cet apparent consensus du milieu des années 1980 se sont déployées dans des directions disjointes – analyse spatiale, géographie sociale, géographie des représentations, géopolitique et géographie « tout court » d’allégeance classique –, aboutissant à une pluralisation de plus en plus évidente au cours de la décennie suivante.

La commande de géographie ne s’est pas réduite avec la « mondialisation ». Au-delà du modèle du territoire national et de l’État, la complexité des structures spatiales à envisager suppose désormais de repenser les imbrications d’échelles, en donnant une consistance nouvelle aux deux extrémités, le local et le monde, et en valorisant les configurations en réseaux, permises par la mobilité individuelle et les technologies de maîtrise de la distance. En outre, on peut penser avec les critiques de la postmodernité que la catégorie « espace » a pris l’ascendant sur le « temps » et que, par là – comme l’ont soutenu, entre autres, David Harvey dans The Condition of Postmodernity (1988) et Edward Soja dans Postmodern Geographies. The Reassertion of Space in Critical Social Theory (1989) –, la géographie acquiert une pertinence renouvelée. Ainsi, en France, l’invitation à admettre l’actualité du « tournant géographique » et à « penser l’espace pour lire le monde », comme l’a fait Jacques Lévy (1999). De son côté, un nouvel air du temps traverse l’ensemble des sciences sociales depuis le milieu des années 1980. Il porte à ordonner la problématique autour du « sujet » (ou de l’individu, ou de l’acteur), à penser l’« action ». Il insiste sur la centralité du langage dans la production de savoir comme dans l’interaction sociale. La géographie ne peut y être insensible : facteur d’unification du champ ou de «babélisation » ?
Les facteurs de segmentation dus à la multiplication des domaines de compétence du géographe se sont renforcés au cours des années récentes. La pluralité de lieux d’intervention et de légitimation d’un savoir se décline en termes de problèmes (question urbaine, développement, mobilités internationales, risque, environnement…), d’échelles (du local au mondial) et d’organisation (avec la commande, par une multitude d’acteurs, de la recherche finalisée requise par une « société de la connaissance »). Par ailleurs, quelles cohérences peuvent structurer un corps de géographes qui se compte désormais par milliers (le Répertoire des géographes français de 2002, qui recense les enseignants-chercheurs des universités et grandes écoles, les chercheurs des divers organismes publics, les professionnels relevant de bureaux d’étude privés ou publics, comprend 1857 notices…), et qui s’est rajeuni grâce aux recrutements effectués à partir de la fin des années 1980 ?
Le renouvellement des générations permet à des stratégies de subversion de se mettre en place, autorise l’implantation de nouveaux habitus (telles l’ouverture internationale, la sensibilité à la philosophie), et s’accompagne de discontinuités majeures dans les références – le marxisme qui a imprégné pratiquement toutes les générations entrées dans le champ avant cette dernière vague de recrutement étant désormais inconnu ou disqualifié.
Pour ce qui est de la formation, l’ouverture de champs d’expertise nouveaux s’est accompagnée d’un processus de professionnalisation qui a engagé la géographie dans des structures pluridisciplinaires où coexistent des savoirs et des savoir-faire complémentaires dans l’action. Dans ces diplômes tournés vers les métiers de l’environnement, du tourisme, du développement local, du patrimoine, etc., elle n’est plus qu’un élément parmi d’autres de la formation. Aussi ne peut-elle demeurer la « discipline-synthèse » des postures aménagistes anciennes. Comment peut-on alors conserver une identité à la géographie ? Pour une partie de la profession, la réponse est technique. Elle passe par la mobilisation de compétences cartographiques et statistiques et repose sur le développement de la géomatique, qui rencontre les besoins en information localisée de nombreux utilisateurs. Justifiée en revanche sur un plan heuristique ou cognitif, l’approche proprement géographique peut aussi être focalisée sur des opérations d’ordre spatial. Elle s’organise alors selon deux voies. Elle peut exploiter les notions et les méthodologies de l’analyse spatiale, qui sont désormais bien recensées dans des manuels comme ceux de Denise Pumain et Thérèse Saint-Julien (1997-2001) sur L’Analyse spatiale et Les Interactions spatiales et celui de Lena Sanders (2000) sur les Modèles en analyse spatiale. Mais elle peut aussi mobiliser un archipel lexical indexé autour du « territoire » plutôt que de l’« espace ». Cette dernière approche rejoint l’une des directions suivies par la recherche géographique française de ces dix dernières années.
« Lieu » et « territoire » ont acquis droit de cité et constituent les catégories de pensée organisatrices, sinon les étiquettes, qui rassemblent de nouvelles manières de dire en géographie. L’ouvrage Géographie sociale et territoires, de Guy Di Meo (1998) sert de référence pour les tenants d’une réflexion géographique qui a pu se structurer d’abord autour de la Géographie sociale écrite par Armand Frémont, Jacques Chevalier, Robert Hérin et Jean Renard en 1984, et qui voulait alors combiner social et spatial en un «binôme conceptuel » où le « rapport social » devait être premier. En 1998, la notion de territoire s’impose, et avec elle des entités qui recouvrent tant le social que l’individuel, et en celui-ci tant l’imaginaire ou le symbolique que le corporel et le sensible.
