reton a découvert la pensée de
Hegel vers 1924 à travers l'ouvrage du philosophe
italien Benedetto Croce, Ce qui est vivant et ce qui est
mort dans la philosophie de Hegel, comme en
témoignent certains passages du premier Manifeste.
Quelques années plus tard, il se livre à des
lectures étendues des traductions alors disponibles,
datant de la seconde moitié du XIXe siècle qui fut l'époque
du premier grand retentissement de la pensée
hégélienne en France (dans la lignée de
Victor Cousin et de Taine, Mallarmé et Villiers de
l'Isle-Adam se ressentirent de cette imprégnation,
pour ne citer que les noms les plus éclatants): les
traductions de Vera pour la Philosophie de l'esprit
et la Philosophie de la nature, celle de
Bénard pour le Cours d'esthétique.
D'où d'innombrables allusions et citations
dans les écrits de Breton datant des années
trente, au point que les expressions du philosophe, sans
guillemets, s'incorporent naturellement à sa prose,
fondues dans la dynamique de sa pensée. Par exemple,
le système hégélien va constituer l'une
des deux bases théoriques à
l'élaboration de la notion d'humour noir.
Hegel fournit à Breton la notion d'humour
objectif ; c'est même sur cette notion que
s'achevait le tome du Cours d'esthétique
consacré au devenir des formes de l'art, comme s'il
s'agissait du seul art possible dans l'avenir. Second apport
: c'est chez Freud, dans Le Mot d'esprit et ses rapports
avec l'inconscient, que Breton découvre la
richesse poétique et la capacité de subversion
inhérentes à l'humour. D'où le projet,
né vers 1935 et réalisé presque
aussitôt, de composer une Anthologie de l'humour
noir allant de Swift aux surréalistes. Les
difficultés d'édition, puis la guerre
retardèrent jusqu'en 1945 la diffusion d'un livre
qui, dans l'esprit de Breton, était
inséparable des moments sombres de l'Histoire,
l'humour étant la réaction « sublime
» de l'Esprit opprimé.
Cette double orientation, idéologique et
psychanalytique, Breton l'a déjà
manifestée en 1930 dans le Surréalisme au
service de la Révolution, la revue « la
plus vivante (d'une vie exaltante et dangereuse) »
qu'il ait créée. Ainsi y accueille-t-il les
textes pamphlétaires et rageurs de Crevel comme les
confessions et les compositions d'un Dali plongé dans
la découverte de sa « méthode
paranoïaque-critique ».
Mais c'est surtout dans Les Vases
communicants (1932) qu'il essaie de repenser la
totalité de la vie à la fois à partir
de l'exploration du monde intérieur qu'ouvre la
psychanalyse et à partir de la présence du
social appréhendé à travers le
marxisme. Traversant une des périodes les plus noires
de sa vie, ayant rompu son mariage avec Simone Kahn,
combattu par d'anciens compagnons, côtoyant de plus en
plus difficilement le Parti communiste,
désargenté, il tente de se ressaisir à
travers cet essai d'un genre inclassable. La première
partie soumet La Science des rêves de Freud
à un examen attentif et critique, sur le
modèle de la démarche anti-idéaliste du
jeune Lénine. Une seconde partie retrace quelques
journées d'instabilité, traversées par
des figures féminines fugaces et jalonnées de
coïncidences singulières qui, à partir
d'une brève suggestion d'Engels, servent à
élaborer la notion de hasard objectif. Un
troisième mouvement développe le rôle de
l'intellectuel révolutionnaire, occasion de se
démarquer des conceptions d'un Parti communiste qui
se replie alors dans le sectarisme. Démentant le vers
de Baudelaire (« D'un monde où l'action n'est
pas la soeur du rêve »), le livre veut
établir que la réalité est contenue
dans la surréalité et réciproquement,
véritables « vases communicants ».
Vers le milieu des années
trente, l'audience et l'influence du surréalisme
commencent à s'élargir en France et surtout
à l'étranger. D'abord collaborateur de la
belle revue Minotaure conçue par
Tériade, Breton entre à son comité de
rédaction en 1938. Ce sédentaire,
internationaliste de conviction, se rend en 1935 à
Bruxelles, à Prague, dont l'atmosphère
l'enchante, aux Canaries, en 1936 à Londres, chaque
voyage étant scellé par l'édition d'un
Bulletin international du surréalisme. En
1937, il organise à Paris une grande exposition
internationale du surréalisme. En 1938, une mission
de conférences sur l'art et la littérature le
fait se rendre à Mexico ; il y rencontre Trotsky et,
de leur collaboration, naîtra le manifeste Pour un
art révolutionaire indépendant. La
même année scelle sa rupture définitive
avec Eluard, qui avait été au long de tant
d'années son ami le plus proche, avec qui il avait
partagé goûts et lectures : des divergences
littéraires et surtout politiques ont fini par faire
leur oeuvre. On ne s'étonnera pas que Breton prenne
dès le début de la guerre d'Espagne le parti
de l'Espagne révolutionnaire ; qu'il participe en
1936 aux actions de protestation contre les procès de
Moscou ; qu'installé à Marseille après
sa démobilisation en août 1940 et jugeant
intolérable le régime de Vichy, qui l'a
emprisonné quelques jours, il s'embarque en mars 1941
à destination de la Martinique et des
États-Unis.