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Chateaubriand / Entre la légitimité et la République
 

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La Révolution de Juillet ne le surprend pas. Elle confirme au contraire les prédictions de l'« inutile Cassandre » : nul ne peut gouverner contre son époque. Mais la monarchie de Louis-Philippe le dégoûte. Gouvernement de commerçants et de banquiers, régime de la « quasi-légitimité », et de ce fait fragile, il annonce l'ère de l'individu et du matérialisme plus que celle des valeurs de liberté qui l'ont fait naître. C'est là tout ce qu'abhorre le vicomte, plus proche à tout prendre du solidarisme républicain que de l'individualisme bourgeois (on sait quel lien vague unit les nostalgiques de la communauté traditionnelle et les romantiques partisans de la réforme sociale).

Aussi Chateaubriand se rend-il à la Chambre des pairs le 7 août 1830 pour prononcer dans un silence gêné un discours incendiaire contre le nouveau régime, annoncer sa démission et quitter « ce palais des trahisons » d'une manière assez ostentatoire pour marquer le prix qu'il accorde à l'honneur. Dans sa brochure de 1831, De la Restauration et de la monarchie élective, il amplifiera l'attaque contre les renégats, les ambitieux, les peureux, tous ceux qui s'excusent de leurs infidélités sur la continuité de l'État, tous ceux qui ont « des dispenses d'honneur et des permissions d'infidélité » : lui n'est pas si riche qu'il puisse prêter des serments à tous les régimes successivement. Et il maintient que la monarchie héréditaire est seule assez inébranlable pour garantir aux citoyens toutes les libertés.

Tournant le dos à la monarchie de Juillet, Chateaubriand ne renonce pas à toute activité politique, si dérisoires que puissent paraître les dernières péripéties de sa carrière : la comédie d'un exil (volontaire) à Genève, quinze jours d'arrestation, parce qu'il fut soupçonné d'avoir soutenu un complot, deux voyages à Prague, le second par Venise, pour tenter de réconcilier Charles X déchu avec sa belle-fille la duchesse de Berry et d'infléchir dans un sens plus libéral l'éducation du petit héritier, Henri V, dernier espoir de la légitimité. En 1843, celui-ci l'invite à Londres, où le vieil écrivain prête encore une fois l'appui de sa gloire.

Ainsi, cette dernière période est encore marquée par les pérégrinations : traversée de la Manche, des Alpes, de la Bavière et de la Bohème, brefs séjours en Suisse et à Venise. Au passage, le voyageur se découvre des affinités avec les paysages qu'il parcourt, et dont certains lui rappellent sa jeunesse. « Il me semble que je vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma sylphide des bois de Combourg. » 35 Il note ses observations mélancoliques, attentif tantôt aux couleurs estompées, comme au sortir de la Bavière (« ... tout est éteint, hyémal, blêmissant ; l'hiver semble charger l'été de lui garder le givre jusqu'à son prochain retour » 36), tantôt à la fragilité secrète des choses, dont la décadence évoque sa propre vieillesse, comme sur la lagune : « Vous aimez à vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de vous ; [...] Venise est là, assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme qui va s'éteindre avec le jour : le vent du soir soulève ses cheveux embaumés ; elle meurt saluée par toutes les grâces et tous les sourires de la nature. » 37

À Paris, rue d'Enfer puis rue du Bac, il continue d'écrire : après les Études historiques, bouclées au lendemain de la révolution de Juillet, il achève les Mémoires d'outre-tombe, la Vie de Rancé et un Essai sur la littérature anglaise, ouvrage alimentaire qui lui permet du moins, dans un chapitre mémorable, de stigmatiser les excès du théâtre romantique, dont le réalisme, sacrifiant la beauté formelle, lui paraît un signe de décadence -- de façon générale, le vieux sachem déteste la nouvelle école littéraire, dont il se sait le « fauteur » mais où il se plaint de ne retrouver que ses défauts. Presque chaque jour, il se rend chez madame Récamier, à qui il s'est lié à l'époque où il fondait Le Conservateur. Depuis longtemps leur passion tumultueuse s'est transformée en une amitié très Þdèle. Ruinée, elle habite un petit appartement chez les augustines de l'Abbaye-aux-Bois, rue de Sèvres, où parfois, devant le public d'admirateurs qu'elle lui a généreusement constitué -- amis de longue date comme Ballanche, jeunes dévots du patriarche respecté comme Ampère, hommes du monde et critiques littéraires aussi, destinés à maintenir la gloire de l'écrivain et à répandre les rumeurs les plus flatteuses sur les Mémoires en préparation -- il fait lire, anxieux, les pages qu'il a fini de composer.

Un projet le hante, qui ne verra pas le jour : écrire un nouveau Génie du christianisme. Celui-ci, qui montrerait la nécessité future d'une religion et le rôle que s'apprête à jouer le christianisme, aurait manifestement été très fortement marqué par les conceptions sociales de La Mennais et du groupe réuni autour de son journal, L'Avenir, avec lesquels Chateaubriand est en relation. Un article publié en 1834 dans La Revue des deux mondes montre les thèses qui y auraient été soutenues. La montée de la démocratie est inévitable et providentielle. Sous l'effet conjugué du progrès des techniques et des idées, la vieille société achèvera de périr, et l'ordre de l'univers sera transformé dans un sens évangélique. À cette date tardive sera enfin manifestée toute la vérité chrétienne. Chateaubriand attend donc de la foi et de la Providence l'émancipation complète du genre humain, que les spéculations des socialistes utopiques ne pourraient, selon lui, que servir à opprimer davantage, en le soumettant au joug des États et des biens matériels. Au nom de l'égalité, on détruirait la dignité humaine. Il abordera à nouveau ces thèmes à la fin des Mémoires d'outre-tombe, prophétisant sous l'influence probable de Ballanche, par-delà les catastrophes à venir -- déclin moral, révolutions sanglantes, étatisme et matérialisme --, un retour du religieux, qui sauvera l'humanité en accomplissant le sens de l'histoire. « J'admets que des peuples entiers soient voués à la destruction ; j'admets aussi que la foi se dessèche en certains pays : mais s'il en reste un seul grain, s'il tombe sur un peu de terre, ne fût-ce que dans les débris d'un vase, ce grain lèvera, et une seconde incarnation de l'esprit catholique ranimera la société. » 38

35- Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 581.
36- Ibid., p. 660.
37- Ibid., p. 771-772.
38- Ibid., p. 931.