n constate qu'à partir de 1916, des
sollicitations diverses se sont conjuguées pour mener
progressivement Breton jusqu'à un questionnement
radical sur l'écriture : l'initiation à une
poésie moderne qui met à mal «
l'ancien jeu des vers » - pour reprendre
l'expression d'Apollinaire dans le poème Les
Fiançailles -, l'influence décapante d'un
Valéry apprécié moins pour sa
production poétique que pour le nihilisme lucide de
Monsieur Teste, la complicité brève et
intense avec Jacques Vaché, le nouveau regard que
l'initiation à la psychiatrie et à la
psychanalyse invite à poser sur les productions
poétiques. Revenu à Paris après
l'armistice du 11 novembre 1918, dans l'exaltation du retour
à la vie littéraire et artistique, il
découvre à la Bibliothèque nationale
les peu connues Poésies d'Isidore Ducasse
(Lautréamont) qu'il copie fiévreusement,
partageant avec Aragon et Soupault son enthousiasme pour
« l'idée moderne de la vie » qui s'y
trouve annoncée et pour la mise en accusation de
l'acte d'écrire que Ducasse pratique par la
négation systématique et le retournement des
maximes des moralistes.
On ne s'étonnera pas que la reproduction des
Poésies de Ducasse figure aux premiers sommaires de
la revue Littérature que Breton a
fondée en mars 1919 avec Aragon et Soupault.
Débutant sous des apparences conciliantes et faisant
d'abord une part glorieuse à la
génération des Gide et des Valéry,
cette mince publication va bientôt s'ouvrir ainsi
à un esprit plus subversif. Ainsi, en mai 1919,
affichant la rupture totale avec un symbolisme dont ses
premiers essais poétiques se sont lentement
départis et montrant en revanche sa fascination pour
la « réclame » moderne (il n'oublie pas
l'interpellation d'Apollinaire : « Rivalise donc
poète avec les étiquettes des parfumeurs
»), Breton y publie le poème Le
Corset-Mystère, composé avec des bouts de
publicité et des expressions toutes faites : violence
iconoclaste dont le mouvement Dada donnait dans le
même temps l'exemple.
C'est en effet de Suisse que provient le message
décisif. La longue et saisissante lettre reçue
par Breton le 21 septembre 1919 du jeune poète
roumain Tristan Tzara, fondateur de Dada, va cristalliser sa
suspicion à l'encontre de la légitimité
même de la pratique littéraire. « Si
l'on écrit, ce n'est qu'un refuge : de tout " point
de vue " . Je n'écris pas par métier. [...] On
écrit aussi parce qu'il n'y a pas assez d'hommes
nouveaux, par habitude... » En novembre 1919,
Littérature lance l'enquête
célèbre : « Pourquoi
écrivez-vous ? » Deux réponses
radicales retiendront les initiateurs : celle de Paul
Valéry, ironique et nihiliste, « Par
faiblesse » ; celle de l'écrivain
norvégien Knut Hamsun, « J'écris pour
abréger le temps ».
Tzara arrive à Paris le 17 janvier 1920.
Jusqu'à la fin de 1921, le groupe de
Littérature va afficher son engagement dans le
mouvement Dada, prenant une part active à des
manifestations délibérément
scandaleuses : lectures de manifestes provocateurs,
représentations de sketches animés par
l'esprit de l'absurde, festival Dada à la salle
Gaveau, vernissage tumultueux d'une exposition Max Ernst le
2 mai 1921, etc. Bien qu'il se détache
intérieurement de ces activités sur lesquelles
sa correspondance et ses écrits intimes sont
quasiment muets, Breton n'en accorde pas moins une
participation systématique à Dada
jusqu'à ce que ses réticences propres et des
frictions avec Tzara le mènent à prendre
définitivement ses distances.