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Cent ans de cinéma français / Introduction
 

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On choisit finalement la journée du 28 décembre : « première » projection publique et payante de plusieurs films des frères Lumière, boulevard des Capucines, au Grand Café devant des spectateurs dont l'oeil, non scientifique comme lors des précédentes présentations du cinématographe 6, est encore vierge. Ce jour-là, les images animées de la vie prise sur le vif, exerçaient leur charme sur quelques spectateurs privilégiés, qui, saisis d'étonnement, virent dans la Sortie, l'Arrivée du train en gare de La Ciotat, L'Arroseur arrosé... (le doute demeure sur le programme de cette séance), ce que d'autres attendront plusieurs années : paysages, villes et mer avec leurs couleurs... L'effet de réalité de l'image en mouvement est déjà là, on s'émerveille de voir les feuilles agitées par le vent à l'arrière-plan du Déjeuner de bébé comme en témoignent les premiers comptes rendus, de La Poste et du Radical.

Aujourd'hui on consacre cet événement : la rue Saint-Victor à Lyon est rebaptisée Rue du Premier-Film. Mais sur le moment, qu'a représenté cette invention ? Une des nombreuses expériences de laboratoire éphémères présentées lors des expositions universelles ? Peut-être pas. Louis Lumière n'y a vu lui qu'« une invention sans avenir » qui devait avoir une petite vie d'attraction de foire, celle en tout cas de ses inventions qui lui a le moins coûté (la photographie couleur reste la grande aventure de sa vie). Néanmoins il fut le premier producteur et le premier distributeur de films à imprimer sa marque, son style en formant plusieurs opérateurs qui parcoururent le monde (dont Eugène Promio et Félix Mesguich). Le cinématographe sera présenté à Londres, Bruxelles, Vienne, Madrid, Berlin, Genève, Belgrade, New York, en Inde... au cours de l'année 1896.

En quoi cet appareil, cette merveille qui projette « un rêve sur un mur » vaut la primauté à la France ? Si le brevet du kinétoscope d'Edison a devancé de plus de quatre ans l'invention Lumière, celle-ci résout le handicap majeur de l'appareil américain en permettant la projection sur un écran : le cinématographe permet la prise de vues et la projection ; sa compacité, sa légèreté, sa facilité d'emploi, la rapidité de visionnement des films tournés, vont en multiplier les usages documentaire, journalistique, familial, fictionnel, scientifique...

Toutefois, parce qu'il n'y croit pas vraiment, Lumière refuse de vendre un appareil au prestidigitateur Georges Méliès, spectateur du 28 décembre, qui doit alors bricoler le bioscope de l'Anglais W. Paul pour tourner ses premières vues : une dizaine de répliques de celles de Lumière, puis ses premiers films à trucs. En peu de temps, tout s'accélère. Quelques années suffisent à faire du cinématographe une industrie. Pathé, qui tourne depuis 1894 sur les foires avec une autre invention récente, le phonographe, acquiert un appareil cinématographique, réalise des actualités reconstituées, s'inspire aussi des féeries de Méliès. L'empire du Coq s'étend, de la fabrication de pellicule vierge aux appareils, aux salles, à la production de films. Son succès pousse certainement Léon Gaumont, directeur du Comptoir général de photographie et qui a longtemps considéré la vente d'appareil comme sa principale industrie, à entreprendre largement la production. Peut-être est-ce aussi cet essor qui, après avoir amené Lumière à réaliser lui aussi de petites fictions et des reconstitutions historiques, l'incitera finalement à abandonner la production et la vente de ses films dans l'année 1905.

L'essor et la multiplicité des usages cinématographiques font donc de l'histoire du cinéma français celle d'un pays, de son industrie, le reflet d'une société, des hommes, de leurs habitudes, espérances, craintes (les gloses n'ont, par exemple, pas manqué sur les films contemporains du début de la Seconde Guerre mondiale).

Nous tenterons de dégager les atmosphères caractéristiques de certaines périodes du cinéma français, les traits perdurant au long de son histoire à travers même une production diversifiée (documentaire, cinéma expérimental, films de fiction, etc.). Nous nous attacherons à travers ces cent années aux techniques (le son, la couleur) et aux formes (le montage, la lumière, les dialogues) ; des séquences, des images précises seront alors évoquées, décrites, parfois un peu longuement, car le texte filmique demeure « introuvable » 7. Que ce soit un enchaînement d'images en mouvement, un dialogue (on en perd le corps, le timbre et le ton de la voix) ou un exemple d'éclairage (l'image fixe ne restitue pas l'essence de la lumière mouvante).

Décembre 1995

6. Depuis le début de l'année, les occasions se sont multipliées : le 22 mars à Paris, projection de La Sortie des usines après la conférence de Louis Lumière sur l'industrie photographique (suivie de photos en couleurs) ; le 10 juin à Lyon, projection de huit films pour le Congrès des sociétés françaises de photographie dont l'arrivée des congressistes filmés la veille ; le 11 juillet à la Revue générale des sciences.
7. In Raymond Bellour, L'Analyse du film, « le texte introuvable », Éd. Albatros, 1979.