
ès la formation du groupe, le
surréalisme avait été sollicité
par l'occultisme, l'alchimie, la magie. Ainsi la figure d'un
Nicolas Flamel, marchand parisien auquel la légende
prêtait une activité d'alchimiste, avait-elle
intrigué Desnos et Breton lui-même : par
exemple, des passages du Second manifeste - mais non
pas, comme on l'a affirmé à la
légère, le développement initial sur le
« point de l'esprit » où se
résolvent les contradictions, idée
d'inspiration toute hégélienne - se
réfèrent à des classiques comme la
Philosophie occulte de Corneille Agrippa. Qu'on ne se
méprenne pas sur l'intérêt, parfois
passionné, que Breton porte à ces domaines ou
sur le prestige qu'ont à ses yeux les livres
d'Hermès ou la pensée de Paracelse : celui qui
prenait soin de proclamer « Je ne suis pas pour les
adeptes » au premier vers de son poème
Pleine marge (1940) se refuse tout autant à
exclure ceux qui, contre les orthodoxies religieuses et
à l'écart de la pensée rationnelle, ont
exprimé des aspirations et des rêves profonds
de l'homme.
Aux États-Unis, dans l'ébranlement
général du conflit mondial, on a vu que Breton
avait ressenti le besoin de repenser le surréalisme
à la lumière de la notion de mythe. Dans
l'élan, il s'était replongé dans les
oeuvres d'exil de Victor Hugo et avait poussé ses
lectures du côté du XIXe
siècle visionnaire, incarné notamment par le
mage romantique Éliphas Lévi. Il avait
été amené par là au mythe de
renaissance contenu dans la légende d'Osiris et aux
exégèses du jeu de tarots, dont la 17 e carte,
« l'Étoile », montre une jeune femme nue
répandant sur la terre des fluides de vie. Naît
ainsi le projet de consacrer un livre au symbolisme du
tarot, sur lequel il rassemble une documentation.
En décembre 1943 la rencontre bouleversante
d'Elisa, qu'il va épouser et à laquelle il
liera pour toujours sa vie, réoriente le projet et va
le faire aboutir à ce livre inclassable, Arcane
17. La rédaction est entreprise en 1944 au cours
du voyage que Breton fait avec Elisa au Canada, dans la
péninsule de Gaspé puis dans la région
des Laurentides, cependant que parviennent des nouvelles
d'abord incertaines, puis rassurantes, sur la
libération de Paris. D'où, parmi d'autres
résonances, celle qui relie la situation historique
à l'idée de la libération de la femme :
« Mélusine non plus sous le poids de la
fatalité déchaînée sur elle par
l'homme seul, Mélusine délivrée,
Mélusine avant le cri qui doit annoncer son retour...
»
Arcane 17 est un va-et-vient exalté entre
lyrisme et méditation ; entre l'évocation
retenue du tragique de l'existence - occasion
d'éprouver la mystérieuse formule
rapportée par Éliphas Lévi, «
Osiris est un dieu noir » - et l'hymne aux forces
de régénération qui émanent de
la femme, dispensatrice de l'amour ; entre les traditions
immémoriales de l'humanité (Isis et Osiris, la
reine de Saba, Mélusine, l'Apocalypse) et les
spectacles de mer, d'oiseaux ou de lac que le présent
dispense ; entre les destinées individuelles de deux
êtres encore palpitants de leur rencontre et le sort
des peuples à l'heure où il n'est plus
interdit d'escompter un avenir plus clair. D'où
l'admirable finale du livre où la vision de l'Ange
Liberté, né de Lucifer, dévoile un sens
que n'avait pas explicité le romantisme visionnaire
:
« On voit comment, en ce qu'elle pouvait avoir
encore d'incertain, l'image se précise : c'est la
révolte même, la révolte seule qui est
créatrice de lumière. Et cette lumière
ne peut se connaître que trois voies : la
poésie, la liberté et l'amour, qui doivent
inspirer le même zèle et converger [...] sur le
point moins découvert et le plus illuminable du coeur
humain. »
Un autre voyage marquera la période
américaine de Breton : en décembre 1945, il se
rend à Haïti pour donner une série de
conférences. Auprès d'un public
d'étudiants, elles auront un effet de catalyseur.
L'effervescence contagieuse qui s'ensuivra finira par
provoquer la chute du gouvernement. Au printemps de 1946,
André et Elisa Breton s'embarquent pour la France :
« Je reviens » (Poèmes, 1948).