algré son désir intermittent de
solitude, Breton a eu constamment la volonté et le
besoin de rassembler autour de lui d'autres êtres
ayant des cheminements parallèles au sien, de
même que, sur un autre plan, il a pratiqué
l'écriture à plusieurs mains avec Soupault,
Eluard ou René Char. Le groupe surréaliste
n'est assurément pas le premier rassemblement
littéraire à avoir pris existence, mais la
dimension collective que Breton imprime au
surréalisme et pour laquelle il rêvera plus
tard d'une extension internationale est sans
précédent. Il ne s'agit pas seulement
d'enrichir le mouvement par l'amitié et
l'échange, et au besoin de le ressaisir par des actes
d'autorité ou par des décisions d'exclusions
jugées parfois tyranniques - et parfois elles le
furent -. Pour Breton, esprit toujours en alerte,
habité « d'un acte de foi sans limites dans
le génie de la jeunesse », le groupe pour
lequel il rêve d'une audience sans cesse
élargie, offre les meilleures chances pour que les
apports des personnalités soient exaltés, pour
que les voix individuelles fassent écouter ce qui ne
fut jamais entendu, pour que la quête du profond et du
merveilleux soit sans cesse relancée.
Tout commence vraiment en 1924. Un
passage du Manifeste prend prétexte de
l'utopie d'un château idéal pour recenser ceux
qui, dans cette période exceptionnelle
d'effervescence collective, partagent la même ferveur
exploratrice : « Pour aujourd'hui je pense à
un château dont la moitié n'est pas
forcément en ruine ; ce château m'appartient.
[...] Quelques-uns de mes amis y sont installés
à demeure : voici Louis Aragon qui part ; il n'a que
le temps de vous saluer ; Philippe Soupault se lève
avec les étoiles et Paul Eluard, notre grand Eluard,
n'est pas encore rentré.
Voici Robert Desnos et Roger Vitrac, qui déchiffrent
dans le parc un vieil édit sur le duel ; Georges
Auric, Jean Paulhan ; Max Morise, qui rame si bien, et
Benjamin Péret dans ses équations d'oiseaux
[...]. Francis Picabia vient nous voir et, la semaine
dernière, dans la galerie des glaces, on a
reçu un nommé Marcel Duchamp qu'on ne
connaissait pas encore. Picasso chasse dans les environs.
»
Le groupe affirme sa présence par des
déclarations collectives, des expositions à
valeur de manifestes, des tracts. Ainsi la
déclaration La Révolution d'abord et
toujours que suscite l'opposition à la guerre du
Maroc et qui rallie diverses sensibilités de gauche,
constitue à travers l'élaboration d'un mythe
de l'Orient-l'Est, espoir des communismes occidentaux - une
interrogation sur l'idée de révolution, prise
dans un sens encore très large.
À côté des
activités à consonance idéologique et
politique, il s'agit aussi d'ouvrir le champ de
l'expérience de chacun, de multiplier les
confrontations - notamment entre artistes et
écrivains -, de susciter des activités
inventives et ludiques où des valeurs essentielles
sont engagées. D'où des enquêtes :
« Quelle sorte d'espoir mettez-vous dans l'amour ?
» (La Révolution surréaliste, 15
décembre 1929). Le « Cadavre exquis
» est un collage plastique ou écrit auquel
chaque joueur, dessinant ou écrivant à l'insu
des autres, apporte une contribution aveugle ; son nom
provient de la première réalisation obtenue
par le procédé, « Le cadavre exquis
boira le vin nouveau ». Parmi les jeux divers
fondés sur l'analogie, « L'un dans l'autre
» fait reconnaître une bulle de savon dans une
châtaigne ou une oeillade dans une perdrix
(Médium, 1954). Par les télescopages de
langage ainsi produits, ce jeu devait pour Breton «
pouvoir rendre à la poésie le sens de
l'immensité de ses pouvoirs perdus ».
L'adhésion du groupe,
jusqu'à la mort d'André Breton, à des
horizons communs n'a pas empêché les tensions :
la question de l'engagement politique - certains le refusant
et d'autres l'estimant primordial - ne cessa de le diviser
au cours de séances dont les procès-verbaux
ont été conservés et publiés.
Soupault en est exclu le 27 novembre 1926, bien qu'il ait
affirmé à la réunion
précédente qu'il était «
partisan de l'adhésion au P.C. ». D'Antonin
Artaud, il serait plus exact d'écrire qu'il s'exclut
lui-même après avoir proclamé le 23
novembre 1926 dans une fiévreuse exaltation «
le néant de l'activité révolutionnaire
». Parmi les ruptures, la plus violente survient en
1929 : dans un climat de mésententes
multipliées, Bataille, Desnos, Leiris et d'autres
s'éloignent. Breton les ayant pris vivement à
partie dans le Second manifeste du surréalisme
que publie à la fin de l'année La
Révolution surréaliste, les dissidents
répliquent par le pamphlet Un cadavre, d'une
violence égale à la ferveur qui naguère
les unissait à lui. « Mort d'un Monsieur
», lance Jacques Prévert. Et Bataille :
« Le lion châtré ». Un
même climat d'intensité présidera au
départ d'Aragon lorsqu'en 1932, après quinze
ans d'amitié, il donnera une adhésion totale
au Parti communiste. De retour en France en 1946 et
après quelque temps d'hésitation, Breton
rétablit l'activité du groupe. Des
photographies émouvantes prises
généralement dans une salle de café
font identifier, mêlés à des anciens
comme Péret et Toyen, des visages plus jeunes :
Jean-Pierre Duprey, Nora Mitrani, Gérard Legrand,
Jean Schuster, José Pierre, Jean-Michel Goutier,
Pierre Demarne, etc. Évitant le premier rang et
souvent de profil, Julien Gracq témoigne de sa
complicité discrète.
Le grand écrivain mexicain Octavio Paz, qui a bien
connu Breton, a trouvé les mots justes sur le chef de
groupe : « On l'a accusé
d'intolérance, d'une rigueur excessive ; c'est
oublier qu'il a d'abord exercé cette rigueur sur
lui-même. »