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Couvrir le monde / Introduction générale
 

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Couvrir le Monde, traiter des lieux et des relations qu’individus et sociétés entretiennent avec une Terre qui apparaît comme finie – continents, pôles et mers étant désormais explorés –, voilà une ambition que les géographes entretiennent depuis la fin du XIX? siècle en se distinguant à la fois des savants et des autres professionnels, écrivains, journalistes, documentaristes, qui pourraient avoir la même visée. Portés d’emblée par la valorisation de leur propre territoire national et par la confiance dans leur capacité à appréhender l’universalité du monde habité, les géographes français se sont particulièrement voués à ces objectifs. Le temps du défi allemand passé, ils ont dominé la discipline durant les années 1930, avant de laisser l’hégémonie aux États-Unis, dès l’après-Seconde Guerre mondiale. Ils ont aussi perdu la superbe d’une « école française de géographie » à vocation professorale pour affronter la diversité interne et les enjeux de nouveaux métiers, tels ceux de l’aménagement ou de l’environnement. Toujours dépendante du débouché scolaire, la géographie reste une discipline universitaire qui ouvre sur de multiples métiers hors de l’enseignement. Encore liée à l’histoire, elle entretient des relations étroites avec de nombreux domaines du savoir, des sciences sociales et de la philosophie aux sciences de la terre et à l’informatique ; elle côtoie les sciences dites dures, mais aussi la littérature de voyage… La géographie traitait voici un siècle de l’homme et de la Terre, de l’homme et du milieu ; aujourd’hui elle débat du Système-Monde, de l’espace géographique, de l’articulation des réseaux, des lieux et des territoires.
Traiter d’un grand XXe siècle de géographie française, des années 1890 au début des années 2000, revient à rendre compte des dimensions historiques d’une discipline qui s’affirme sur cette durée comme un savoir spéculatif développé au sein de l’Université ou de la recherche fondamentale, mais qui se pose, de manière plus ou moins récurrente, les questions de son identité intellectuelle et de sa pertinence sociale.
Si cette inscription universitaire et la qualification de la géographie comme science à part sont pratiquement acquises au début des années 1900 pour une partie du champ intellectuel et pour l’administration centrale, il ne faudrait pas en induire une quelconque nécessité. C’est l’expression d’un processus lent, qui a conduit à l’affirmation d’un domaine légitime de connaissances, au sein du champ scientifique soutenu de manière volontariste par la IIIe République. Les lignes de force intellectuelles, sociales, politiques, qui ont gouverné ce processus ont été bien étudiées, mais leur exposition mériterait encore quelques détails, tant les stéréotypes ont la vie dure. Le manque d’études historiographiques serrées de ce domaine de savoir (en contraste avec la sociologie et l’histoire par exemple) et la rareté du comparatisme rendent en effet délicate l’interprétation de l’histoire sociale, culturelle et intellectuelle de la discipline. La difficulté est redoublée par deux écueils. D’abord, il s’agit d’une discipline idéologiquement sensible, qui a eu, notamment, partie liée avec l’inculcation nationale et la propagande colonialiste. Certes, la géographie partage cette dépendance avec bien d’autres disciplines, mais elle a eu la particularité d’être extrêmement liée au cursus scolaire, donc à la diffusion massive par l’école. Par ailleurs, le fait que la géographie moderne (beaucoup moins que l’histoire encore) suscite peu l’attention des historiens des sciences, des philosophes ou des épistémologues, contribue à renforcer des lectures biaisées de son histoire, qui tiennent à ce que l’essentiel de la recherche historiographique résulte de travaux réflexifs dus à ses propres praticiens. Comme on le sait de ces lectures, ces autoréflexions sur la discipline s’opèrent souvent dans une attitude passionnelle, très asservie aux débats internes à la profession et aux intérêts propres des chercheurs engagés dans cette investigation. Elles manquent par là du recul de l’analyste extérieur – mais elles peuvent, en revanche, avoir une grande capacité heuristique, mettant au jour des questions inaperçues par le non-spécialiste et les enjeux cognitifs, pragmatiques ou de pouvoir qui traversent le champ.
Pour éviter ces biais et ouvrir les perspectives, on aurait souhaité, dans cette étude, confronter l’approche historique à une double analyse comparative, celle des disciplines voisines qui ont participé au même mouvement d’affirmation scientifique à partir du dernier tiers du XIXe siècle, et celle des géographies qui se sont déployées en parallèle dans les autres pays développés. Tour à tour, et parfois ensemble, modèles ou repoussoirs, concurrentes ou alliées, ces sciences sont utilisées ici autant que possible comme miroirs pour penser le développement de la géographie. On aurait voulu aussi intégrer au récit présenté les diverses narrations que les géographes ont pu tenir sur le passé et sur les héros de leur discipline. On a dû se référer surtout à d’autres types de textes : écrits doctrinaux et programmatiques, notamment les seuils textuels que sont les « avis », avertissements, préfaces et autres introductions, par lesquels ils ont voulu donner sens à l’entreprise géographique. La cohérence a été recherchée à travers des analyses effectuées par séries longues : ensembles de thèses et d’ouvrages, collections et textes clés, notamment lorsqu’il s’agissait de connaître les manières de faire des générations de géographes qui se sont succédé depuis plus d’un siècle. Aussi ont pu être examinés les façons de se représenter leur science et le rapport savant que les géographes entretiennent avec le monde.
