e surréalisme dans son refus de la
rationalité ne pouvait que se découvrir des
affinités avec des expressions artistiques qui
échappent à nos habitudes de
représentation. Dans le sillage d'Apollinaire et des
cubistes, André Breton n'avait pas pu échapper
au grand courant d'intérêt pour l'art africain.
Des visites à l'appartement d'Apollinaire, il garde
le souvenir d'un dédale mystérieux : «
L'appartement était exigu, mais d'un tour
accidenté : il fallait se faufiler entre les meubles
supportant nombre de fétiches africains ou
polynésiens mêlés à des objets
insolites. » On notera comme un indice
révélateur que très jeune il avait fait
l'acquisition d'un fétiche de l'île de
Pâques, « le premier objet sauvage »
qu'il ait possédé, comme il le rappelle dans
Nadja. Très tôt l'art océanien va
exercer sur Eluard et lui une fascination durable qui se
manifeste par leur passion de collectionneurs avertis :
lorsqu'ils seront contraints d'organiser une vente commune
à l'Hôtel Drouot en juillet 1931, le catalogue
comporte 320 numéros. Et Breton n'a pas attendu
l'exil aux États-Unis pour acquérir des
poupées Hopi, comme en fait foi la reproduction d'une
pièce de sa collection dans la revue La
Révolution surréaliste du ler octobre
1927.
Pourquoi ces choix, ces attirances ? Breton
constate que l'art africain se livre à des variations
« sur les apparences extérieures de l'homme
et des animaux ». En revanche, du côté
de l'art océanien, « s'exprime le plus grand
effort immémorial pour rendre compte de
l'interpénétration du physique et du mental,
pour triompher du dualisme de la perception et de la
représentation, pour ne pas s'en tenir à
l'écorce et remonter à la sève
». Il faut avoir vu dans l'atelier de la rue
Fontaine ces figurations expressives et
aérées, recourant à toute une
variété de matières, allant des
coquillages aux plumes et au liège, avec des
ressources d'inventivité surprenantes. À la
tombée du jour, on ne distinguait plus que des
silhouettes sombres ; seuls brillaient d'un éclat
minéral les yeux du grand Uli de
Nouvelle-Irlande posé sur le bureau de travail,
comme une survivance de ces « angoisses primordiales
» refoulées par la vie civilisée,
dont parle Breton dans Océanie (1948) : «
Océanie... de quel prestige ce mot n'aura-t-il pas
joui dans le surréalisme. Il aura été
un des grands éclusiers de notre coeur. Non seulement
il aura suffi à précipiter notre rêverie
dans le plus vertigineux des cours sans rive, mais encore
tant de types d'objets qui portent sa marque d'origine
auront-ils provoqué souverainement notre
désir. » La quête des ressources de
l'« âme primitive », il la poursuivra
tout au long de sa vie dans l'art indien de
l'Amérique du Nord ou dans celui des Esquimaux.
L'intérêt ancien de Breton pour les «
expressions de la folie », qui a trouvé sa
consécration bouleversante dans Nadja, est
confirmé dans un essai au titre
révélateur, L'Art des fous, la clé
des champs (1948). S'affirme ici la libération la
plus authentique des mécanismes de la création
artistique : « Par un bouleversant effet
dialectique, la claustration, le renoncement à tous
profits comme à toutes vanités, en
dépit de ce qu'ils présentent individuellement
de pathétique, sont ici les garants de
l'authenticité totale qui fait défaut partout
ailleurs et dont nous sommes de jour en jour plus
altérés. » Significativement, sur les
murs de cet atelier de Breton où des oeuvres sont
convoquées pour échanger de
mystérieuses résonances, les compositions des
artistes se mêlent aux objets primitifs ou populaires,
ou côtoient les productions, minutieuses à
l'extrême, de ceux « qu'on range dans la
catégorie des malades mentaux », pour
reprendre une expression du Surréalisme et la
peinture. Dans L'Art des fous, la clé des champs,
Breton fait sienne cette belle formule de Lo Duca :
« À nos yeux, le fou authentique se manifeste
par des expressions admirables où jamais il n'est
contraint, ou étouffé, par le but raisonnable.
Cette liberté absolue confère à l'art
de ces malades une grandeur que nous ne retrouvons avec
certitude que chez les Primitifs... »