
Le Génie s'inscrivait dans le sens de la politique de réconciliation consulaire, qui représentait un dénouement acceptable des bouleversements révolutionnaires. Quel espoir restait-il qu'un monarque légitime revînt ? Chateaubriand pouvait donc satisfaire ses ambitions sans renier ses convictions, et demander un poste du nouveau pouvoir. C'est ainsi qu'il fut nommé secrétaire de légation à Rome, auprès du cardinal Fesch. Mais les choses tournèrent assez mal. Humilié par son supérieur qu'il trouvait borné et mesquin, mais sans doute lui-même un peu trop indépendant, sinon franchement maladroit (comme dans le fait d'entrer personnellement en rapport avec le roi de Sardaigne, dont les prétentions nuisaient à la France), il prit bientôt en horreur sa tâche. Ni la présence de Pauline de Beaumont qui, après l'avoir amoureusement aidé au moment où il achevait le Génie, était venue s'y éteindre dans ses bras, ni la joie de parcourir la cité antique et la campagne romaine ne le retenaient plus. Il quitta Rome en janvier 1804, moins de neuf mois après son arrivée, pour un congé à Paris, d'où il aurait dû repartir comme représentant de la France dans le Valais : le poste était modeste mais semblait flatter son goût de l'indépendance. On apprit entre-temps la nouvelle de l'exécution du duc d'Enghien. Le jeune prince avait été illégalement arrêté à l'étranger et fusillé sans autre raison que les calculs de Fouché, désireux de forcer le Premier consul à rompre définitivement avec le parti de la monarchie. En signe de protestation, Chateaubriand démissionna. Dès lors, ses relations avec le pouvoir consulaire puis impérial furent tendues. Certes, il fut discrètement honoré et comme protégé par l'Empereur. On cite à ce propos quelques anecdotes : le soin que les services consulaires mirent à faciliter son voyage en Orient de 1806 et 1807, le prix de l'Académie qui fut (vainement) exigé pour l'auteur du Génie et l'ordre d'exposer bien en évidence au Salon de 1810 le célèbre tableau de Girodet le représentant dans les ruines de Rome. D'autres aspects de la vie privée de Chateaubriand à cette époque sont plus cocasses : officiellement interdit de séjour à Paris, il ne manque pas de recevoir chez lui en amis intimes Pasquier, le préfet de police, et Fontanes, le grand maître de l'Université. Napoléon n'avait cependant pas qu'à se féliciter de l'écrivain, qui le brava de ses agaceries à plusieurs reprises. Dans son fameux article du Mercure de France du 4 juillet 1807, il dénonce l'atteinte aux libertés fondamentales : « Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire... » 26 Ensuite, dans son projet de discours de réception à l'Académie française, que Napoléon prétendit lui faire corriger, il réitère son éloge de la liberté : « La liberté n'est-elle pas le plus grand des biens et le premier des besoins de l'homme ? Elle enflamme le génie, elle élève le cur, elle est nécessaire à l'ami des muses comme l'air qu'il respire. » 27 Confiné à des travaux littéraires quand il rêvait de politique, Chateaubriand s'ennuyait sans doute. Il connaît à nouveau, comme à Londres, « le chagrin, qui mine sourdement les forces de l'homme » 28. Mais cette fois c'est du fond d'un exil doré qu'il souffre. Prié à la suite de l'article du Mercure de quitter Paris, il s'est acheté la propriété de la Vallée-aux-Loups, tout près de la capitale, et y crée amoureusement un parc dont les arbres aux essences variées lui rappellent, dit-il, ses différents voyages. Outre des hauts fonctionnaires, une petite cour féminine se presse dans son salon, certainement très amène mais aussi fort efficace, tant ces admiratrices venues de la meilleure société de l'Ancien Régime ont souvent conservé une réelle influence. Passent ainsi en visite notamment la duchesse de Duras et la marquise de Custine, ainsi que Natalie de Noailles, la maîtresse du moment. Surtout, il écrit. Les Martyrs, Itinéraire de Paris à Jérusalem datent de cette période, ainsi qu'une partie des Mémoires d'outre-tombe et les premiers textes des Études historiques. ![]() 26- Cité dans les Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 570. | ||||
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