Du parlant à la fin des années 50 : un montage classique ?
Au nom de l'illusion de continuité
Dans la plupart des films de fiction, depuis que l'on peut parler de maîtrise du langage
cinématographique, la narration s'accélère. On évite les temps morts,
on rebondit d'un temps fort à l'autre, on élabore ainsi « un cinéma
très satisfaisant pour le spectateur », qui devance son attente, le surprend «
dans une désinvolture totale à l'égard de la vraisemblance » (selon le mot
de François Truffaut1). Pourtant, soit l'illusion de réalité est atteinte,
soit on admet un compromis avec le spectateur qui se mettrait en condition, en situation de croire,
d'adhérer aux images, de se laisser porter par elles.
D'autres films se plairont,
sans l'annuler pour autant, à interrompre cet état ; par le comique (Sacha Guitry),
en pervertissant la forme (Buñuel, Cocteau, et plus tard Resnais, Godard, Carax...).
Dans la production courante, aucun flottement n'est laissé au moment des coupes, des changements
de séquence, le spectateur n'a pas le temps de se demander - comme Resnais le fera avec sa
pratique des « ou bien » dans Smoking-No smoking (1994) - ce qui va se passer et ce
qui aurait pu se passer : un rendez-vous est annoncé et aussitôt l'heure est venue.
Par cette grande facilité qu'a le montage de convoquer un temps et un espace proche ou
éloigné, dans le passé ou l'avenir. Le dialogue en est l'élément
moteur. C'est, au début du film de Henri-Georges Clouzot, Quai des Orfèvres
(1947) que, pour une histoire de rendez-vous, le travail du dialogue, tout en continuité de
part et d'autre de l'ellipse de la nuit, tisse une toile sans faille. Un peu plus loin, Jenny
(Suzy Delair) changera de robe le temps d'un champ-contrechamp : elle parlait avec son mari (Bernard
Blier) dans sa loge tout en se préparant pour le spectacle et se retrouve, habillée et
coiffée, continuant sa conversation dans les coulisses sans que rien n'y paraisse.
Cet
effet de rebond d'une scène à l'autre est la plupart du temps doublé d'un effet
optique pour entraîner visuellement les images l'une vers l'autre, que ce soit le fondu
enchaîné rapide (qui mêle les images l'une dans l'autre, le temps pour la seconde
de naître de la précédente et pour la première de s'éteindre dans la
suivante) ou les volets latéraux, verticaux, ou de formes diverses par lesquels une image chasse
la précédente2.
Bresson et Renoir
Les promesses tenues,
les décisions immédiatement suivies de leurs actions, les souhaits, les demandes
réalisées, les rendez-vous maintenus sont nombreux et prennent une autre dimension
dans les premiers films de Robert Bresson par exemple. Les fondus au noir scandent, segmentent en
unités de courte durée, parfois de seulement quelques plans, le film qui est
alors régi par un enchaînement sans surprise, inéluctable qui semble sceller
le destin des personnages : Le Journal d'un curé de campagne, 1951, Les Anges du
péché, 1943, la machination sans faille d'Hélène (Maria Casarès)
dans Les Dames du bois de Boulogne (1945).
Au contraire de la vectorisation bressonienne,
Jean Renoir laisse une place à l'arbitraire et au hasard. Les raccords « ouverts »
qui modifient le rapport du spectateur au film en ouvrant plusieurs pistes, et laissent le doute sur
l'issue d'une situation, illustrent une certaine idée du film selon Renoir. Un film qui ne
devrait être ni précis (puisqu'il n'y aurait alors qu'un seul film pour 1000 spectateurs),
ni imprécis (parce qu'un film ne doit pas être imprécis), mais devrait maintenir
un équilibre qui assurerait 1000 films pour 1000 spectateurs. La mise en scène dans la
profondeur de champ va également dans ce sens, plus libre, elle évite une mise en
parallèle scellée par le montage : La Chienne, Une Partie de campagne, La Règle
du jeu.
Bresson peut laisser également
du jeu aux « jointures » avec une mise en attente, au moment de la coupe, du changement de
séquence, par ces champs sans personnages ou en attente d'une entrée
(comme dans L'Argent, 1985).
Il ira de la segmentation de la narration à une
fragmentation du montage (Pickpocket, 1959). à partir des années soixante, on
retrouve chez Maurice Pialat, sous une autre forme, ce refus d'une concaténation narrative,
d'une illusion de continuité où la logique semble oubliée, les causes
égarées, les fins incertaines (de son premier film, L'Enfance nue
au Garçu (1995) en passant par Nous ne vieillirons pas ensemble). «
Les enchaînements sont toujours de l'ordre du lacunaire, sinon du disjonctif. » Eric
Rohmer, lui, fonde son style sur l'ellipse de montage (entre les séquences), de scénario
au niveau de l'histoire (Ma nuit chez Maud, La Marquise d'O) et la disparition,
l'évanouissement (Conte de printemps).
1. Hitchcock-Truffaut, Ramsay, p. 81.
2. Comme dans Avec le sourire (Maurice Tourneur, 1936), un enterrement a été
annoncé, l'image de la sortie de la messe est inscrite dans une croix qui grandit dans l'image
jusqu'à l'occuper tout à fait.