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Chateaubriand / Chateaubriand publiciste
 

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L'Empereur n'avait pas encore quitté la France pour son exil de l'île d'Elbe que Chateaubriand faisait imprimer De Buonaparte et des Bourbons, brochure assassine qu'il méditait depuis 1813. Il s'agit de montrer que les Français ont tout à gagner à l'effondrement du régime napoléonien, et que les Bourbons, dont beaucoup avaient oublié jusqu'à l'existence, doivent être appelés au trône. Les pertes humaines, l'effondrement économique et moral provoqués par l'Empire sont dénoncés et opposés aux avantages prévisibles de la restauration des Bourbons : paix, prospérité, bonheur, garantis par le bon sens et la clémence du futur roi. Un éloge des alliés est ajouté, que peut-être les nécessités de l'heure imposaient, et où l'invasion est maladroitement louée comme une délivrance.

Des écrits politiques nombreux, souvent plus austères, succéderont à celui-ci pendant toute la Restauration et le début de la monarchie de Juillet : on en dénombre plus d'une vingtaine, auxquels il faudrait ajouter les discours prononcés à la Chambre des pairs, où Chateaubriand est nommé en août 1815, ainsi que les articles du Conservateur puis du Journal des débats. Le premier, dont Chateaubriand est le principal collaborateur et qui avait été fondé pour contrer l'influence des libéraux, paraîtra en soixante-quinze « publications » d'octobre 1818 à mars 1820. Les plus grands penseurs de la droite, comme Bonald et La Mennais, y apportent leur contribution à la lutte contre le gouvernement Decazes, protestant notamment contre les projets de censure, la « démocratisation » des élections et de l'armée, la nomination des hommes de la Révolution dans les services de l'État. Avec verve et éloquence, le périodique s'oppose aux doctrines « anarchiques » et « antisociales » héritées de la Révolution, ces doctrines que l'on prêchait déjà en 1792 et qui menacent de reproduire les mêmes convulsions : la destruction de l'aristocratie et de l'école libre, de la liberté de la presse et du droit de propriété, de l'autorité royale et de « l'ordre naturel des choses ». Lorsque le duc de Berry sera assassiné en 1820, on pourra lire sous la plume de Chateaubriand l'accusation la plus directe : « La main qui a porté le coup n'est pas la plus coupable, ceux qui ont assassiné Monseigneur le duc de Berry sont ceux qui depuis quatre ans établissent dans la monarchie des lois démocratiques. » C'était désigner clairement Decazes, le ministre favori en qui le roi avait toute confiance, et qu'il dut révoquer.

S'il se range sous la bannière des ultras, Chateaubriand est loin d'inspirer toute confiance aux plus pointus de ceux-ci, qui utilisent son prestige tout en le trouvant trop libéral. Son projet politique est de réconcilier les Français en conciliant ce qu'il y a de juste ou d'irréversible dans la Révolution avec les principes intangibles de l'ordre social. Au nom à la fois du réalisme politique et de la « vérité philosophique », il exige donc le respect des « principes » révolutionnaires ramenés aux garanties individuelles de liberté et à la Charte. Il défend la liberté de la presse avec sincérité, à la différence de beaucoup d'ultras qui la voient surtout comme une arme destinée à assurer leur propagande. Pour Chateaubriand, elle est un organe indispensable à tout régime constitutionnel, dont elle garantit à la fois le libéralisme et la stabilité : « La censure [...] rend le gouvernement représentatif impossible. » 32 Assurant le caractère public des décisions gouvernementales et administratives, la presse en prévient les déviations ; faisant connaître aux gouvernants l'opinion publique, elle permet à celle-ci de s'imposer en douceur plutôt que par la violence. Avec insistance, le principal rédacteur du Conservateur dénonce la haine de la liberté comme un phénomène révolutionnaire et non monarchique -- quitte à réclamer parfois contre les « délits de la presse ».

Lorsqu'en 1824 il sera chassé de son ministère, absurdement congédié sur les prières de Villèle, qui redoute son ambition, il entre dans une « opposition systématique », adoptant ainsi le principe des partis contre celui de la majorité d'opinion ou « opposition de conscience ». Le Journal des débats de son ami Bertin publie alors ses pages, de plus en plus sévères, où il dénonce l'immobilisme aveugle des hommes au pouvoir. Déjà brouillé depuis la chute de Decazes avec Bonald et les pointus, il fait retentir toujours plus vigoureusement l'exigence de liberté, et sa gloire immense détache la jeunesse romantique de la cause royale. Lui-même commence à nouer des sympathies dans les milieux républicains, avec Béranger et Carrel, et s'accoutume à l'idée de voir tomber prochainement la Restauration.

32- Œuvres complètes, Garnier, 1859-1861, t. VIII, p. 65.