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André Breton / 1930-1941 : L'amour fou
 

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nvers et contre tout j'aurai maintenu que ce toujours est la grande clé. Ce que j'ai aimé, que je l'aie gardé ou non, je l'aimerai toujours.» (L'Amour fou)

Ces lignes graves et passionnées, où les inévitables changements et séparations, loin d'être ignorés, donnent tout leur prix à l'exaltation et à la permanence, s'inscrivent dans un paysage moral de tension et d'exigence. Qu'on n'attende pas de Breton de subtiles analyses des approches et des variations du sentiment amoureux, comme chez un Proust. Comme l'écrit Marguerite Bonnet, « l'amour, reconnu comme un besoin irrésistible de l'être, ne saurait revêtir que la forme de la passion, envahissante et totale, et son intrusion dans une vie prend toujours l'aspect du coup de force ». Dans L'Amour fou (1937), le saisissant chapitre La Nuit du tournesol relate la rencontre de l'« ondine », Jacqueline Lamba, qui quelque temps après, deviendra sa femme. Coup de foudre qui déclenche une efflorescence d'associations d'images et de souvenirs : « Cette jeune femme qui venait d'entrer était comme entourée d'une vapeur - vêtue d'un feu ? tout se décolorait, se glaçait, auprès de ce teint rêvé sur un accord parfait de rouillé et de vert : l'ancienne Égypte, une petite fougère inoubliable rampant au mur intérieur d'un très vieux puits, le plus vaste, le plus profond, et le plus noir de tous ceux sur lesquels je me suis penché, à Villeneuve-lès-Avignon, dans les ruines d'une ville splendide du XIVe siècle français, aujourd'hui abandonnée aux bohémiens. Ce teint jouait [...] sur un rapport de tons fascinant entre le soleil extraordinairement pâle des cheveux en bouquet de chèvrefeuille - la tête se baissait, se relevait, très inoccupée - et le papier qu'on s'était fait donner pour écrire, dans l'intervalle d'une robe si émouvante peut-être à cet instant que je ne la vois plus. [...] Et je puis bien dire qu'à cette place, le 29 mai 1934, cette femme était scandaleusement belle. »

Or, comme le comprend Breton, cet événement si bouleversant et inspirant tire toute sa signification de ce qu'il a été annoncé onze ans plus tôt dans son poème Tournesol, qui prend ainsi valeur prémonitoire : « La voyageuse qui traversa les Halles à la tombée de l'été / Marchait sur la pointe des pieds... » Les circonstances extérieures du rapprochement des êtres semblent obéir à une nécessité intérieure née de l'attente et du désir : les rencontres majeures de l'existence sont déterminées par le phénomène du hasard objectif défini dans Les Vases communicants quelques années plus tôt.

C'est pour célébrer Jacqueline Lamba que, peu de mois après leur rencontre, Breton publiera à petit nombre d'exemplaires le recueil de poèmes L'Air de l'eau (décembre 1934), véritable glorification intime qui rejoint en intensité ce chant de l'amour électif qu'avait été en 1932 le célèbre poème L'Union libre. Témoin la fin du dernier poème de L'Air de l'eau :

« Il y a
Qu'à me pencher sur le précipice
De la fusion sans espoir de ta présence et de ton absence
J'ai trouvé le secret
De t'aimer
Toujours pour la première fois »

Chez Breton, l'érotique ne manque pas de s'élever à l'éthique. Maintenir très haut en soi l'idée de l'amour, c'est accomplir un acte symbolique dont la portée va bien au-delà de l'individuel, rejoignant le rêve d'une société meilleure. Il n'est pas jusqu'au monde réel qui, dans L'Amour fou, ne soit gagné par la métamorphose de la vision : les somptueux paysages des Canaries sont décrits dans un flamboiement de l'écriture qui les magnifie et les érotise : la nature s'embrase et s'éteint au gré des flammes de l'amour d'un être. « Il ne manquait qu'un grand iris de feu partant de moi pour donner du prix à ce qui existe. Comme tout s'embellit à la lueur des flammes ! Le moindre débris de verre trouve moyen d'être à la fois bleu et rose. De ce palier supérieur du Teide où l'oeil ne découvre plus la moindre herbe, où tout pourrait être si glacé et si sombre, je contemple jusqu'au vertige tes mains ouvertes au-dessus du feu de brindilles que nous venons d'allumer et qui fait rage, tes mains enchanteresses, tes mains transparentes qui planent sur le feu de ma vie. » Et sans transition Breton fait surgir le magnifique symbole de l'amour, le château étoilé - souvenir du Pavillon de l'Étoile de Prague - qui semble monter du ravin vers le ciel constellé : « À flanc d'abîme, construit en pierre philosophale, s'ouvre le château étoilé. »