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Bataille pour le Français

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Michèle Gendreau-Massaloux
rectrice de l’Agence universitairede la francophonie (AUF)

Je voudrais d’abord remercier tous ceux d’entre vous qui, dans des pays très nombreux et très divers, ont préparé mes missions, m’ont accueillie, guidée avec minutie et efficacité, alors qu’il n’y a aucune raison pour que le conseiller culturel de la France soit plus attentif à mes voyages à l’étranger qu’à ceux des représentants d’autres États liés à la francophonie, et qui sont sinon puissants, du moins nombreux.

Je remercie également Xavier North de m’avoir invitée à penser « la bataille pour le français », un sujet opportun, car il nous amène, au cours de la troisième partie de ces journées, dite « technique » parce qu’elle concerne vos outils — que je connais pour les avoir vus à l’oeuvre sur le terrain — , à nous interroger sur votre travail. Quitte à « re-miner » à son intention — comme on l’a déjà fait — le mot « bataille », qu’il a soigneusement « déminé » au début de la séance, je souhaite interpréter ce titre en relation avec ce que j’ai observé de votre situation et de votre rôle.

Le dictionnaire de l’Académie française — qui n’est probablement pas le meilleur outil en francophonie pour décrire, comme l’a souligné Bernard Cerquiglini, la variété des français — , indique qu’une bataille se fait entre deux camps ; c’est aussi la proposition des autres dictionnaires, y compris ceux de la francophonie. Or tel est le sens qu’il faut à mon avis contester. S’il y a bataille, et sans doute elle existe, celle-ci doit d’abord être livrée contre ceux qui pensent la bataille comme une guerre entre deux camps. Comme beaucoup de questions ont été posées par l’assistance, je voudrais les reprendre sous cet angle, et sous l’angle général qui sera celui de l’intervention d’Hervé Cassan quant à la langue française dans les institutions internationales, celui de Jean-Claude Guédon quant à la langue dans les revues scientifiques, sur Internet et dans les archives ouvertes, et celui de Denis Louche dans le réseau de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger.

Votre mission, aujourd’hui, me semble rude parce qu’elle n’est plus liée seulement à l’histoire ni au reflet. Elle consiste peut-être à passer du deux au plus de deux, et à récuser toute vision qui serait exclusivement celle du conflit, ou du duel. C’est une bataille contre le conflit parce que dans la réalité il y a toujours plus de deux forces en présence et que c’est ce plus du deux que vous êtes à chaque pas amenés à valoriser. Il se trouve d’abord, dans les pays où la langue française apparaît à côté de la langue de l’État, dans la diversité linguistique. Si ce qui vient d’être dit sur l’Égypte justifie aujourd’hui la création d’une université française d’Égypte, c’est parce que l’Égypte est un pays arabe anglophone dans lequel le français apparaît comme tiers. Le tiers introduit la nécessité et produit l’intérêt. Si, aux États-Unis, les communautés hispaniques réclament du français, si les communautés créoles, négligées par l’histoire, demandent à retrouver leurs racines, c’est parce qu’elles introduisent dans le deux — celui de l’espagnol face à l’anglais ou du français face au créole — , qui n’est jamais qu’une figure du un, décomposé par la guerre, une exigence de prise en compte de ce qui n’est pas nécessairement, de plus, le visage officiel d’un seul français, celui de France. À la diversité externe du français par rapport aux autres langues répond alors la diversité interne, celle des différentes variétés du français. Le tiers, outre qu’il introduit la nécessité et produit l’intérêt, désamorce aussi la bataille.

Le mot « guerre » doit d’ailleurs lui aussi être interrogé. Quand je suis aux États-Unis ou au Canada, puisque le siège de l’Agence universitaire de la francophonie est à Montréal, le mot « war » apparaît sur tous les écrans de télévision de l’Amérique, surtout dans l’expression « War against Al Qaida » ; mais s’agit-il d’une guerre ? Si l’on interrogeait les juristes, ils ne seraient pas vraiment d’accord. En tout cas, la « guerre » — le mot et la chose — résulte le plus souvent d’une volonté de réduire la réalité à du deux, à un affrontement bilatéral, le deux n’étant qu’une façon pour le un de refuser qu’il y ait plus de deux.

Par exemple, un des intervenants demandait tout à l’heure si la francophonie ne devrait pas, comme le British Council dont on a cité l’analyse, se doter d’un outil d’observation et de prévision de l’avenir du français. Cette question portait, par un de ses aspects, sur les relations entre le deux et le un.

