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Chateaubriand / L'essai sur les révolutions (1797)
 

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Ce premier ouvrage de Chateaubriand se présente comme une recherche destinée à fonder des prévisions politiques. À la base de cette tentative, un postulat : l'histoire se répète, parce qu'il n'y a pas de progrès. Ainsi le passé est-il comme un réservoir de modèles qui peuvent rendre intelligible le monde moderne, à condition de découvrir auquel de ces modèles se conforme le présent. Concrètement, quelle révolution rejoue la Révolution française ?

Notre intérêt ne porte aujourd'hui plus tant sur son effort pour la comparer avec les différentes révolutions modernes et antiques, qui du reste est demeuré inachevé, que sur la part d'aveux qui se sont glissés dans l'ouvrage. Dans certaines pages étonnantes, il porte le témoignage de tous les dédains, rejetant dos à dos les adversaires : rejet hargneux de l'Ancien Régime qui s'est suicidé (« les folies et les imbécillités du gouvernement exaspéraient l'esprit du peuple » 11), et refus des horreurs sans lendemain de la Révolution dans sa phase la plus radicale (« des forfaits que tous ceux de l'histoire mis ensemble pourraient à peine égaler » 12), dénonciation des effets pervers des Lumières, mais aussi méfiance envers la foi chrétienne.
L'Essai intente ainsi le procès des mythes dévalués par l'histoire révolutionnaire, de sorte qu'il s'en dégage quelques leçons amères : « C'est en vain que nous prétendons être politiquement libres », « nous voyons à quel point l'esprit systématique peut nuire aux hommes », « ne précipitons point le cours des choses par nos opinions » 13. Si la négation de l'optimisme historique et de la croyance religieuse sera plus tard condamnée par l'auteur, d'autres intuitions déjà exprimées ici resteront ses convictions les plus fortes, comme le sens de la « force des choses » et l'idéal d'une monarchie constitutionnelle, le refus de rêver la politique et la haine de la « philosophie ».

Surtout, cette réflexion est déjà l'œuvre d'un grand artiste, où le futur poète épique perce déjà à travers le pamphlétaire, lorsque par exemple il décrit la levée en masse des troupes révolutionnaires : « Au même instant, mille guillotines sanglantes s'élèvent à la fois dans toutes les cités et dans tous les
villages de la France. Au bruit du canon et des tambours, le citoyen est réveillé en sursaut au milieu de la nuit et reçoit l'ordre de partir pour l'armée. Frappé comme de la foudre, il ne sait s'il veille ; il hésite, il regarde autour de lui, il aperçoit les têtes pâles et les troncs hideux des malheureux qui n'avaient peut-être refusé de marcher à la première sommation, que pour dire un dernier adieu à leur famille ! » 14

Le romantique s'annonce aussi, dont le « mal du siècle » trouve des racines dans une situation personnelle objectivement désastreuse, et qui, par l'inadéquation du cœur trop vaste des hommes à un univers où rien n'est à leur mesure, explique leur disponibilité à l'Histoire et la fascination française pour les idées nouvelles.

11- Essai sur les révolutions, p. 264.
12- Ibid., p. 84.
13- Ibid., p. 268, 381 et 349.
14- Ibid., p. 85.