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André Breton / Pourquoi écrivez-vous ?
 

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n constate qu'à partir de 1916, des sollicitations diverses se sont conjuguées pour mener progressivement Breton jusqu'à un questionnement radical sur l'écriture : l'initiation à une poésie moderne qui met à mal « l'ancien jeu des vers » - pour reprendre l'expression d'Apollinaire dans le poème Les Fiançailles -, l'influence décapante d'un Valéry apprécié moins pour sa production poétique que pour le nihilisme lucide de Monsieur Teste, la complicité brève et intense avec Jacques Vaché, le nouveau regard que l'initiation à la psychiatrie et à la psychanalyse invite à poser sur les productions poétiques. Revenu à Paris après l'armistice du 11 novembre 1918, dans l'exaltation du retour à la vie littéraire et artistique, il découvre à la Bibliothèque nationale les peu connues Poésies d'Isidore Ducasse (Lautréamont) qu'il copie fiévreusement, partageant avec Aragon et Soupault son enthousiasme pour « l'idée moderne de la vie » qui s'y trouve annoncée et pour la mise en accusation de l'acte d'écrire que Ducasse pratique par la négation systématique et le retournement des maximes des moralistes.

On ne s'étonnera pas que la reproduction des Poésies de Ducasse figure aux premiers sommaires de la revue Littérature que Breton a fondée en mars 1919 avec Aragon et Soupault. Débutant sous des apparences conciliantes et faisant d'abord une part glorieuse à la génération des Gide et des Valéry, cette mince publication va bientôt s'ouvrir ainsi à un esprit plus subversif. Ainsi, en mai 1919, affichant la rupture totale avec un symbolisme dont ses premiers essais poétiques se sont lentement départis et montrant en revanche sa fascination pour la « réclame » moderne (il n'oublie pas l'interpellation d'Apollinaire : « Rivalise donc poète avec les étiquettes des parfumeurs »), Breton y publie le poème Le Corset-Mystère, composé avec des bouts de publicité et des expressions toutes faites : violence iconoclaste dont le mouvement Dada donnait dans le même temps l'exemple.

C'est en effet de Suisse que provient le message décisif. La longue et saisissante lettre reçue par Breton le 21 septembre 1919 du jeune poète roumain Tristan Tzara, fondateur de Dada, va cristalliser sa suspicion à l'encontre de la légitimité même de la pratique littéraire. « Si l'on écrit, ce n'est qu'un refuge : de tout " point de vue " . Je n'écris pas par métier. [...] On écrit aussi parce qu'il n'y a pas assez d'hommes nouveaux, par habitude... » En novembre 1919, Littérature lance l'enquête célèbre : « Pourquoi écrivez-vous ? » Deux réponses radicales retiendront les initiateurs : celle de Paul Valéry, ironique et nihiliste, « Par faiblesse » ; celle de l'écrivain norvégien Knut Hamsun, « J'écris pour abréger le temps ».

Tzara arrive à Paris le 17 janvier 1920. Jusqu'à la fin de 1921, le groupe de Littérature va afficher son engagement dans le mouvement Dada, prenant une part active à des manifestations délibérément scandaleuses : lectures de manifestes provocateurs, représentations de sketches animés par l'esprit de l'absurde, festival Dada à la salle Gaveau, vernissage tumultueux d'une exposition Max Ernst le 2 mai 1921, etc. Bien qu'il se détache intérieurement de ces activités sur lesquelles sa correspondance et ses écrits intimes sont quasiment muets, Breton n'en accorde pas moins une participation systématique à Dada jusqu'à ce que ses réticences propres et des frictions avec Tzara le mènent à prendre définitivement ses distances.