nvers et contre tout j'aurai maintenu que ce
toujours est la grande clé. Ce que j'ai aimé,
que je l'aie gardé ou non, je l'aimerai
toujours.» (L'Amour fou)
Ces lignes graves et passionnées, où
les inévitables changements et séparations,
loin d'être ignorés, donnent tout leur prix
à l'exaltation et à la permanence,
s'inscrivent dans un paysage moral de tension et d'exigence.
Qu'on n'attende pas de Breton de subtiles analyses des
approches et des variations du sentiment amoureux, comme
chez un Proust. Comme l'écrit Marguerite Bonnet,
« l'amour, reconnu comme un besoin
irrésistible de l'être, ne saurait
revêtir que la forme de la passion, envahissante et
totale, et son intrusion dans une vie prend toujours
l'aspect du coup de force ». Dans L'Amour
fou (1937), le saisissant chapitre La Nuit du
tournesol relate la rencontre de l'« ondine »,
Jacqueline Lamba, qui quelque temps après, deviendra
sa femme. Coup de foudre qui déclenche une
efflorescence d'associations d'images et de souvenirs :
« Cette jeune femme qui venait d'entrer était
comme entourée d'une vapeur - vêtue d'un feu ?
tout se décolorait, se glaçait, auprès
de ce teint rêvé sur un accord parfait de
rouillé et de vert : l'ancienne Égypte, une
petite fougère inoubliable rampant au mur
intérieur d'un très vieux puits, le plus
vaste, le plus profond, et le plus noir de tous ceux sur
lesquels je me suis penché, à
Villeneuve-lès-Avignon, dans les ruines d'une ville
splendide du XIVe siècle français, aujourd'hui
abandonnée aux bohémiens. Ce teint jouait
[...] sur un rapport de tons fascinant entre le soleil
extraordinairement pâle des cheveux en bouquet de
chèvrefeuille - la tête se baissait, se
relevait, très inoccupée - et le papier qu'on
s'était fait donner pour écrire, dans
l'intervalle d'une robe si émouvante peut-être
à cet instant que je ne la vois plus. [...] Et je
puis bien dire qu'à cette place, le 29 mai 1934,
cette femme était scandaleusement belle. »
Or, comme le comprend Breton, cet
événement si bouleversant et inspirant tire
toute sa signification de ce qu'il a été
annoncé onze ans plus tôt dans son poème
Tournesol, qui prend ainsi valeur prémonitoire
: « La voyageuse qui traversa les Halles à la
tombée de l'été / Marchait sur la
pointe des pieds... » Les circonstances
extérieures du rapprochement des êtres semblent
obéir à une nécessité
intérieure née de l'attente et du désir
: les rencontres majeures de l'existence sont
déterminées par le phénomène du
hasard objectif défini dans Les Vases
communicants quelques années plus tôt.
C'est pour célébrer Jacqueline Lamba que,
peu de mois après leur rencontre, Breton publiera
à petit nombre d'exemplaires le recueil de
poèmes L'Air de l'eau (décembre 1934),
véritable glorification intime qui rejoint en
intensité ce chant de l'amour électif qu'avait
été en 1932 le célèbre
poème L'Union libre. Témoin la fin du
dernier poème de L'Air de l'eau :
« Il y a
Qu'à me pencher sur le précipice
De la fusion sans espoir de ta présence et de ton
absence
J'ai trouvé le secret
De t'aimer
Toujours pour la première fois »
Chez Breton, l'érotique ne manque pas de
s'élever à l'éthique. Maintenir
très haut en soi l'idée de l'amour, c'est
accomplir un acte symbolique dont la portée va bien
au-delà de l'individuel, rejoignant le rêve
d'une société meilleure. Il n'est pas jusqu'au
monde réel qui, dans L'Amour fou, ne soit
gagné par la métamorphose de la vision : les
somptueux paysages des Canaries sont décrits dans un
flamboiement de l'écriture qui les magnifie et les
érotise : la nature s'embrase et s'éteint au
gré des flammes de l'amour d'un être. «
Il ne manquait qu'un grand iris de feu partant de moi pour
donner du prix à ce qui existe. Comme tout s'embellit
à la lueur des flammes ! Le moindre débris de
verre trouve moyen d'être à la fois bleu et
rose. De ce palier supérieur du Teide où
l'oeil ne découvre plus la moindre herbe, où
tout pourrait être si glacé et si sombre, je
contemple jusqu'au vertige tes mains ouvertes au-dessus du
feu de brindilles que nous venons d'allumer et qui fait
rage, tes mains enchanteresses, tes mains transparentes qui
planent sur le feu de ma vie. » Et sans transition
Breton fait surgir le magnifique symbole de l'amour, le
château étoilé - souvenir du Pavillon de
l'Étoile de Prague - qui semble monter du ravin vers
le ciel constellé : « À flanc
d'abîme, construit en pierre philosophale, s'ouvre le
château étoilé. »