e groupe réuni autour de Breton, s'il a
pris existence depuis plusieurs années, demeure en
1923 une constellation menacée d'éclatement,
parfois divisée par des options politiques
divergentes, vouée à des alliances temporaires
avec les fortes personnalités de l'avant-garde comme
le peintre Picabia : les relations de ce dernier avec Breton
connaissent des éclipses spectaculaires, quand il ne
s'agit pas de franche hostilité. Les
inévitables difficultés du quotidien ajoutent
leur pouvoir d'usure. Plus d'un est contraint à des
collaborations journalistiques, que d'autres tiennent pour
des compromissions : Aragon est critiqué pour avoir
accepté de diriger quelques mois un hebdomadaire de
spectacle et de littérature, Paris-Journal.
Si, cessant définitivement
d'être le « mouvement flou » - appellation
non dépourvue d'auto-dérision qui eut cours un
temps - le surréalisme conquiert à la fin de
1924 une configuration forte aux yeux de l'opinion, c'est
grâce à la publication, par Breton, du premier
Manifeste du surréalisme. La simple
préface que Breton pensait donner aux courts
poèmes automatiques de Poisson soluble est
devenue en cours de rédaction ce Manifeste
cité à juste titre parmi ces grands textes
jalons dont la portée s'apprécie
au-delà des circonstances qui les ont portés.
C'est dans ces pages que le mot « surréalisme
», avancé par Apollinaire en 1917 avec
l'acception générale de dépassement de
la réalité et déjà
réorienté par Breton en 1922, reçoit sa
définition célèbre centrée sur
l'« automatisme psychique pur ». Ces deux
adjectifs visaient à écarter toute confusion
avec l'engouement contemporain pour les
phénomènes métapsychiques de
transmission de pensée ou de communication avec les
esprits.
« SURRÉALISME, n.m. : Automatisme
psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit
verbalement, soit par écrit, soit de toute autre
manière, le fonctionnement réel de la
pensée. Dictée de la pensée, en
l'absence de tout contrôle exercé par la
raison, en dehors de toute préoccupation
esthétique ou morale. »
Non moins célèbres sont les
considérations sur l'image où est
relancée l'idée fondatrice
héritée de Reverdy en 1918 : « L'image
est une création pure de l'esprit. Elle ne peut
naître d'une comparaison mais du rapprochement de deux
réalités plus ou moins
éloignées. » Breton va
renchérir sur une formulation qu'il considère
comme encore marquée d'intellectualité (ce
dont Reverdy se défendra peu après dans une
lettre amicale et précise). Poussant à
l'extrême la conception qui veut que l'image
poétique ait, selon le vocabulaire de
l'électricité statique cher à l'auteur,
un « potentiel » d'autant plus élevé
que les termes mis en rapport seront plus
éloignés l'un de l'autre, le Manifeste
suggère, exemples à l'appui, que des
poèmes soient fabriqués « par
l'assemblage aussi gratuit que possible [...] de titres et
de fragments de titres découpés dans les
journaux ». Proposés au lecteur, quelques
assemblages typographiques déroutants font
émerger des significations troublantes et
insaisissables ; de ces fragments découpés
dans des publicités et soumis à un assemblage
point totalement aléatoire, faut-il s'étonner
qu'émane une rêverie sur la femme et son
domaine ?
Mais le Manifeste vibre aussi d'espoirs
révolutionnaires qui débordent le champ de la
littérature. Comme l'a écrit naguère
Marguerite Bonnet décelant « comme un
tremblement de questions » sous les formules parfois
péremptoires, c'est d'une redéfinition de
l'homme qu'il s'agit. Sachons entendre dans ce texte une
injonction à refuser les tentations d'abdiquer devant
la contrainte sociale et à déployer les
virtualités de l'imagination ; plus largement, un
appel à la libération de l'esprit.