Jean-Claude Guédon professeur à l’université de Montréal, Internet Society
Merci beaucoup. Merci de m’avoir invité ici d’autant plus que je ne crois pas avoir beaucoup la réputation d’un diplomate ; c’est donc assez flatteur pour moi de me retrouver dans ce genre de cadre. Ce que je voudrais essayer de dire très brièvement, c’est qu’il faudrait reprendre effectivement l’analyse refusant la binarité de la bataille pour aller vers ce que j’appellerais, moi, un système, une vision systémique des langues, et peut-être même pour utiliser (puisque je suis francophone, je peux avoir ce petit travers) une sorte de (filons la métaphore) vision écologique des langues, en se demandant comment ça pourrait fonctionner et comment ça peut se développer.
Si on considère qu’une langue est une sorte d’organisme multicellulaire vivant ayant des caractéristiques ressemblant à celles d’un organisme « normal » (à cette différence près que les cellules n’ont peut-être pas toujours une contiguïté physique ; mais c’est précisément la nature des messages, la nature de la communication qui permet cette délocalisation des cellules) ; si donc, on considère que ces cellules se nourrissent de messages, il me semble très clairement que devraient naître un certain nombre de règles, de principes qui pourraient animer rapidement une stratégie (on parlait tout à l’heure d’un besoin de stratégie), disons une stratégie de présence de la langue française dans une niche écologique particulière, ou dans des niches écologiques particulières.
Il me semble qu’il faut immédiatement se dire : « Bon, le français dispose d’un nombre important de messages. » Mais tout de suite apparaît une autre grande fascination du monde francophone qui, quelque part, va rejoindre un peu vos propos, monsieur Cassan, sur les fonctionnaires , à savoir une espèce de réflexion sur le droit, la priorité du droit et, en particulier, la propriété intellectuelle et le droit d’auteur. Prenons un exemple précis. Vous savez tous que le droit d’auteur vous permet de faire une copie privée pour vous-même. Mais si vous voulez faire de l’enseignement avec ce texte, il faut immédiatement passer par toute une série de paiements de droits, etc., dans la tradition des droits d’auteur. Savez-vous qu’aux États-Unis donc dans la tradition du copyright il existe un droit qui permet dans les universités, dans les écoles, de copier des parties de textes dans des limites précises. On peut par exemple extraire un chapitre d’un livre sans rien demander à personne à des fins d’enseignement. On peut publier, republier ces fragments dans un article, dans une classe, sans demander à l’éditeur si c’est possible ou non, ce qui évidemment facilite l’enseignement, l’efficience, disons l’efficacité de la procédure pédagogique. Mettons face à face deux professeurs travaillant dans les conditions diverses du droit d’auteur et du copyright, je n’ai pas besoin de vous dire que l’un dispose d’emblée d’un avantage sur l’autre. L’autre a des hypothèques à régler.
