
Ce court roman est d'abord celui d'un amour impossible que raconte Chactas : éprise de lui, l'héroïne éponyme l'avait arraché aux tortures dont, captif des Muscogulges, il était menacé. Après une fuite commune dans le désert, lieu d'innocence où ils connaissent le bonheur, elle s'empoisonne pour ne pas trahir la promesse de consacrer sa virginité à Dieu. Rédigé à la charnière de deux siècles, le récit rappelle le XVIIIe par son cadre et ses protagonistes, les sauvages de la Louisiane, partie de ce nouveau monde qui enchantait les lecteurs de l'Ancien Régime. La générosité providentielle de la forêt est dans le ton de Bernardin de Saint-Pierre, auquel l'exotisme de Chateaubriand doit beaucoup, tandis que les invectives de Chactas désespéré, sans doute tardivement atténuées par l'auteur converti, font écho aux polémiques antireligieuses des Lumières : « Périsse le Dieu qui contrarie la nature ! Homme, prêtre, qu'es-tu venu faire dans ces forêts ? » 15 De fait, ce sont les scrupules religieux d'Atala qui l'empêchent apparemment de connaître le bonheur en minant le couple idyllique qu'elle constituait avec Chactas, de sorte qu'il est tentant de découvrir dans cet ouvrage une hostilité marquée au christianisme. Mais en réalité, la coupure est profonde entre Atala et les Lumières, si hésitant que reste le récit entre la pensée chrétienne et la tradition philosophique. Les critiques présentées par l'abbé Morellet, plus philosophe que prêtre, témoignent déjà de l'abîme qui sépare sur le plan stylistique le récit de Chateaubriand des romans du siècle précédent. Insensible à la prose poétique, sinon au mystère en général, il a beau jeu de relever les manques de vraisemblance, la démesure de l'expression (quelquefois un peu bizarre, avouons-le), l'excès de la passion, bref, « tout ce qui blesse le goût et la raison ». Plus sage, le public ne jugera pas à l'aune du bon sens les couleurs nouvelles de cette langue qui défiait l'équilibre classique. Deux civilisations sont confrontées dans cet ouvrage : d'un côté, les Indiens, aux murs brutales et barbares, sont des dégénérés ; de l'autre, l'Occident représente l'espoir d'un salut historique parce qu'il bénéficie de la Révélation. C'est donc bien du côté d'une nature non corrigée par la foi que sont le mal et le malheur -- quelles que soient par ailleurs les vertus possibles des vrais primitifs, au sens rousseauiste, qui ne constituent pas le thème de l'ouvrage, et que les Indiens ne représentent pas. Autre point de rupture avec le siècle de Voltaire, la dénonciation du rêve de bonheur. À travers la voix du père Aubry, le jeune auteur désabusé énumère les maux de l'existence : nul homme, nul couple, nul État n'est heureux. Un cri de douleur s'élève de la vieille terre : « L'habitant de la cabane, et celui des palais, tout souffre, tout gémit ici-bas ; les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et l'on s'est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois ! » 16 Une des raisons de cette situation est l'instabilité générale des choses. Chactas, du reste, ne survit à Atala que pour traîner une existence solitaire, malheureuse, inutile, qui préfigure celle de René. Ce personnage donne son nom à l'autre récit intégré au Génie du christianisme, et qui comme Atala était détaché des Natchez, publiés beaucoup plus tard. Sans mériter proprement le nom d'autobiographie, René esquisse la relecture (et quelquefois l'anticipation, toujours aussi dramatique) d'une vie déjà sombre. Le héros est chargé de maux plus lourds que ceux de son inventeur : enfant matricide, jeune homme poursuivi de désirs incestueux, suicidaire et bientôt marié sans amour, il mène une vie errante et marginale, loin de la demeure familiale aliénée à un étranger. Par ailleurs, son caractère n'est pas indigne ; il juge sans complaisance le libertinage de ses contemporains et s'exile par respect pour la vertu d'Amélie. Son malaise est bien sûr lié à l'inaction forcée ou aux emplois dérisoires auxquels sont contraints les émigrés français de la Révolution. Si cette dimension historique du « mal du siècle » est indéniable, n'oublions pas cependant que Chateaubriand lui-même en fait aussi remonter les premières atteintes aux années de son adolescence à Combourg -- époque où son avenir n'était pas encore obscurci par les aléas de l'histoire -- et lui attribue explicitement pour cause les particularités de la vie aristocratique, qui