
yant obtenu un visa d'entrée aux
États-Unis grâce à l'action du
Comité de secours américain aux intellectuels,
Breton quitte Marseille au printemps de 1941,
accompagné de Jacqueline et de leur petite fille Aube
- la destinataire de l'affectueuse et poétique lettre
à « Écusette de Noireuil » qui
termine L'Amour fou -, et fait une escale
forcée à la Martinique. Ce séjour d'un
mois compte doublement pour lui : c'est d'abord la
découverte d'une nature tropicale dont la «
végétation forcenée »,
semblant jaillir des tableaux du Douanier Rousseau, concilie
à ses yeux « le saisissable et
l'éperdu, la vie et le rêve » et
rejoint la mythologie de l'enfance ; elle inspire certains
des poèmes en prose de Martinique charmeuse de
serpents (1948), que son ami André Masson
enrichit de ses propres apports, texte et illustrations.
C'est aussi pour Breton la rencontre du poète
martiniquais Aimé Césaire dont il salue
l'importance dans Un grand poète noir, article
qui deviendra la préface de Cahier d'un retour au
pays natal, premier livre publié par
Césaire.
Breton passe cinq années à New
York. Les premiers mois sont difficiles : gêne
matérielle ; réticences devant une
communauté française divisée ; loyale
et malaisée attitude de réserve s'imposant
à l'étranger qu'il est (et qui ne taira jamais
sa dette envers le pays d'accueil ; irritation devant le
succès mondain et publicitaire du surréalisme
dont Salvador Dali a su se faire l'emblème suspect ;
mais surtout incertitude et inquiétude devant un
ordre mondial bouleversé, dont son emploi de speaker
à la « Voix de l'Amérique »,
émission de radio à destination de l'Europe
occupée, le tient informé au jour le jour et
lui permet d'évaluer menaces et espoirs
alternés. Sa vie personnelle est assombrie par la fin
de « l'amour fou ». Mais, dans cette ville
où la vie artistique a été brusquement
enrichie par l'afflux de créateurs venus d'Europe, il
va inaugurer des activités diverses qui, dans son
esprit, doivent dissiper le confusionnisme régnant.
Avec son fidèle ami Marcel Duchamp, il organise une
exposition d'oeuvres surréalistes ; il crée la
belle revue VVV dont le titre est un programme de
triple victoire : victoire sur le nazisme, victoire sur les
forces d'oppression sociale, victoire sur « tout ce
qui s'oppose à l'émancipation de l'esprit
». Les textes et les illustrations seront
signés Max Ernst, Lévi-Strauss, Mabille,
Péret, Matta, Chagall, Masson, Miró, Tanguy,
etc.
La quête à laquelle il ne peut renoncer lui
fait entrevoir de nouveaux horizons que le temps de paix et
les idéologies d'avant-guerre ne lui auraient
peut-être pas permis de concevoir : espoir de fonder
le monde futur sur de nouveaux mythes, auxquels seront
consacrés une exposition et un numéro de la
revue VVV. Ainsi Breton donne-t-il l'impulsion
à une rêverie - interrogative, notons-le - sur
le mythe des Grands Transparents, proches de
certaines représentations de Marcel Duchamp et du
peintre Matta : « Un mythe nouveau ? Ces
êtres, faut-il les convaincre qu'ils procèdent
du mirage ou leur donner l'occasion de se découvrir ?
»
Une recherche parallèle est menée par
Breton sur le socialisme utopique et humaniste du XIXe siècle dominé par la
figure singulière de Charles Fourier, dont il
redécouvre l'oeuvre. Fourier, selon une formule que
reprend Breton, c'est celui qui a voulu réaliser
l'ordre absolu par la liberté absolue, rêvant
d'une société diversifiée à
l'extrême où les passions de chaque individu,
libérées de toute répression,
s'harmoniseront pour le bien de tous. À ce
prophète inspiré et imaginatif, Breton rendra
un hommage poétique, l'Ode à Charles
Fourier (publiée en 1947), où se
déchiffre la condamnation sans appel des
dérives totalitaires du marxisme.
« Comme toi Fourier
Toi tout debout parmi les grands visionnaires
Qui crus avoir raison de la routine et du malheur...
À toi le roseau d'Orphée ! »
Par une coïncidence remarquable, Breton a
emporté les volumes de Fourier alors qu'en août
1945, il visite les réserves des Indiens Hopi en
Arizona. Un passage de l'Ode fera revivre
l'échappée exaltante hors des contraintes du
monde moderne et la découverte d'une culture
mystérieuse et menacée dans ces villages
juchés sur de hauts plateaux désertiques. Le
carnet de voyage de Breton, rempli de notes ethnologiques,
atteste son intérêt passionné pour les
Hopi. Citons ce passage, dominé par le saisissement
devant le paysage et le sentiment mélancolique de
communauté avec une ethnie dont les croyances
renvoient à des interrogations primordiales :
« Montagne presque pas terrestre, appartenant
déjà au ciel. Aspiration vers l'espace,
élément aérien - elles ne sourient pas,
sont détachées de tout. L'Indien regarde
au-delà de lui-même. Continent stellaire.
Grande pureté très triste, plane et plonge.
Grande tristesse pure - très détaché.
»