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Chateaubriand / L'expérience du pouvoir
 

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Avant de précipiter peut-être par son opposition la chute de la monarchie, Chateaubriand prit aussi part aux responsabilités du pouvoir. Il fut ambassadeur à Berlin, en 1821, d'où il démissionna quand le gouvernement Villèle fut remplacé par celui, plus libéral, de Richelieu, puis à Londres (ce qui était ordinairement un couronnement de carrière), enfin à Rome, en 1828 et 1829, d'où il se félicita d'avoir influé sur l'élection du nouveau pontife, Pie VIII.

Prodigue de son temps et de sa cassette, tant par goût naturel que par zèle, il cherche à faire rayonner le prestige de la France en donnant des fêtes somptueuses, voire en édifiant un monument à Poussin. Ses lettres au ministère consistent parfois plus en recommandations qu'en informations : c'est que la politique étrangère de la France lui tient à cœur, et qu'il ne manque pas d'idées pour elle. Les postes de membre, puis de chef de la délégation française à Vérone, enfin de ministre des Affaires étrangères, de décembre 1822 à juin 1824, lui permettront de les mettre en œuvre.

Les délégués des gouvernements de la Sainte-Alliance n'arrivaient pas à s'entendre sur la politique à adopter face aux revendications des peuples. Le soulèvement des Espagnols, qui emprisonnent leur roi Ferdinand VII, rend nécessaire une décision rapide. Contrant les efforts des Anglais et les vues de l'opposition libérale, Chateaubriand obtient que les puissances de la Sainte-Alliance laissent la France intervenir seule. Une armée d'occupation est envoyée, Madrid et Cadix tombent, le roi remonte sur son trône. Le vicomte a surpassé l'Empereur, et s'en félicite. « Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir sur le même sol où naguère les armées de l'homme fastique avaient eu des revers, faire en six mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à ce prodige ? C'est pourtant ce que j'ai fait. » 33 Par-delà sa satisfaction d'orgueil, Chateaubriand a le sentiment d'avoir bien œuvré : puisque la démocratie est contagieuse, les idées ignorant les frontières, il a sauvé tous les trônes européens en écrasant le spectre de la Révolution et de la Terreur dans la péninsule. Comme une révolution n'est jamais qu'« une descente dans un puits de sang » 34, il a sauvé le peuple espagnol de lui-même.

Et les Français aimant la gloire, il a consolidé le régime en effaçant l'opprobre de Waterloo. À en croire le belliqueux ministre, il a même sauvé la liberté, car pour lui la république en Espagne signifiait l'anarchie et elle allait renouveler les inutiles horreurs de la Révolution française, retardant d'autant la véritable émancipation du peuple.

En revanche, il entreprenait bien, au moment de sa destitution, de travailler à consolider l'indépendance des colonies espagnoles d'Amérique en révolte : mais c'était encore pour renforcer les positions de la France et de la monarchie en y établissant des rois issus de la famille des Bourbons.

33- Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 104.
34- Guerre d'Espagne, Œuvres complètes, Garnier, t. XII, p. 132.