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André Breton / Le groupe surréaliste
 

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algré son désir intermittent de solitude, Breton a eu constamment la volonté et le besoin de rassembler autour de lui d'autres êtres ayant des cheminements parallèles au sien, de même que, sur un autre plan, il a pratiqué l'écriture à plusieurs mains avec Soupault, Eluard ou René Char. Le groupe surréaliste n'est assurément pas le premier rassemblement littéraire à avoir pris existence, mais la dimension collective que Breton imprime au surréalisme et pour laquelle il rêvera plus tard d'une extension internationale est sans précédent. Il ne s'agit pas seulement d'enrichir le mouvement par l'amitié et l'échange, et au besoin de le ressaisir par des actes d'autorité ou par des décisions d'exclusions jugées parfois tyranniques - et parfois elles le furent -. Pour Breton, esprit toujours en alerte, habité « d'un acte de foi sans limites dans le génie de la jeunesse », le groupe pour lequel il rêve d'une audience sans cesse élargie, offre les meilleures chances pour que les apports des personnalités soient exaltés, pour que les voix individuelles fassent écouter ce qui ne fut jamais entendu, pour que la quête du profond et du merveilleux soit sans cesse relancée.

Tout commence vraiment en 1924. Un passage du Manifeste prend prétexte de l'utopie d'un château idéal pour recenser ceux qui, dans cette période exceptionnelle d'effervescence collective, partagent la même ferveur exploratrice : « Pour aujourd'hui je pense à un château dont la moitié n'est pas forcément en ruine ; ce château m'appartient. [...] Quelques-uns de mes amis y sont installés à demeure : voici Louis Aragon qui part ; il n'a que le temps de vous saluer ; Philippe Soupault se lève avec les étoiles et Paul Eluard, notre grand Eluard, n'est pas encore rentré.
Voici Robert Desnos et Roger Vitrac, qui déchiffrent dans le parc un vieil édit sur le duel ; Georges Auric, Jean Paulhan ; Max Morise, qui rame si bien, et Benjamin Péret dans ses équations d'oiseaux [...]. Francis Picabia vient nous voir et, la semaine dernière, dans la galerie des glaces, on a reçu un nommé Marcel Duchamp qu'on ne connaissait pas encore. Picasso chasse dans les environs. »

Le groupe affirme sa présence par des déclarations collectives, des expositions à valeur de manifestes, des tracts. Ainsi la déclaration La Révolution d'abord et toujours que suscite l'opposition à la guerre du Maroc et qui rallie diverses sensibilités de gauche, constitue à travers l'élaboration d'un mythe de l'Orient-l'Est, espoir des communismes occidentaux - une interrogation sur l'idée de révolution, prise dans un sens encore très large.

À côté des activités à consonance idéologique et politique, il s'agit aussi d'ouvrir le champ de l'expérience de chacun, de multiplier les confrontations - notamment entre artistes et écrivains -, de susciter des activités inventives et ludiques où des valeurs essentielles sont engagées. D'où des enquêtes : « Quelle sorte d'espoir mettez-vous dans l'amour ? » (La Révolution surréaliste, 15 décembre 1929). Le « Cadavre exquis » est un collage plastique ou écrit auquel chaque joueur, dessinant ou écrivant à l'insu des autres, apporte une contribution aveugle ; son nom provient de la première réalisation obtenue par le procédé, « Le cadavre exquis boira le vin nouveau ». Parmi les jeux divers fondés sur l'analogie, « L'un dans l'autre » fait reconnaître une bulle de savon dans une châtaigne ou une oeillade dans une perdrix (Médium, 1954). Par les télescopages de langage ainsi produits, ce jeu devait pour Breton « pouvoir rendre à la poésie le sens de l'immensité de ses pouvoirs perdus ».

L'adhésion du groupe, jusqu'à la mort d'André Breton, à des horizons communs n'a pas empêché les tensions : la question de l'engagement politique - certains le refusant et d'autres l'estimant primordial - ne cessa de le diviser au cours de séances dont les procès-verbaux ont été conservés et publiés. Soupault en est exclu le 27 novembre 1926, bien qu'il ait affirmé à la réunion précédente qu'il était « partisan de l'adhésion au P.C. ». D'Antonin Artaud, il serait plus exact d'écrire qu'il s'exclut lui-même après avoir proclamé le 23 novembre 1926 dans une fiévreuse exaltation « le néant de l'activité révolutionnaire ». Parmi les ruptures, la plus violente survient en 1929 : dans un climat de mésententes multipliées, Bataille, Desnos, Leiris et d'autres s'éloignent. Breton les ayant pris vivement à partie dans le Second manifeste du surréalisme que publie à la fin de l'année La Révolution surréaliste, les dissidents répliquent par le pamphlet Un cadavre, d'une violence égale à la ferveur qui naguère les unissait à lui. « Mort d'un Monsieur », lance Jacques Prévert. Et Bataille : « Le lion châtré ». Un même climat d'intensité présidera au départ d'Aragon lorsqu'en 1932, après quinze ans d'amitié, il donnera une adhésion totale au Parti communiste. De retour en France en 1946 et après quelque temps d'hésitation, Breton rétablit l'activité du groupe. Des photographies émouvantes prises généralement dans une salle de café font identifier, mêlés à des anciens comme Péret et Toyen, des visages plus jeunes : Jean-Pierre Duprey, Nora Mitrani, Gérard Legrand, Jean Schuster, José Pierre, Jean-Michel Goutier, Pierre Demarne, etc. Évitant le premier rang et souvent de profil, Julien Gracq témoigne de sa complicité discrète.

Le grand écrivain mexicain Octavio Paz, qui a bien connu Breton, a trouvé les mots justes sur le chef de groupe : « On l'a accusé d'intolérance, d'une rigueur excessive ; c'est oublier qu'il a d'abord exercé cette rigueur sur lui-même. »