La notion de territoire imprègne aussi une géographie culturelle dont la promotion s’est faite à travers la diffusion de la revue Géographie et Cultures, créée par Paul Claval en 1992. Une oeuvre-phare comme Fondements d’une identité. Territoire, histoire et société dans l’archipel de Vanuatu de Joël Bonnemaison (1986-1987) en fonde la légitimité dans l’analyse des valeurs et des cosmogonies aux sources des pratiques de peuples mélanésiens. La recherche sur les pratiques vernaculaires – l’étude de « pratiques ordinaires » situées dans tous les types de sociétés, qu’elles soient «proches » et « modernes » ou « lointaines » et « exotiques » – s’inscrit aussi dans ce langage de la territorialité. Parmi les auteurs qui théorisent le rôle des identités collectives dans les processus de construction territoriale figure Bernard Debarbieux, qui cherche aussi à définir en quoi les lieux (notamment ce qu’on appelle les « hauts lieux ») peuvent jouer un rôle de mise en forme du social. Le concept de « lieu » s’impose donc aussi pour qualifier des repères individuels ou collectifs et pour évoquer les valeurs qui sont affectées à toutes ces localités, ces parties d’une étendue terrestre dont certains courants de la géographie contemporaine soulignent le « sens » pour des sujets ou pour des groupes. Éric Dardel, un géographe français imprégné de phénoménologie, inaperçu à son époque lorsqu’il publiait L’Homme et la Terre. Nature de la réalité géographique (1952), constitue l’une des références de ces travaux diffus, sensibles à l’identité spatiale et à l’expérience géographique des êtres humains.

D’un début de siècle à l’autre, la géographie n’a pas perdu de son actualité, si l’on en juge par l’ampleur des interrogations suscitées au début du XXIe siècle comme aux alentours de 1900 par les effets de la finitude et de l’intégration du monde, par les nécessités de l’organisation et de l’identification spatiales ou territoriales qui en découlent. Bien institutionnalisée au sein de l’Université, dévolue alors à une fonction d’enseignement mais plus attirée par des activités d’expertise qu’on ne l’a dit, la géographie du début du XXe siècle s’est organisée autour d’une poignée de praticiens qui s’ouvraient à l’exercice conjoint du terrain, de la carte et des archives. S’extirper de l’histoire, se professionnaliser en s’appuyant sur les sciences de la Terre, servir la science, la patrie et l’humanité, étaient les impératifs de la nouvelle tribu qui se formait. Avec son millier d’enseignants et de chercheurs, avec ses nombreuses formations, professionnalisées ou non, qui visent l’enseignement, l’aménagement, la cartographie, la géomatique, la géographie contemporaine jouit d’une situation assurée dans le champ universitaire et dans les lieux de la pratique professionnelle. Avec le recul, il est permis de saisir les cohérences d’un groupe peu nombreux. Cette facilité que permet la distance ne nous est pas donnée pour la période contemporaine. Un objet pourtant, le dictionnaire, pourrait nous servir pour juger des situations. Le Dictionnaire de géographie d’Albert Demangeon (1907) rompait avec les précédents en incorporant des notions aux listes classiques de toponymes. Il s’inscrivait explicitement dans la promotion d’une « géographie moderne ». Le Dictionnaire de la géographie dirigé par Pierre George en 1970 voyait la discipline tributaire des sciences de la nature et des sciences de l’homme. Abandonnant toute référence à la toponymie, il incorporait largement, selon ses propres termes, « le vocabulaire des disciplines qui contribuent à donner une image géographique du monde », à savoir celui de la démographie et de l’économie à côté du vocabulaire omniprésent de la géomorphologie. L’ouvrage Les Mots de la géographie (1992), dirigé par Roger Brunet, Robert Ferras et Hervé Théry se voulait « dictionnaire critique » et visait « toute la géographie, rien que la géographie ». Parmi les plus récents figurent une réédition mise à jour du dictionnaire de Pierre George ; Hypergeo (coordonné par Bernard Elissalde), dictionnaire de géographie cybernétique, hypertextuel, organisé autour d’un coeur, la géographie, et de trois sous-ensembles, « Régions et territoires », « Spatialité des sociétés », « Relations sociétés/environnement » ; le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, dirigé par Jacques Lévy et Michel Lussault (2003), qui se veut d’un « pluralisme assumé » et le marque parfois en multipliant les définitions de termes, mais manifeste aussi « le désir d’offrir au lecteur un ensemble cohérent et consolidé » ; un Dictionnaire de géopolitique publié par Yves Lacoste. Cinq tentatives pour une seule géographie ?