Prenons un autre aspect de la culture francophone qui n’est pas d’ailleurs exclusif à la France, on retrouve cela au Québec, où je vis : la mentalité commerciale des grands éditeurs. Il existe des fonds considérables d’ouvrages en France qui ne sont plus imprimés, mais on n’y touche pas et on n’a pas le droit de les relâcher. En outre, si quelqu’un le fait pour vous alors que vous ne tirez pas un centime de ce genre de texte depuis peut-être des décennies vous allez sauter sur le dos de cet individu et l’empêcher de mettre à disposition du monde entier, par exemple avec Internet, ces textes oubliés et complètement négligés. Je pense très précisément aux travaux de la bibliothèque de Lisieux, que certains d’entre vous connaissent peut-être c’est un travail passionné d’une petite bibliothèque et de son directeur, je crois, qui fait ça avec ses collaborateurs. Un jour, il a eu la malchance de mal calculer les limites du droit d’auteur français parce que vous savez, en plus, il n’est pas simple ce droit d’auteur : si vous avez fait la guerre, si vous avez été prisonnier, si vous avez été blessé, enfin à chaque fois votre droit d’auteur s’étend un petit peu plus ; notre homme avait oublié ces petits détails mais il y a une officine qui, elle, est très efficace ; elle lui a sauté dessus comme un guépard sur le dos d’une brebis et lui a dit : il faut enlever ça tout de suite. Résultat, il a dit : « Moi, j’ai pas les moyens de vérifier, j’ai pas les ressources financières pour vérifier constamment ces choses-là. » Il a donc retiré tous ces textes de la bibliothèque de Lisieux, et une présence de la francophonie a été ainsi perdue par une sorte de mentalité de propriétaire, très limitative. Alors qu’on pourrait et c’est peut-être la seule façon de le faire, en fait assurer une présence plus forte de la langue française dans son écologie naturelle, que je laisserai les spécialistes préciser (mais on a parlé de liens avec des langues partenaires, on a parlé de liens avec l’arabophonie et ainsi de suite), alors qu’on pourrait, pour assurer cette présence, faire des travaux qui sont déjà faits ailleurs mais les faire peut-être mieux. Je pense, par exemple, aux États-Unis, aux projets lancés par Carnegie-Mellon et qui ont permis de réaliser une rétrospective de nombreuses et importantes revues savantes en sciences humaines et en sciences sociales : elles ont été mises à la disposition des universités pour un coût qui, sans être minime, est quand même relativement modique, et qui permet à de nombreuses institutions, dont certaines françaises, d’y avoir accès. Le résultat immédiat, évidemment, c’est que les rétrospectives de ces revues prennent une importance accrue et deviennent du même coup des enjeux mêmes dans la production actuelle. Plus on lit certaines revues, plus leur importance se manifeste dans le fait que les gens les citent. Et vous connaissez ensuite tout le processus des facteurs d’impact qui commencent à s’étendre aux sciences sociales et aux sciences humaines, et du même coup les problématiques agitées dans ces revues, les types d’analyses, les formes de valeur, le mode de pensée, tout cela est comme propulsé en avant par ce mouvement parfaitement anodin qui repose finalement sur un effort banal, qui est de dire : mettons à la disposition du monde notre production en sciences humaines et sociales récentes, enfin récente depuis quarante ou cinquante ans.
Face à cela, les francophones pour le moment n’ont pas fait grand-chose ou des choses minimes. Alors qu’il existe justement dans les sciences humaines et sociales un fonds francophone considérable d’analyses originales, riches, fortes, parfois connues, parfois méconnues on en a eu quelques exemples ce matin autour de l’Islam qui mériteraient d’être mises à disposition. Précisons que les publications rétrospectives de ces revues portent sur des objets qui ne sont plus des marchandises, mais maintenant simplement un fonds culturel, un dépôt riche. Eh bien, mettons ces revues en ligne, non pas pour un certain coût, mais au contraire gratuitement ! C’est la force d’un pays comme la France qui est centralisé, qui a des politiques culturelles volontaristes, de pouvoir les focaliser sur des points très précis que j’appellerais de « nourriture de la présence » dans un monde qui s’est complètement modifié, transformé, révolutionné par la présence des réseaux et par la numérisation. Si on continue de penser à la culture sous la forme d’objets qui sont en fait des objets que l’on vend, des livres, des films et ainsi de suite, et si on ne met pas plutôt en circulation cette quantité importante de messages riches qui demeurent cachés parce que, souvent, ces revues sont stockées dans quelques bibliothèques et seulement quelques bibliothèques, parfois d’ailleurs mieux aux États-Unis qu’en France, eh bien, cette présence ne sera pas là et la présence du français décroîtra de la même manière. Un projet à pousser, qui ne relève peut-être pas des Affaires étrangères, mais vous pouvez sans doute faire écho à ce genre de préoccupations ailleurs, ce serait d’assurer une présence numérique dans les réseaux des meilleurs produits de la vie intellectuelle et savante française. Merci !