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André Breton / Nadja, "l'âme errante"
 

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adja est à coup sûr l'oeuvre d'André Breton qui a attiré et retient encore les lecteurs les plus nombreux et les plus fervents : la sobriété d'un récit que son auteur a voulu « battant comme une porte », le trouble poétique qui émane de la figure de Nadja, les interrogations palpitantes que le livre multiplie sur les rapports entre l'homme et le monde, provoquent une irrésistible fascination.

Car, en dépit des affirmations de certains critiques, ce livre est tout sauf un roman. Celle qui a choisi de se faire appeler Nadja - « parce qu'en russe c'est le commencement du mot espérance, et parce que ce n'en est que le commencement » - a eu une existence dont les origines et l'aboutissement nous sont connus, mais sur lesquels on comprendra que nous observions une totale discrétion.

« Tout à coup, alors qu'elle est peut-être encore à dix pas de moi, venant en sens inverse, je vois une jeune femme, très pauvrement vêtue, qui, elle aussi, me voit ou m'a vu. Elle va la tête haute, contrairement à tous les autres passants.» Quand Breton la rencontre en octobre 1926, c'est une jeune femme inspirée et déroutante, qui prononce des phrases oraculaires et trace d'étranges dessins : comme si elle avait été déléguée par le destin pour incarner la femme surréaliste. « J'ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l'air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s'attacher, mais qu'il ne saurait être question de se soumettre. »

Le livre relate au jour le jour, avec un souci d'exactitude extrême, des rencontres, des promenades au hasard dans Paris, des échanges intenses et bouleversants. Nadja se représente en sirène, en Mélusine, se dit « l'âme errante », consciente de son don prophétique autant que des menaces de la folie. Malgré l'envoûtement de sa présence, Breton ne veut ni ne peut répondre à l'amour qu'elle a pour lui. D'abord, trop de mirages poétiques s'ordonnent autour de Nadja pour qu'il puisse être véritablement alarmé, lui qui n'a cessé de vouloir s'affranchir des contraintes du réel et de la raison. Impuissant devant des signes précurseurs de l'aliénation mentale qui chaque jour la font plus associale et rendent leur relation plus conflictuelle, il est conduit, non sans un certain malaise, à s'éloigner d'elle. Malaise que partage de son côté le lecteur quand Breton, comme il ne s'en cache pas, recule devant le vrai visage de la folie tout en s'insurgeant quelques pages plus loin contre la sordide réalité de l'internement asilaire auquel Nadja, apprend-il, est condamnée. Mais, non sans noblesse, il a tenu à obéir à la demande insistante qu'elle lui avait faite d'écrire un livre sur elle. Breton a conservé son ultime message, d'un poignant esprit de renoncement : « Merci, André, j'ai tout reçu [...]. Je ne veux pas te faire perdre le temps nécessaire à des choses supérieures - Tout ce que tu feras sera bien fait - Que rien ne t'arrête - Il y a assez de gens qui ont mission d'éteindre le Feu - Chaque jour la pensée se renouvelle - Il est sage de ne pas s'appesantir sur l'impossible. »

A l'époque où Breton semble tout entier tourné vers l'action militante, Nadja rappelle son versant plus secret, sa sensibilité inquiète à l'énigmatique, sa position de guetteur devant les signaux mystérieux et fugitifs de la vie, son inquiétude devant sa propre identité. Nous ne saurons jamais capter que des messages brouillés et intenses : « Qui vive ? Est-ce vous, Nadja ? Est-il vrai que l'au-delà, tout l'au-delà soit dans cette vie ? Je ne vous entends pas. Qui vive ? Est-ce moi seul ? Est-ce moi-même ? »