Le parti de ce livre tient dans un choix épistémologique. On a tenu à envisager l’ensemble des composantes qui font une discipline. Bien sûr, un corps doctrinal conforté de façon variable par des travaux empiriques, mais encore un ensemble de spécialistes organisés en réseau – par l’intermédiaire de revues ou d’associations – et astreints à l’exercice d’un programme plus ou moins explicité, qui est transmis au cours d’une formation commune. Pour ne pas tomber dans l’illusion qui éclaire le domaine de la géographie sous un point de vue unique, celui des dominants – ici essentiellement, pour la première moitié du siècle, l’orthodoxie qu’était la vue universitaire, celle d’une géographie humaine et régionale formatée par l’autorité des professeurs de la Sorbonne et par quelques voix de province –, on a essayé de repérer quelques-unes des figures de géographes périphériques au champ universitaire et les lieux principaux où de la géographie s’est faite. Cependant, les marges ne sont qu’évoquées, à la fois par manque d’information sur l’ensemble d’un champ plus diffus que ne le laisse penser le sens commun, et au vu du format de l’ouvrage. Les esquisses anciennes d’une expertise géographique avant la lettre, hors de l’enseignement, ne sont que suggérées, sans que l’on puisse approfondir les itinéraires personnels et analyser l’exercice de savoirs géographiques dans les sphères de l’entreprise ou de la diplomatie par exemple. Peu connue encore en France, la géographie coloniale, qui a été longtemps disjointe de la pratique universitaire standard, est, quant à elle, à peine abordée ici ; de même la rencontre coloniale, dont l’étude est en plein essor, et qui suscite des travaux novateurs inspirés, tardivement, des subaltern studies ou recherches dites « post-coloniales ».
Quatre chapitres traversent successivement ces décennies qui, depuis la fin du XIXe siècle, voient s’affirmer un savoir spécialisé sur le monde, sur ses lieux, ses découpages, et sur le rapport qu’entretiennent les individus et les sociétés humaines avec leur cadre de vie.
Le premier retrace la trajectoire de la géographie française, depuis la structure de sciences géographiques diffuses jusqu’à la pluralité qui s’inscrit dans le champ à partir des années 1970-1980, en passant par la longue phase de « disciplinarisation » entamée autour de Paul Vidal de La Blache dans la dernière décennie du XIXe siècle. Les scansions de cette histoire ont été dégagées par l’étude du « corps » des géographes, envisagé tant à travers les changements de sa morphologie et de son organisation qu’à travers l’évolution de sa production intellectuelle – les changements de notions centrales, les cycles successifs de « positions » engagés par la série de « manifestes, débats, textes doctrinaux, ouvrages de synthèse » balisant cette évolution.
Le deuxième chapitre est consacré à la géographie « en train de se faire », telle qu’elle se donne dans les pratiques les plus communes du « métier » du géographe, dans ses façons de faire lorsqu’il rencontre ce monde dont il se veut l’interprète et, surtout, lorsqu’il veut en rendre compte. Privilégiant les pratiques iconographiques, ce chapitre s’interroge aussi sur le rôle de ces actions de représentation des lieux dans les divers moments de l’activité professionnelle, savante ou non, notamment dans la géographie scolaire et, aujourd’hui de plus en plus, dans les expertises territoriales.
Le chapitre suivant vise à cerner les traits majeurs de l’identité épistémologique de la géographie. Il se réfère largement aux conceptions de la structure des révolutions scientifiques de Thomas S. Kuhn, en tentant de dégager le (ou les) paradigme(s) qui a(ont) nourri la discipline depuis sa fondation, au début du XXe siècle. Comme les précédents, mais avec une périodisation spécifique, il retrace une évolution menant d’une école relativement monolithique au pluralisme contemporain.
Le quatrième chapitre examine la contribution des géographes au monde des idées et de l’action en se concentrant sur le rôle qu’ils ont joué dans les représentations ou les interventions relevant de deux échelles principales, celle de l’organisation de l’espace national et celle des structurations du monde.
La liste des thèses d’État de géographie soutenues en France de 1890 à 2002 est présentée par catégories et grands ensembles régionaux.
Une bibliographie finale récapitule les principalaux sites Internet, les revues et collections de la géographie française contemporaine, présente brièvement les grands classiques et dresse un panorama des thèmes et des champs d’élection de la géographie pratiquée en France au début du XXIe siècle.