
Avec ce grand récit autobiographique et historique, dont Chateaubriand voulut faire un témoignage posthume, nous abordons son uvre majeure, méditée depuis 1803, et rédigée principalement de 1811 à 1822 (pour ce qui est des douze premiers livres), puis de 1830 à 1841. Au premier regard, c'est la diversité qui prime dans cette somme où viennent se fondre des tons et des genres multiples. Elle participe d'abord de la tradition noble des mémoires historiques. La Révolution et l'Empire font ainsi l'objet d'une évocation qui, inspirée en partie de souvenirs personnels, en partie de la documentation rassemblée par l'auteur, obéit à des objectifs précis. L'ensemble s'apparente alternativement à l'épopée et au pamphlet, car Chateaubriand éprouve autant d'admiration que d'aversion pour ces débauches de violence et de gloire : comme poète il est tenté d'écrire un récit épique, comme penseur il met en garde contre les réhabilitations de la Terreur qui fleurissent derrière Thiers et Mignet, et contre la légende napoléonienne déjà bien installée. Ainsi condamne-t-il le « satanisme » révolutionnaire, dont il rappelle avec retenue les excès, l'hybris ravageuse du despote et le non-sens de ces guerres qui débouchent sur le déferlement des cosaques à Paris (pour lui, ce sont les invasions barbares qui se renouvellent). La passion n'exclut pas cependant l'effort d'analyse et une certaine impartialité. Justice est rendue à l'Empire : la tyrannie impériale était nécessaire pour rétablir l'ordre dans un pays livré à l'anarchie. Les erreurs de la Restauration sont relevées avec acrimonie. Par exemple, le couronnement de Charles X se voit condamné d'un trait, lorsque le mémorialiste blâme cette cérémonie qui, organisée dans ce pays qui ne croit plus au sacré, ne pouvait être un sacre, mais tout au plus la représentation d'un sacre. Rien de long ni de pénible dans cette recherche d'une vérité historique, qui ne consiste pas pour Chateaubriand dans l'exactitude, mais se déploie en symboles. À la limite, le mémorialiste anéantit et refait l'histoire à son gré pour rendre le récit plus parlant, comme il recomposait les paysages avec son imagination. C'est une façon de mieux instruire, et parfois aussi de régler ses comptes. L'effronterie de Talleyrand, affirmant solennellement à la Chambre des pairs avoir désavoué devant Napoléon la guerre d'Espagne qu'en réalité il lui avait recommandée avec insistance, vaut bien l'aplomb de Chateaubriand, rapportant cette séance... qui n'eut jamais lieu, et la stupeur qui l'y saisit. Les Mémoires tiennent aussi un peu du récit autobiographique tel que l'avait pratiqué Jean-Jacques Rousseau. Tout en étant bien résolu à ne pas se confesser, Chateaubriand livre enfin les secrets de son inexplicable cur, se présentant comme le véritable René, révélant l'origine des sentiments qu'il avait prêtés aux êtres imaginaires de sa création et expliquant comment peu à peu ces personnages furent tirés de ses songes. Cette autobiographie adopte plus d'une fois un ton romanesque. Chateaubriand découvrant Paris à la fin de l'Ancien Régime paraît le héros d'un roman d'éducation, qui tourne au roman d'aventures lorsqu'il émigre. La recherche d'une serviette perdue, les auberges, les bivouacs rappellent l'univers du picaresque. La veine poétique sera davantage illustrée par les textes de la vieillesse. À ce moment, la soif intarissable d'amour arrache à l'écrivain, entre Prague et la Bavière, ou aux abords du Saint-Gothard, des chefs-d'uvre de poésie amoureuse où retentissent, à côté de la fierté du génie, la conscience d'une énergie demeurée intacte et la douleur de se voir vieilli. Un soir, le voyageur est reporté en rêve dans la douceur de la nuit romaine, et s'adresse à Cynthie. Les beautés du ciel étoilé sont une image trompeuse de l'éternité, puisque celle-ci nous est refusée, et tout, la clarté neigeuse de la lune, les senteurs sauvages apportées par la brise, les murmures de la nature et jusqu'aux tombeaux ébréchés, tout invite à l'amour. Mais bientôt s'élèvent au loin les voix venues des cloîtres. « Heure de la mélancolie, la religion s'éveille et l'amour s'endort ! » Le séducteur aux cheveux blancs devra se contenter de bercer le sommeil de la jeune Charite. Et, par autodérision, il achève son admirable envolée sur le guttural « Mein Herr ? dix kreutzers bour la parrière » 42, dont il est gratifié par le douanier. L'humour jaillit souvent dans les Mémoires et en corrige l'orgueil. Éparpillant l'unité de l'uvre, le mémorialiste intègre à sa trame des billets, des lettres, des articles, des extraits tirés de ses journaux de voyage (ceux de 1833 du moins) : descriptions, rêveries, envolées poétiques se trouvent ainsi mêlées aux reflexions politiques... On a même pu parler de texte « polyphonique » à propos de ces Mémoires, car l'abondance des citations et des références à la culture occidentale font de leur auteur comme le porte-parole de la tradition littéraire. Les voyages que continue d'accomplir le vicomte lui permettent souvent de raviver ses souvenirs et relancent le travail de rédaction. Ainsi s'instaure un lien entre les différentes époques de sa vie, dont les passages du présent au passé font sentir l'instabilité perpétuelle. À Montboissier, en 1817, le « son magique » d'une grive provoque chez lui un afflux de souvenirs ; transporté dans le temps, il revoit les paysages de son enfance, où il l'entendait déjà chanter. Mais de cette expérience forte et involontaire de la résurrection d'un certain passé, il conclut, différent de Proust, à la fuite perpétuelle du Moi : « Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. » 43 Ainsi, des conditions même de la rédaction surgit le constat toujours répété de la fragilité du Moi. Élargissant cette expérience aux limites de l'univers, Chateaubriand transforme les Mémoires en un discours funèbre appelé à enregistrer de façon privilégiée les changements survenus dans l'histoire : disparition des hommes et des paysages, des croyances, des murs et des institutions. Complaisamment, Chateaubriand visite les cimetières, compte les morts et raconte les agonies, élevant ainsi le temple de la mort à la clarté de ses souvenirs, comme il se l'était promis. ![]() 42- Mémoires d'outre-tombe, t.II, p. 727. | ||||
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