l ne sera pas dit que le dadaïsme aura servi
à autre chose qu'à nous maintenir dans cet
état de disponibilité parfaite où nous
sommes et dont maintenant nous allons nous éloigner
avec lucidité vers ce qui nous réclame. »
(Les Pas perdus)
Rapports devenus difficiles avec Tristan Tzara,
réticences grandissantes devant les activités
dadaïstes, prise de conscience du risque éthique
contenu dans la révolte systématique :
à partir de 1922, Breton se détourne de Dada.
Dans l'atelier qu'il occupe désormais rue Fontaine,
autour de lui et de sa femme, Simone Kahn,
épousée l'année
précédente, se réunissent Crevel,
Desnos, Péret : amorcée par les manifestations
de Dada, la conscience du groupe acquiert sa pleine
dimension et inspire des activités authentiquement
collectives. C'est une véritable exploration du
domaine mental qui s'opère à travers les
révélations déroutantes et les
transcriptions des rêves, ainsi que les jeux
collectifs. Un peu plus tard, très différentes
des séances où le spiritisme banal cherche la
communication avec l'au-delà, les expériences
de sommeil hypnotique, dans lesquels Crevel et surtout
Desnos joueront un rôle de premier plan, se
multiplient, parfois dangereusement, au point que Breton se
décidera à y mettre fin. Renouant avec
l'idée romantique d'inspiration si refoulée
par l'époque, Breton espère alors que
l'« entrée des médiums »
donne accès aux confidences de l'inconscient aussi
bien qu'au libre déploiement des virtualités
du langage. C'est ainsi que Simone Breton évoque dans
une lettre les aptitudes exceptionnelles de Desnos à
prophétiser « dans un style
mystérieux, symbolique, des choses mieux que la
vérité si elles ne sont pas la
vérité, et d'un ton impressionnant, comme
devaient être pour les Grecs les oracles de leurs
sibylles. Plus impressionnant, parce que ce n'est pas une
femme nerveuse qui parle, mais un poète,
imprégné de tout ce que nous aimons et croyons
s'approcher du fin mot de la vie ». À quoi
s'ajoutent les messages singuliers captés dans le
quotidien : rencontres, paroles saisies au vol, signaux
aussi impérieux qu'énigmatiques.
Plutôt la vie, du recueil de
poèmes Clair de terre (1923) laisse entrevoir
ce que ces réorientations existentielles ont à
la fois de périlleux et d'attirant :
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« Plutôt la vie avec ses draps
conjuratoires
Ses cicatrices d'évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma
tombe
La vie de la présence rien que de la
présence
Où une voix dit Es-tu là où une autre
répond Es-tu là [...]
Plutôt la vie avec ses salons d'attente
Lorsqu'on sait qu'on ne sera jamais introduit [...]
Plutôt la vie défavorable et longue
Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins
doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il
ferait libre oui
Plutôt la vie »
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Autre sollicitation forte en ces années :
la peinture. Outre l'inclination personnelle qui lui a fait
acquérir très tôt le troublant
Cerveau de l'enfant de Chirico ou soutenir les
difficiles débuts de Max Ernst à Paris, Breton
depuis 1920 a une fonction de conseiller artistique
auprès du couturier Jacques Doucet. Ce n'est pas son
moindre mérite que d'avoir fait entrer dans la
collection du mécène Les Demoiselles
d'Avignon de Picasso, toile considérée
comme initiatrice du cubisme - aujourd'hui au Musée
d'Art moderne de New York . Plus encore, elle est à
ses yeux une pièce considérable dans
l'aventure moderne. Comme il l'écrit à Doucet
le 6 novembre 1923 pour l'inciter à l'achat,
« c'est là une oeuvre qui dépasse pour
moi singulièrement la peinture, c'est le
théâtre de tout ce qui se passe depuis
cinquante ans, c'est le mur devant lequel sont passés
Rimbaud, Lautréamont, Jarry, Apollinaire et tous ceux
que nous aimons encore ».