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André Breton / 1930-1941 : L'action et le rêve
 

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reton a découvert la pensée de Hegel vers 1924 à travers l'ouvrage du philosophe italien Benedetto Croce, Ce qui est vivant et ce qui est mort dans la philosophie de Hegel, comme en témoignent certains passages du premier Manifeste. Quelques années plus tard, il se livre à des lectures étendues des traductions alors disponibles, datant de la seconde moitié du XIXe siècle qui fut l'époque du premier grand retentissement de la pensée hégélienne en France (dans la lignée de Victor Cousin et de Taine, Mallarmé et Villiers de l'Isle-Adam se ressentirent de cette imprégnation, pour ne citer que les noms les plus éclatants): les traductions de Vera pour la Philosophie de l'esprit et la Philosophie de la nature, celle de Bénard pour le Cours d'esthétique.

D'où d'innombrables allusions et citations dans les écrits de Breton datant des années trente, au point que les expressions du philosophe, sans guillemets, s'incorporent naturellement à sa prose, fondues dans la dynamique de sa pensée. Par exemple, le système hégélien va constituer l'une des deux bases théoriques à l'élaboration de la notion d'humour noir. Hegel fournit à Breton la notion d'humour objectif ; c'est même sur cette notion que s'achevait le tome du Cours d'esthétique consacré au devenir des formes de l'art, comme s'il s'agissait du seul art possible dans l'avenir. Second apport : c'est chez Freud, dans Le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, que Breton découvre la richesse poétique et la capacité de subversion inhérentes à l'humour. D'où le projet, né vers 1935 et réalisé presque aussitôt, de composer une Anthologie de l'humour noir allant de Swift aux surréalistes. Les difficultés d'édition, puis la guerre retardèrent jusqu'en 1945 la diffusion d'un livre qui, dans l'esprit de Breton, était inséparable des moments sombres de l'Histoire, l'humour étant la réaction « sublime » de l'Esprit opprimé.

Cette double orientation, idéologique et psychanalytique, Breton l'a déjà manifestée en 1930 dans le Surréalisme au service de la Révolution, la revue « la plus vivante (d'une vie exaltante et dangereuse) » qu'il ait créée. Ainsi y accueille-t-il les textes pamphlétaires et rageurs de Crevel comme les confessions et les compositions d'un Dali plongé dans la découverte de sa « méthode paranoïaque-critique ».

Mais c'est surtout dans Les Vases communicants (1932) qu'il essaie de repenser la totalité de la vie à la fois à partir de l'exploration du monde intérieur qu'ouvre la psychanalyse et à partir de la présence du social appréhendé à travers le marxisme. Traversant une des périodes les plus noires de sa vie, ayant rompu son mariage avec Simone Kahn, combattu par d'anciens compagnons, côtoyant de plus en plus difficilement le Parti communiste, désargenté, il tente de se ressaisir à travers cet essai d'un genre inclassable. La première partie soumet La Science des rêves de Freud à un examen attentif et critique, sur le modèle de la démarche anti-idéaliste du jeune Lénine. Une seconde partie retrace quelques journées d'instabilité, traversées par des figures féminines fugaces et jalonnées de coïncidences singulières qui, à partir d'une brève suggestion d'Engels, servent à élaborer la notion de hasard objectif. Un troisième mouvement développe le rôle de l'intellectuel révolutionnaire, occasion de se démarquer des conceptions d'un Parti communiste qui se replie alors dans le sectarisme. Démentant le vers de Baudelaire (« D'un monde où l'action n'est pas la soeur du rêve »), le livre veut établir que la réalité est contenue dans la surréalité et réciproquement, véritables « vases communicants ».

Vers le milieu des années trente, l'audience et l'influence du surréalisme commencent à s'élargir en France et surtout à l'étranger. D'abord collaborateur de la belle revue Minotaure conçue par Tériade, Breton entre à son comité de rédaction en 1938. Ce sédentaire, internationaliste de conviction, se rend en 1935 à Bruxelles, à Prague, dont l'atmosphère l'enchante, aux Canaries, en 1936 à Londres, chaque voyage étant scellé par l'édition d'un Bulletin international du surréalisme. En 1937, il organise à Paris une grande exposition internationale du surréalisme. En 1938, une mission de conférences sur l'art et la littérature le fait se rendre à Mexico ; il y rencontre Trotsky et, de leur collaboration, naîtra le manifeste Pour un art révolutionaire indépendant. La même année scelle sa rupture définitive avec Eluard, qui avait été au long de tant d'années son ami le plus proche, avec qui il avait partagé goûts et lectures : des divergences littéraires et surtout politiques ont fini par faire leur oeuvre. On ne s'étonnera pas que Breton prenne dès le début de la guerre d'Espagne le parti de l'Espagne révolutionnaire ; qu'il participe en 1936 aux actions de protestation contre les procès de Moscou ; qu'installé à Marseille après sa démobilisation en août 1940 et jugeant intolérable le régime de Vichy, qui l'a emprisonné quelques jours, il s'embarque en mars 1941 à destination de la Martinique et des États-Unis.