Denis Louche directeur adjoint de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE)
La participation de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger à cette table ronde ne va pas de soi. Elle est « biaisée », comme les soldats de l’armée du pharaon qui défilent « de profil » sur les bas-reliefs. Mais elle est aussi « centrale ».Biaisée tout d’abord parce que nous ne sommes pas l’agence pour l’enseignement du français, mais pour l’enseignement français. Nos missions sont inscrites dans la loi de 1990 qui crée l’AEFE : en premier, l’accueil des élèves français dans le cadre d’une véritable délégation de mission de service public, puis l’accueil d’élèves étrangers dans le cadre d’une mission de rayonnement culturel et linguistique, ensuite une mission de coopération avec les établissements étrangers, enfin la gestion des bourses scolaires destinées aux enfants français.
Plus de 400 établissements de par le monde, dont environ 260 directement liés à l’agence, participent à ces quatre missions en assurant une scolarité à la française dans le cadre de l’homologation. Quelque 240 000 élèves les fréquentent, dont 158 000 sont inscrits dans les établissements en gestion directe ou conventionnés avec l’agence. Parmi eux, 60 % sont étrangers. Ce sont ces derniers qui bien souvent constituent le terreau de nos relations bilatérales.
Ce dispositif est unique. Ni les Allemands, ni les Britanniques, ni les Américains n’ont l’équivalent en termes de maillage.
C’est un dispositif « au contact » de nos partenaires. Il est en effet possible, presque partout dans le monde, de trouver une école ou un lycée français dont les enseignements suivent à la lettre les programmes français et qui garantissent à ces élèves les mêmes chances qu’à un élève inscrit en France. Et vous devinez comme cela est important pour nos compatriotes français, qui sont ainsi assurés de ne pas couper les liens avec la France.
C’est aussi, si je puis dire, un dispositif « au-delà des lignes ». Implantés au coeur du pays d’accueil, nos établissements ont le devoir de s’ouvrir à la langue et à la culture de celui-ci. C’est bien de se mesurer à nos grands établissements de France, c’est mieux encore de se dire que justement parce qu’on est à Londres, à Rome ou à Tokyo, on doit offrir aux élèves un enseignement qu’ils n’auraient pas en France. L’adaptation des programmes doit être la règle. Sections européennes ou internationales, option internationale du baccalauréat, bac franco-allemand sont autant de clefs pour permettre à nos élèves de bien maîtriser deux langues et deux cultures, et d’en faire de véritables « passeurs » dont nous avons tant besoin aujourd’hui. Cet au-delà des lignes est en tout cas parfaitement cadré dans les lignes de nos programmes.
C’est un bel enjeu dans cette bataille pour le français où nous ne sommes pas « contre » mais « tout contre », comme l’armée du roi entourait ce dernier et vous savez que « bataille » désignait au Moyen Âge l’armée du souverain qui avait pour mission de le protéger lui et sa langue, autrement dit, lui et sa nation…
En formant au bilinguisme nombre d’élites étrangères, en développant une relation dépassionnée à l’anglais, nos établissements créent aujourd’hui les conditions d’une véritable action de coopération. Il ne s’agit plus d’occulter, mais d’exploiter cette chance unique qu’est la maîtrise de deux ou de plusieurs langues et cultures obtenues dans le cadre d’une vraie formation : n’oublions pas que les élèves étrangers font souvent une scolarité complète chez nous.
Je parlais de coopération. Cette mission est clairement inscrite dans la loi. C’est la troisième que nous avons peu exploitée en tant que telle. L’ouverture d’un lycée international à Alger avec très peu d’élèves français, la mise en place par l’agence à Kaboul d’une structure pour gérer nos actions avec les deux lycées afghans d’Esteqlal et de Malalaï, où nous n’avons aucun élève français et où les programmes sont afghans, ont redonné récemment du sens à cette mission.
Il faut que vous l’ayez en tête pour ne pas enfermer nos établissements dans une définition trop restrictive. Car qui dit bataille, dit mobilisation des énergies et des savoirs, mais dit aussi recherche de cohérences et de complémentarités.
Nous y oeuvrons pour notre part. Les lycées français de l’étranger s’ouvrent aux langues et aux cultures du monde, et en même temps, nous veillons à y promouvoir les formations supérieures françaises. L’agence a mis en place un programme de bourses d’excellence, désormais relayé par le programme « Major » de la DGCID ; elle travaille en étroite liaison avec EduFrance pour que les anciens élèves de nos établissements optent davantage pour des formations à la française.
Cohérence et complémentarité ne veulent pas dire cependant que l’agence doive se substituer à tous nos programmes de coopération. Pensons à la subsidiarité ! Avant de chercher à faire augmenter le pourcentage de nos élèves étrangers, il faut se demander s’il n’existe pas, à côté de nos établissements, des structures internationales (les écoles européennes), locales, avec lesquelles par hypothèse nous travaillons déjà ou nous pourrions coopérer, quitte à y associer l’établissement français.L’agence a, elle aussi, ses contraintes, qui sont aujourd’hui de répondre partout à des demandes accrues de scolarisation d’enfants français et de nationaux. Elle est donc ouverte à toute réflexion stratégique pluriannuelle qui prendrait en compte l’ensemble du dispositif de coopération. Il y avait un plan « armée 2000 ». Pourquoi n’y aurait-il pas un plan « AEFE 2010 » ?Dans cette bataille pour le français, l’agence, vous le voyez bien, est en réalité au coeur d’un dispositif dont elle n’est pourtant qu’un des éléments. Elle s’inscrit résolument à vos côtés tout en rappelant cependant que, dans toute bataille, et ce sera mon dernier mot, il ne faut pas oublier le nerf de la guerre…