laisse mûrir les jeunes gens dans l'oisiveté. En revanche, il est bien peu probable qu'il faille lire la tentation incestueuse de René comme un aveu personnel, tant elle correspond à une mode littéraire en son temps. M. Berchet a récemment proposé d'y voir l'expression d'un repli du groupe aristocratique sur lui-même, en réponse à son exclusion de la scène historique. La « philadelphie » n'est d'ailleurs qu'une des formes prise dans l'univers de Chateaubriand, où elle se montre très insistante, par la tentation des amours interdites. Dans son uvre romanesque, le sentiment amoureux se sent coupable et n'aboutit jamais à la formation d'une communauté de vie stable. René est donc un poème de l'infortune et de la désespérance humaines, aux accents pascaliens. Le récit des voyages du héros, conforme à la tradition de la littérature « philosophique » du XVIIIe siècle, tire un bilan sans équivoque de l'existence. Dans les ruines de Rome et de la Grèce, le narrateur découvre la faiblesse de l'homme en fouillant sa poussière criminelle ; dans les cités modernes, la vanité de la gloire ; dans la nature, la petitesse de la créature ; en rentrant chez lui, la corruption ; et partout, son cur trop vaste pour s'attacher à rien de mortel, ainsi que le sentiment d'être en trop sur la terre : « Je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui. » 17 Dans ces confessions d'un augustinien qui s'ignore, les fausses réponses au désenchantement se présentent d'abord, avant que ne se fasse entendre la vraie voix de la religion : l'art paraît un remède, la tentation du néant en semble un autre, qu'il soit cherché dans le suicide ou au cloître. Mais la vraie réponse est ailleurs, dans la réprobation sévère du père Souël, auquel René s'est confié : « On n'est point, monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie, que faute de voir assez loin. [...] Que faites-vous seul au fond des forêts où vous consumez vos jours, négligeant tous vos devoirs ? » 18 : condamnation rapide d'un style de vie coupable, dont le récit fut pourtant plus propre à faire naître des enthousiastes du désespoir que son désaveu à les guérir. Quant à l'auteur, il justifie ainsi ses efforts pour s'insérer dans la vie de son pays en obtenant du Premier consul un poste ; aussi René rapporte-t-il en un sens l'histoire d'une conversion de la retraite à l'engagement dans le monde. Atala et René avaient primitivement été conçus comme deux épisodes d'un récit plus vaste, qui ne sera finalement publié qu'en décembre 1826, après d'importants remaniements, sous le titre Les Natchez. L'effort malheureux de recréer une épopée en prose inspirée des techniques homériques en a fortement démodé les premiers chapitres. Dans la deuxième partie, que Chateaubriand n'a fort heureusement pas eu le temps de transposer dans le goût des pages précédentes, nous trouvons les passages les plus forts, comme la fameuse lettre de René à Céluta : « Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents de l'orage, lorsque après vous avoir portée de l'autre côté d'un torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein, et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur... »19 Poursuivant la tradition du merveilleux chrétien, dans le sillage de Milton, Chateaubriand promène ses lecteurs au ciel et en enfer, parmi les séraphins et les démons, et sacrifie également à la mode du roman noir, emplissant son récit de scènes lugubres ou franchement sadiques, réunions nocturnes au milieu des ossements, massacres et viols. À travers l'ensemble se poursuit la réflexion sur la nature et sur l'histoire. La Louisiane est le lieu de corruptions infinies : les sauvages Natchez, soulevés contre les colonisateurs, rivalisent d'indignité avec eux. D'un côté, asservissement, vol des terres et emprisonnements abusifs, de l'autre, perfidies, superstitions et pulsions honteuses. Tout cela ne magnifie ni la bonté originelle de l'homme ni la puissance civilisatrice de la religion, comme le manuscrit semble en avoir successivement reçu mission : quel que soit le parti qui triomphera, l'histoire paraîtra désespérante. Lorsqu'il publie enfin ces pages retouchées, Chateaubriand, désabusé de la Restauration possible, n'est sans doute pas très loin de renouer avec le désespoir dans lequel il les composa. ![]() 15- Atala, uvres romanesques et voyages, t. I, p. 76. | ||||
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