
« Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujourd'hui », remarque Chateaubriand sur les rigueurs de son éducation pour s'en féliciter : il doit à ces méthodes, pense-t-il, l'originalité de ses idées et la mélancolie de ses sentiments, nées « de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de l'imprévoyance et de la joie ».6 De fait, dernier-né d'une famille nombreuse, il ne connut jamais beaucoup de douceur dans son enfance. Son père, âgé, très autoritaire, austère, après avoir restauré par des moyens quelquefois douteux la fortune de sa très ancienne famille, vivait replié sur ses souvenirs. Délaissant de plus en plus son métier d'armateur, il finit par se réfugier à Combourg, domaine dont l'achat lui rendait un peu de l'éclat et des privilèges de ses nobles ancêtres. Mais les premiers souvenirs du cadet le ramenaient certainement ailleurs : vers les pierres grises de Saint-Malo, où il est né le 4 septembre 1768, les vents et les vagues battant les côtes, les violentes bagarres qui l'opposaient aux petits citadins. L'animation des rares jours de fête, les cérémonies religieuses et les pieux préceptes de sa mère aussi. Et toujours le sentiment d'être différent : seul, promptement puni, négligé, sans argent de poche. Ses études dans les collèges de province révèlent immédiatement des dons exceptionnels : il brille en mathématiques, compose sans effort des vers latins, retient tout sans rien apprendre. Sa vie affective ne connaît pas non plus de retard : terrifiant ses maîtres, il s'instruit des secrets de l'amour en lisant la poésie antique et les sermonnaires chrétiens, et comprend à travers eux les aspirations qu'il sentait confusément naître en lui. Ses lectures pieuses lui font en même temps voir des arrières-mondes, où errent des spectres voués aux tourments éternels. Déjà, une imagination puissante, des désirs furieux et l'angoisse morbide ont envahi l'enfant... Son père voudrait en faire un officier de marine, sa mère un prêtre ; lui hésite, et sur un coup de tête, renonçant à attendre son brevet d'aspirant que retardent des tracas administratifs, retourne au domaine paternel. Pendant deux années, de seize à dix-huit ans, sa personnalité va continuer d'y mûrir, encouragée par l'amitié exaltée qui l'unit à sa dernière sur, Lucile, une jeune fille inspirée sinon un peu déséquilibrée, la seule qui soit demeurée dans la maison familiale, entre les bizarreries d'un père malade et la tristesse d'une mère qui se morfond. « C'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis »7, constatera l'écrivain : à l'ombre de cette forteresse d'un autre âge, passablement ruinée, dans une « région solitaire, triste, orageuse, enveloppée de brouillards » 8, où régnaient encore des rapports sociaux archaïques. Sans travail régulier, parcourant la campagne, commençant à écrire, le chevalier fortifie ici son goût de l'indépendance et celui de la nature, les pouvoirs créateurs de son esprit et l'habitude de la mélancolie ; il sent naître en lui le désir impérieux d'être aimé et compose de tous ses souvenirs l'image mouvante d'une femme parfaite, dont la quête ne cessera plus pour lui : croira-t-il, à chaque rencontre, retrouver un état de son tableau ? Bientôt le désespoir d'être sans amour et sans avenir s'empare de l'adolescent. Tentative de suicide, maladie. On précipite son départ vers la vie active, et il est expédié en garnison à Cambrai, puis à Dieppe.
Une première fuite le conduit, en 1791, jusqu'en Amérique. Sous le prétexte de découvrir un passage maritime au nord du Canada entre la baie d'Hudson et le Pacifique (il n'alla pas si loin en réalité), il cherchait probablement la matière d'un grand récit exotique -- ou d'une réflexion politique sur le nouveau continent, dont la république pouvait ne pas représenter un exemple négligeable pour un Français clairvoyant. L'annonce de la fuite du roi et de la première vague d'émigration aurait selon lui mis un terme à cette aventure. Peut-être s'ennuyait-il déjà avec ces sauvages auprès desquels il estimait avoir assez appris. Toujours, il se lassera vite de toutes ses expériences, même les plus ardemment désirées. Après un bref retour en France, où il se laisse marier à Céleste Buisson de la Vigne, il émigre avec son frère, sans grande illusion, par solidarité de classe ou point d'honneur. L'armée des Princes lui paraît plus pittoresque qu'efficace. Mis hors de combat par une blessure, il gagne péniblement Ostende, s'embarque pour Jersey puis, mal guéri, pour l'Angleterre où il parvient au printemps de 1793. C'est là qu'il connaîtra les plus dures années de sa jeunesse : toujours affaibli, réduit pour survivre à des expédients qui l'humilient, il souffre de l'inconfort, de la faim, de la solitude. Il apprend l'exécution de son frère, l'arrestation de sa mère et de Lucile. Un de ses amis devient fou et tente de se tuer, un autre meurt de misère. L'amour profond et partagé pour Charlotte Ives -- « celle qui me fut destinée vierge et épouse » 9 -- accroît ses peines : marié, il doit renoncer à la voir et retourne à Londres, fou de douleur. « Une passion vraie et malheureuse est un levain empoisonné qui reste au fond de l'âme et qui gâterait le pain des anges. » 10 Et puis, l'ambition le tenaille, ou le besoin de rendre sa situation vivable en arrachant un peu de notoriété et d'argent : il se documente énormément, et commence un Essai sur les révolutions, dont la publication, en mars 1797, lui valut la sympathie des monarchiens sans faire tout le bruit qu'il en attendait. ![]()
6- Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 31 et 38. | ||||
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