En effet, en réclamant un outil « pour faire une photographie de la situation du français », il exprimait le souhait que soit recueillie une image en miroir du français. La langue française aime son propre reflet et la France aime contempler sa langue. C’est pour cela que les associations de professeurs de français sont parfois tentées de considérer la langue française à partir de ce qu’elle était à une certaine « grande » époque, alors que pourtant la langue d’usage, celle des romans feuilletons télévisés doublés en français, a plus de succès à l’extérieur de la francophonie institutionnelle. Sur Internet, des modules de formation à la langue française, en provenance de Londres, de Madrid ou de Washington — qui coûtent souvent moins cher que les méthodes produites dans le monde francophone — sont plus recherchés et plus faciles d’accès que les outils qui résultent d’une demande axée sur le français de l’Académie, parce qu’ils ne regardent pas la langue dans le miroir de son identité ou de son histoire. Il y a, dans le retour vers le propre comme dans le retour vers l’origine, quelque chose comme un danger, qui du reste bat au coeur même du mot « bilatéral ».

En revanche, cette question sur l’observation du français est novatrice si l’on tient compte de ce que l’observation ne peut pas se contenter d’un seul lieu, ni se refléter ou se traduire dans un retour vers ce lieu. Il existe beaucoup d’endroits où la langue française peut être observée dans sa relation aux autres langues : il s’agit de tous les lieux autres que la France, non seulement dans l’Afrique francophone, mais aussi dans l’Afrique anglophone, où l’on souhaite parfois apprendre le français. En Afrique francophone, la France n’est jamais, comme l’a dit Marina Yaguello, mieux en phase avec les changements du monde que lorsqu’elle fait la place du trois, en admettant l’anglais à ses côtés ou en épaulant l’enseignement des langues nationales, par exemple par la production de grammaires du wolof, du sérère ou du bambara...

Voilà que mon propos rejoint un sujet qui concerne beaucoup de projets conduits par le ministère des Affaires étrangères : le partenariat. L’action bilatérale est confrontée aujourd’hui à une mutation qui la conduit à ne plus se limiter au renvoi du regard de l’autre vers soi, même s’il est lié à une défense du français ou à une « bataille pour le français ». Une armée en guerre est amenée un jour à compter ses morts. Être du côté du pluralisme, c’est au contraire valoriser une coexistence linguistique fondée sur une approche pacifique — et se situer du côté de l’exigence, chère au président de la République, que rappelait Dominique de Villepin hier, du respect de la dignité de chaque peuple et de chaque langue.

L’action bilatérale est amenée à faire l’expérience du principe du tiers. Il faut, pour y parvenir, transformer les actes quotidiens par lesquels passent vos métiers. C’est aussi un grand pari que j’illustrerai pour terminer d’une anecdote à la gloire de l’un d’entre vous, dont je ne sais même pas s’il est dans cette salle. Dans un pays que je ne citerai pas, le personnel de l’ambassade ayant changé, l’équipe nouvelle s’est trouvée dans une situation de découverte. Lorsque j’ai appris qu’un important colloque philosophique allait se produire dans ce pays, en langue française, et que cette manifestation allait réunir les meilleurs étudiants des nations de la région dans cette discipline, j’ai informé l’ambassadeur de ma présence à ce colloque, et j’ai constaté non seulement que l’ambassade n’était pas informée de sa tenue, mais que la manifestation était organisée par le Goethe Institute. Et la situation s’est transformée : en réussissant à trouver la place qui lui revenait dans la préparation et la tenue du colloque, l’équipe de l’ambassade a permis aux étudiants et aux chercheurs francophones réunis à cette occasion de prendre contact avec les représentants de la France. Quant aux organisateurs allemands, francophiles et pour certains francophones, ils étaient très satisfaits de cette démarche proprement européenne.

Voilà du trois qui est un modèle d’action. Il serait possible d’ajouter d’autres exemples, en évoquant des fondations ou des organismes, privés autant que publics, soucieux de participer à des projets qui ne conduisent ni à des concurrences ni à des renvois d’images. Abdelwahab Meddeb remarque justement que parfois le meilleur de la langue française permet au monde arabe de dire de lui-même ce que la langue arabe ne dit pas.

L’avenir de votre métier, je l’imagine volontiers sous les couleurs de cette recherche du tiers, qui ne peut plus être le tiers exclu. Je le vois aussi comme le refus du duel, et je suis convaincue que cette bataille-là, vous l’avez déjà sinon gagnée, du moins engagée.

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