
Ce roman historique a pour thème la lutte opposant le christianisme et le paganisme antiques. Eudore, officier chrétien de l'armée romaine, raconte ses voyages et ses amours, avant de périr dans l'arène en compagnie de son épouse Cymodocée, une jeune Grecque convertie par lui : aussi pouvons-nous lire ce récit comme un roman de formation retraçant le parcours initiatique d'un jeune homme qui, de l'indifférence religieuse, s'élève jusqu'au zèle vertueux du martyr. Par certains de ses aspects, l'ouvrage a mal vieilli. Aux confluents de plusieurs traditions littéraires déjà anciennes lors de son élaboration, celle de l'épopée chrétienne, encore vivace au XVIIIe siècle, celle du roman galant, situé souvent dans une Antiquité assez conventionnelle, celle enfin des romans du voyage, Les Martyrs ne seront pourtant pas lus sans plaisir. Chateaubriand a beaucoup mis de lui-même dans son héros un peu volage et dans ses souvenirs de campagnes, ce qui donne une tonalité très juste à certaines pages rappelant la Bretagne ou la campagne des Ardennes (il ne sut jamais vraiment, du reste, créer des personnages différents de lui ou de ceux qu'il connaissait). D'autres passages brillent par le pittoresque historique, quand l'auteur recrée une Antiquité vivante qui impressionnera fortement les historiens de son siècle. Ainsi, son reportage sonore et coloré des fêtes de Bacchus, dont il fait ressortir le scandale : « Toute licence était permise, et même commandée. À la lueur des flambeaux, dans la voie patricienne, une partie du peuple assistait à des prostitutions publiques : des courtisanes nues, rassemblées au son de la trompette, célébraient par des chants obscènes cette Flore qui laissa sa fortune impudique à un peuple alors rempli de pudeur. Galérius montait au Capitole sur un char tiré par des éléphants ; devant lui marchait la famille captive de Narsès, roi des Perses. Les danses et les hurlements des Bacchantes variaient et multipliaient le désordre. » 29 Les contemporains de Chateaubriand durent reconnaître là une représentation polémique des fêtes révolutionnaires, et ils ne se trompaient peut-être pas : ce livre a bien pour charge non seulement de justifier par son exemple que les allégations du Génie sur la supériorité de l'art chrétien sont fondées, mais encore de réfléchir sur l'histoire à la lumière des vérités développées dans l'essai apologétique. Il est donc comme la représentation dans l'espace romanesque de certains événements récents et de la situation actuelle de la France. Les idéologues sont décriés sous les traits des « sophistes » anciens, Napoléon transparaît derrière Galérius, et l'infâme Hiéroclès fait penser à Fouché. Les hantises des lecteurs de l'Empire ont leur place dans ce tableau d'une époque de rupture, qui voit mourir une société et ses valeurs, pendant que se forment de nouvelles murs. Deux religions se concurrencent dans Les Martyrs comme, dans la France d'alors telle que Chateaubriand la voit, le culte de Napoléon et le culte du vrai Dieu ou, au temps de la Révolution, le culte à la déesse Raison et le culte chrétien : « ... et tandis que les noms de Flore et de Bacchus retentissaient dans les hymnes abominables, au milieu du sang et du vin, les noms de Jésus-Christ et de Marie se répétaient en secret dans de chastes cantiques au milieu des larmes » 30. L'épisode le plus fort des Martyrs est certainement celui des amours d'Eudore et de Velléda, la druidesse gauloise. Âme d'un complot, elle approche par une nuit de tempête du rivage armoricain, et le jeune officier caché la regarde, qui n'en croit pas ses yeux. Après avoir sauté de sa fragile embarcation, elle passe auprès de lui sans le voir. « Sa taille était haute ; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. [...] La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait comme l'écume des flots. » 31
Dans Les Aventures du dernier Abencérage, rédigé vers la même époque, les choses n'iront pas si loin. Hamet et Blanca, l'un Maure, l'autre Espagnole catholique (et autre doublet de Natalie), se contenteront de goûter la tristesse amère qu'impose la fidélité à la foi et à l'honneur. C'est un roman mélancolique et résigné, où s'annoncent les thèmes funèbres de la dégénérescence de la patrie et du déclin aristocratique, qu'orchestreront les grands ouvrages ultérieurs de Chateaubriand. ![]() 29- Les Martyrs, uvres romanesques et voyages, t. II, p. 465. | ||||
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