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Chateaubriand / Les Etudes historiques (1831)
 

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Cet ouvrage ambitionne de retracer l'histoire de l'Empire romain, depuis Jules César jusqu'au sacre de Clovis. Les quatre premiers « discours », principalement consacrés aux guerres et aux traités, rapportent l'histoire événementielle de cette période, les deux derniers représentent comme en un triptyque le tableau contrasté des mœurs païennes, chrétiennes et barbares.

Leur confrontation suffit à suggérer que l'ouvrage a pour but d'approfondir la réflexion entamée dans le Génie sur le christianisme et d'en chanter les mérites et le besoin, au long d'un plaidoyer qui se veut fondé sur une étude plus approfondie des aspects sociaux et moraux de la question. La supériorité de la vie chrétienne est présentée comme incontestable sur le plan historique. Chateaubriand en veut pour preuve l'opposition qu'il dresse entre les horreurs du paganisme et la perfection de l'idéal chrétien. Les corruptions de la Rome antique, amplifiées par sa position hégémonique qui en fait le réceptacle des vices particuliers aux différents peuples, les fantaisies du luxe, les inventions de la cruauté, les traitements abominables réservés aux esclaves ou aux délinquants, tout cela rivalise d'horreur et d'indignité avec la férocité des barbares, qu'il rapporte complaisamment : « Quelques-unes de ces races étaient anthropophages. Un Sarrasin tout velu et nu jusqu'à la ceinture, poussant un cri rauque et lugubre se précipite, le glaive au poing, parmi les Goths arrivés sous les murs de Constantinople après la défaite de Valens ; il colle ses lèvres aux gosier de l'ennemi qu'il avait blessé, et en suce le sang aux regards épouvantés des spectateurs. » 39 Le choc des deux civilisations athées offre au poète le motif de tableaux saisissants : « Presque toutes les maisons de Carthage étaient des maisons de prostitution : des hommes erraient dans les rues, couronnés de fleurs, répandant au loin l'odeur des parfums, habillés comme des femmes, la tête voilée comme elles, et vendant aux passants leurs abominables faveurs. Genséric arrive : au dehors le fracas des armes, au dedans le bruit des jeux ; la voix des mourants, la voix d'une populace ivre, se confondent ; à peine le cri des victimes de la guerre se peut-il distinguer des acclamations de la foule au cirque. » 40

Sur un ton plus décidé que dans le Génie, Chateaubriand montre sans difficulté les perspectives de progrès qu'ouvre la Révélation en réprouvant les habitudes païennes. « Loin de faire rétrograder la science, le christianisme, débrouillant le chaos de notre être, a montré que la race humaine, qu'on supposait arrivée à sa virilité chez les anciens, n'était encore qu'au berceau. » 41 C'est plaider clairement en faveur de la foi. Cependant Chateaubriand n'a à cette époque plus rien d'un théocrate : l'Église doit d'après lui s'affranchir de tous les pouvoirs, pour retrouver l'authenticité de son message. Faute de cela elle ne saura pas faire contrepoids au matérialisme ambiant, et l'homme occidental, fier de ses machines, mènera la vie triste, indigente et sans énergie d'un être privé de spiritualité. L'Église doit également d'une certaine manière s'affranchir de son passé en s'épurant de certaines croyances. Ainsi le christianisme, qui « croît et marche avec le temps », pourra vraiment se régénérer. Comme il représenta une révolution générale quand il fit paraître sur terre l'idée de la liberté pour tous et de l'égalité, il est appelé à sauver de nouveau la civilisation.

Il n'est pas besoin d'insister sur le fait qu'en se plongeant dans l'époque des invasions barbares, c'est aux barbares de l'avenir que songe Chateaubriand. Philosophe de l'histoire en ce sens qu'il cherche à tirer des lois et des leçons de l'étude du passé -- hâtivement menée d'après les auteurs anciens, qu'il décalque assez fidèlement --, c'est sur son siècle qu'il se penche avec inquiétude. La célèbre préface des Études historiques, où il expose sa méthode et sa philosophie, le montre surabondamment quand elle polémique avec les apologistes de la Terreur.

39- Études historiques, Œuvres complètes, Garnier, t. IX, p. 432.
40- Ibid., p. 459.
41- Ibid., p. 112.