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Chateaubriand / Chateaubriand
 

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En son temps, la gloire littéraire de Chateaubriand n'eut d'égale que sa célébrité politique. Dès 1801, la publication d'Atala l'avait rendu illustre. Aussitôt des imitations, des transpositions avaient paru, et on avait vu les murs d'auberge se couvrir de mauvaises illustrations inspirées des aventures de l'héroïne. Trente ans plus tard, à Waldmünchen, aux portes de l'Autriche, un brasseur possède ses œuvres... Coraly de Gaïx et sa cousine Léontine de Villeneuve (l'« Occitanienne ») témoignent de l'engouement de la jeunesse pour le Génie du christianisme et l'Itinéraire de Paris à Jérusalem : ces lectures avaient vite fait de leur « tourner la tête », l'enchantement des descriptions exotiques nourrissait leurs jeux, leurs rêveries, leur sensibilité. « Ce n'était plus que promenades sentimentales ; nous ne rêvions que pèlerinages et caravanes. Les ruines du vieux château nous représentaient les débris d'Athènes et de Sparte et nous criions : Léonidas ! à nous enrouer. Ses belles pages sur les Rogations, l'instinct de la patrie et tant d'autres que je ne cite pas, attendrissaient nos cœurs et faisaient couler nos larmes. » 1 Des nuées de petits Renés prennent la pose, et irritent leur grand modèle : « Il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de maux inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes ; de bambin qui à seize ans n'ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie ; qui, dans l'abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions ; qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus. » 2 Les grands écrivains du siècle s'en mêlent : Victor Hugo veut être « Chateaubriand ou rien », Lamartine vient quêter des encouragements auprès de lui, Augustin Thierry lui doit sa vocation d'historien, et Musset, dans La Confession d'un enfant du siècle, reconnaît l'auteur de René pour le maître à penser de la jeunesse et grand propagateur de la désespérance (« Déjà Chateaubriand, prince de la poésie, enveloppant l'horrible idole de son manteau de pèlerin, l'avait placée sur un autel de marbre, au milieu des parfums des encensoirs sacrés »).

Quant à son rôle politique, n'oublions pas que, s'il ne servit peut-être pas Louis XVIII tout à fait autant qu'une armée, comme il voudrait le faire croire, il a du moins fortement contribué par ses attaques à faire tomber Decazes, puis Villèle (deux chefs de gouvernement), enfin la Restauration elle-même. En 1827, après qu'il a réussi à unir ultras et libéraux, beaucoup voient en lui le Premier ministre du prochain gouvernement ; en 1830, des étudiants l'acclament aux cris de « Vive le Premier consul ». Incontestablement, il a d'abord contribué à faire connaître les principes du système constitutionnel aux milieux aristocratiques, fraction importante des électeurs de son temps, et ensuite son audience dépassa largement leur groupe si l'on en croit les sympathies qu'il gagna dans les sphères républicaines par sa défense acharnée des libertés.

Tant de pouvoir, de célébrité, d'adulation de la part des uns contribue à expliquer l'agacement des autres. Les classiques, comme Ginguené, sont effarouchés par la hardiesse de ses images. Les libéraux sont perplexes devant son éloquence et ses façons de raisonner (« En écoutant certains orateurs, on eût dit Ossian parlant d'économie politique ; et les subtilités de la théologie et les traditions de l'esprit chevaleresque se sont mêlées d'une manière bizarre à des calculs de finance et à l'examen d'un budget », raille Constant dans Le Mercure de France du 12 avril 1817). Les doctrinaires ne parviennent pas à prendre au sérieux sa ligne politique. C'est pour eux un enfant se mêlant des affaires de l'État, un « grand et noble esprit, qui, soit dans les lettres, soit dans la politique, connaissait et savait toucher les cordes élevées de l'âme humaine, mais plus propre à frapper et à charmer les imaginations qu'à gouverner les hommes, et avide sans mesure de louange et de bruit pour satisfaire son orgueil, d'émotion et de nouveauté pour échapper à son ennui » (Mémoires de Guizot). La postérité ne sera pas toujours plus généreuse. On sait que l'école de l'Action française reprochera indûment à l'« oiseau rapace et solitaire, amateur de charniers », sa manière de se référer à l'histoire : « Chateaubriand n'a jamais cherché, dans la mort et dans le passé, le transmissible, le fécond, le traditionnel, l'éternel : mais le passé, comme passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plaisirs. » 3 C'est Maurras qui parle ainsi ; du moins lui trouvait-il de l'intelligence. L'estime-t-on toujours à son juste prix par-delà la force lyrique du style et l'ampleur de l'imagination ?

Chateaubriand nous avertit pourtant de sa différence par rapport à ses pâles épigones. « Dans René, j'avais exposé une infirmité de mon siècle. » 4 Le voici donc un analyste conscient et lucide des maux de son temps. Comment en douter lorsqu'on le voit, trente ans après René, annoncer, par delà la fin des monarchies, la vague montante de la mondialisation, de l'égalitarisme et de la démocratisation du savoir, les progrès de l'étatisme et les dérives des socialismes ? Comment nier qu'il ait eu un projet politique valable quand il prône, dès cette époque où se mettent en place les règles du jeu de la démocratie représentative, la stricte observation de la Constitution (appelée Charte), le respect de l'opinion publique et des droits de l'homme, ou lorsqu'il rappelle que la propriété privée est la garantie de la liberté individuelle ?

Dans le domaine proprement littéraire, il ne crée pas seulement un style, cette langue envoûtante qui, dit Pauline de Beaumont, « joue du clavecin sur toutes les fibres de mon âme », et lui valut le titre d'Enchanteur qu'elle lui forgea. Il invente un nouveau type d'écrivain, qui réconcilie les lettres et l'expérience : « Des auteurs français de ma date, je suis quasi le seul qui ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, publiciste, ministre, c'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j'ai peint l'Océan, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées que j'ai étudié les princes, la politique et les lois. » 5 C'est proclamer en même temps la richesse de son existence. Il a connu l'Europe et l'Asie, l'Amérique et l'Afrique, l'Ancien Régime et la société nouvelle, la misère et les honneurs. Le choc des civilisations et des époques sont chez lui des thèmes récurrents, il a su peindre la paix et la guerre, l'adolescence inquiète et l'« âge amer » qui achève la vie, le sentiment religieux et l'enthousiasme amoureux, mettant au service de son génie une expérience quasi universelle.

1- Coraly de Gaïx, citée dans Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand, Comtesse de Saint-Roman, Plon, 1925, p. 16.
2- Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 462 (nous citons Chateaubriand d'après l'édition de la Pléiade, sauf indication contraire).
3- Charles Maurras, Trois Idées politiques. Chateaubriand, Michelet, Sainte-Beuve.Champion, Paris, 1912.
4- Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 462.
5- Ibid., t. II, p. 935.