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Chateaubriand / Le Génie du christianisme
 

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Publié un an après Atala, le Génie était un ouvrage de circonstance, au meilleur sens du terme. Il visait à justifier la religion par des arguments propres à convaincre ses lecteurs à qui les Lumières et treize années de révolution avaient un peu fait oublier le catéchisme et le goût de la théologie. Formés dans l'esprit du XVIIIe siècle, ce sont des âmes sensibles, plus éprises de bonheur que de sacrifices. En même temps ils aspirent souvent à retrouver et à garantir la paix sociale. Chateaubriand le comprend et s'adapte à son public. Se désintéressant de la théologie, malgré un effort tardif pour consolider un peu le Génie dans ce sens, il va plutôt enseigner une religion du sentiment, cherchant à faire retentir dans les cœurs le sens d'un Dieu mystérieux, quelque peu caché, et de la beauté de ses œuvres. Les exigences de la foi sont vues comme des chances pour l'homme dans sa vie terrestre. Elle nourrit l'imagination, console le mourant, augmente les plaisirs du riche « en y mêlant une tendresse ineffable » 20. La poésie empreint toutes les scènes de la religion, rappelant les rites antiques chantés par Homère. Tandis que le culte de Dieu embellit la vie, la connaissance qu'apporte la religion sur le cœur humain enrichit les arts, parce qu'elle révèle la nature idéale de l'homme, qu'il est profitable à l'artiste de représenter. Racine doit à la religion d'avoir surpassé les Anciens, et Chateaubriand lui est incontestablement tributaire de pages heureuses -- à côté de mièvreries. Ainsi, de la poésie profonde qui imprègne la mort de Julie, l'héroïne de Rousseau, il rend compte dans des phrases annonciatrices de Rancé : « Julie, sans le savoir, approche de sa fin, et les ombres du tombeau, qui commencent à s'entrouvrir pour elle, laissent éclater à ses yeux un rayon de l'Excellence divine. La voix de cette femme mourante est douce et triste ; ce sont les derniers bruits du vent qui va quitter la forêt, les derniers murmures d'une mer qui déserte ses rivages. » 21

Une religion utile tout à la fois à l'ordre social et à la liberté est proposée : le christianisme, qui a libéré les esclaves, n'en enseigne pas moins l'obéissance aux lois, permettant aux hommes de coexister pacifiquement (« la Communion est une législation tout entière » 22). Aucun régime qui ne s'appuie sur la religion ne peut se maintenir, et il est d'autant plus important de revenir à la foi en 1802 qu'elle enseigne le pardon envers les ennemis d'hier.

Renouant avec l'apologétique hédoniste dans l'esprit du XVIIIe siècle, Chateaubriand égratigne bien au passage les athées de son temps (« Absurdes personnages, [...] ils vous appelleraient mon frère en vous égorgeant » 23), les philosophes et philanthropes, qui le lui rendront férocement, mais il cherche surtout à les vaincre sur leur propre terrain. Habilement, il montre que la religion chrétienne est inscrite dans le mouvement du progrès, qu'elle est vraie parce qu'elle est la plus bénéfique à l'homme, la plus philosophique : « Ces progrès du génie philosophique sont évidemment le fruit de notre religion. Sans le renversement des faux Dieux et l'établissement du vrai culte, l'homme aurait vieilli dans une enfance interminable... » 24 À son jugement, Platon aurait été une sorte de chrétien, et tous les peuples auraient pressenti le dogme de la chute.

On a reproché à Chateaubriand son opportunisme et mis en doute sa foi. C'est oublier peut-être la force du parti des « philosophes » en son temps : il n'était pas dit que l'esprit des idéologues de La Décade ne l'emporterait pas. C'est méconnaître aussi ce qu'il y a d'authentiquement religieux dans sa vision des choses, et le caractère spécifique de son idée d'un Dieu infiniment plus complexe et plus mystérieux que le grand horloger du XVIIIe siècle. Le sens du sacré est manifeste chez l'auteur du Génie : l'histoire et la nature sont pour lui pleines du Dieu vivant, tandis qu'en même temps le siècle lui paraît frappé d'irréalité face à la grandeur divine : « Au spectacle du monde, si nous détournons un moment la tête, les décorations changent, les palais s'évanouissent ; et, lorsque nous reportons les yeux sur la scène, nous n'apercevons plus que des déserts et des acteurs inconnus. » 25 Tel qu'il est conçu dans cette œuvre, l'esprit chrétien comporte un caractère foncièrement mélancolique, qui n'est pas ici sans rappeler La Bruyère et l'esprit du Grand Siècle.

20- Génie du christianisme, p. 615.
21- Ibid., p. 697.
22- Ibid., p. 492.
23- Ibid., p. 614.
24- Ibid., p. 855-856.
25- Ibid.,< p. 960.