ontrairement à une légende
récente, l'invention de l'écriture automatique
n'est pas redevable aux idées du psychologue Pierre
Janet sur l'« automatisme psychologique »; elle ne
doit pas davantage à la parapsychologie de l'Anglais
Myers, totalement inconnue de Breton avant la fin de 1924.
Rappelons que la découverte de la pensée de
Freud date de l'été 1916, bouleversement que
sa correspondance permet de mesurer au jour le jour. Au
premier plan des nouveaux horizons entrevus : l'accent mis
par la psychanalyse sur la parole, par laquelle
s'établit la relation entre le sujet et le
médecin. Le fait que Freud et le jeune Jung aient
interrogé des textes de Goethe ou de Shakespeare va
susciter le projet de produire, au moyen de l'abandon
à l'inspiration, des documents dont le
déchiffrement fera apparaître le «
minerai brut », l'« or » de la
pensée ; laissant courir sa plume, le sujet aura en
effet les meilleures chances de s'affranchir de la censure.
Au milieu de la période d'exaltation
presque continuelle que constitue l'année 1919,
Breton et son ami Philippe Soupault se livrent, en quelques
semaines, à l'écriture de l'essentiel des
Champs magnétiques, expérience
hâtive, éprouvante, menée en alternance,
chacun étant tour à tour comme le «
pôle » agissant de l'aimant. Un
témoignage, de peu postérieur, fait revivre
l'étrange situation des acteurs qui en
vérité sont « agis » par le flux
verbal : « Nous remplissons des pages de cette
écriture sans sujet ; nous regardons s'y produire des
faits que nous n'avons pas même rêvés,
s'y opérer les alliages les plus mystérieux ;
nous avançons comme dans un conte de fées.
»
Bientôt la revue Littérature en
publie un fragment, La Glace sans tain, dont la
fièvre glacée n'a rien perdu aujourd'hui de
son pouvoir sur le lecteur : « Prisonniers des
gouttes d'eau, nous ne sommes que des animaux
perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits
et les affiches enchantées ne nous touchent plus.
À quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces
sauts de joie desséchés ? Nous ne savons plus
rien que les astres morts ; nous regardons les visages ; et
nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus
sèche que les plages perdues ; nos yeux tournent sans
but, sans espoir. Il n'y a plus que ces cafés
où nous nous réunissons pour boire ces
boissons fraîches, ces alcools délayés
et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs
où sont tombées nos ombres mortes de la
veille. [...] Lorsque les grands oiseaux prennent leur vol,
ils partent sans un cri et le ciel strié ne
résonne plus de leur appel. Ils passent au-dessus des
lacs, des marais fertiles... »
Ces lignes semblent défier le commentaire.
« On aborde ici un rivage où manquent les
repères. Dans les propos de la voix
intérieure, par les lacunes du sens comme dans
l'éclat des formules, quelque chose se dit,
impérieusement, mais de façon si oblique que
l' " écrivant " lui-même ne possède pas
la grille susceptible de décrypter ce langage. Les
pôles, dont la limaille des phrases ne fait que
matérialiser les lignes d'induction, lui demeurent
aussi invisibles qu'à tout autre. Tout se passe comme
si la parole qui jaillit sous l'effet des forces
souterraines, par une sorte de mouvement dialectique,
devenait agissante à son tour . »
(Marguerite Bonnet).
La tradition scolaire a privilégié
à l'excès la place de l'écriture
automatique, à quoi elle réduit le
surréalisme, oubliant que Breton lui-même a
parlé plus tard de l'« infortune continue
» qui avait obéré cette pratique :
loin de lui l'idée de publier les nombreux cahiers
couverts de l'«écriture sans sujet
». Il n'en reste pas moins que cette
écriture se présentera constamment comme un
recours, une reprise de contact vivifiante avec le
jaillissement originel du langage. Témoin, à
l'intérieur de longs poèmes très
médités comme Pleine marge (1940) et
Les États généraux (1943), des
surgissements verbaux déroutants. À la fin de
sa vie, Breton privilégiera, au lieu des grandes
dictées de l'inconscient, les « phrases ou
tronçons de phrases, bribes de monologue ou de
dialogue, extraits du sommeil et retenus sans erreur
possible tant leur articulation et leur intonation demeurent
nets au réveil .» (Le La, 1961).