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Chateaubriand / La vie de Rancé (1844)
 

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L'ouvrage avait été demandé avec insistance par l'abbé Séguin, confesseur de Chateaubriand, à titre de pénitence. Il déplut à ses premiers lecteurs, par sa construction étonnante et parce qu'il ne louait pas assez l'Église. Trop peu minutieux sur le plan historique, il parlait autant de l'auteur que de Rancé. Égrenant les confidences et les souvenirs, ressuscitant trop bien les prestiges et l'esprit du Grand Siècle, l'ouvrage était effectivement plus d'un conteur que d'un pénitent, et c'est là son charme. Mais on eut bien tort de le croire d'un vieillard épuisé qui jetait en désordre ses dernières pensées, quand l'auteur a enfin débarrassé sa phrase de tout drapé néo-classique, et pratique consciemment l'art de la digression, déjà fécond dans les Mémoires. Les « arabesques » de la construction sont nécessaires à la comparaison de deux époques et à la méditation du moraliste, véritables enjeux de l'ouvrage.

Fidèle à sa méthode consistant à regarder le passé pour comprendre le présent et y lire l'avenir, Chateaubriand tente une ultime confrontation de son temps avec le XVIIe siècle. Le parallèle entre Louis XIV et Napoléon s'affine, les comparaisons abondent, les jugements se font plus tranchés que jamais. Le portrait du cardinal de Retz, « vieil acrobate mitré », « prétendu homme d'État [qui] ne fut qu'un homme de trouble » 44, est un prétexte pour satisfaire une vieille rancœur contre Talleyrand. Le monde moderne n'est pas toujours inférieur au siècle de Louis XIV. Si « nous n'allons pas à la cheville de ces gens-là », néanmoins madame Sand l'emporte sur mademoiselle de Scudéry ; mais hélas, « [elle] fait descendre sur l'abîme son talent », et « l'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin » 45. La nostalgie du temps passé, si elle existe ici, puise dans le dégoût du monde moderne.

Des images étonnantes surgissent, et créent un univers fantastique : les surréalistes se l'approprieront. « La vieillesse est une voyageuse de nuit : la terre lui est cachée ; elle ne découvre plus que le ciel. » 46 La Révolution est une « piscine de sang où se lavèrent les immoralités qui avaient souillé la France » 47.

Par-delà son époque, c'est encore la vie que contemple et juge le vieil écrivain. Des leitmotive des Mémoires sont repris : l'amertume de survivre, la fausseté de l'amour, la vanité du bonheur -- ce qui n'empêche pas le souvenir nostalgique des jours heureux et des femmes aimées de passer parfois dans ces pages.

Chateaubriand s'éteint enfin, presque octogénaire, à demi paralysé depuis plusieurs mois, le 4 juillet 1848. Ses derniers visiteurs, gênés par sa torpeur boudeuse, y ont vu un mélange d'indifférence au monde des vivants et d'hébétude sénile. Certainement, le génie usé s'ennuyait de ne pouvoir plus ni aimer ni écrire... Conformément à sa volonté, il fut inhumé sur l'îlot du Grand Bé, proche de Saint-Malo, face à la mer.

44- Vie de Rancé, Œuvres romanesques et voyages, t. I, p. 1060-1061.
45- Ibid., p. 1000.
46- Ibid., p. 1000.
47- Ibid., p. 1040.