Hervé Cassan chargé du Haut Conseil de la francophonie
Contrairement à vous, je suis un Français qui a très peu travaillé pour la France puisque je suis dans les organisations internationales depuis longtemps ; j’ai été à New York pendant très longtemps, et je suis aujourd’hui tombé, si j’ose dire, dans la francophonie. Je dis bien : tombé dans la francophonie dans tous les sens du terme, et non pas seulement comme un célèbre personnage dans une non moins célèbre marmite, mais aussi parce que mes meilleurs amis me regardent passer de l’ONU à la francophonie avec une sorte de commisération, en me disant : « Mais qu’est-ce qui est arrivé dans ta carrière pour que, d’un poste aussi prestigieux, désormais tu ne t’occupes que de la francophonie ? » J’en ai déduit une chose, c’est que la francophonie est aimée partout dans le monde sauf en France. Il faut véritablement éduquer les Français à propos de l’importance qu’il y a pour eux de s’intéresser à la francophonie. Dans les pays non francophones, tout le monde le comprend. Dans les pays francophones, le Canada, le Québec, les pays africains, la Suisse, la Belgique, ils comprennent immédiatement l’enjeu de la francophonie. C’est en France qu’on a le plus de mal à comprendre ça, et c’est d’autant plus paradoxal que c’est la France qui met le plus d’argent dans les institutions multilatérales de la francophonie tout en en tirant certainement le moins d’avantages.
Mais c’était une introduction à titre de parenthèse que je referme aussitôt, puisqu’on m’a demandé essentiellement de vous parler du statut de la langue française dans les organisations internationales. Je crois que, dans ce domaine, il faut essayer d’être subtil, tout en étant très violent quand cela est nécessaire et quand il faut aborder les politiques. La première chose à dire très simplement, c’est que la France bénéficie historiquement d’une rente de situation considérable. Le français est à côté de l’anglais une langue, non seulement une langue officielle, bien sûr, mais l’une des deux seules langues de travail, et il est clair que si aujourd’hui on avait à réécrire la Charte des Nations unies, ce n’est certainement pas de cette manière-là que serait traitée notre langue nationale. Il faut s’accrocher à cette rente de situation, mais en même temps la comprendre pour ne pas la vivre dans l’irréel. J’ai vu tellement de diplomates français qui passaient leur temps (j’étais alors au cabinet du Secrétaire général) à venir nous embêter, à nous dire : « Vous n’avez pas traduit en français tel document, il n’est disponible qu’en anglais ! » Je crois que ce type de combat nous fait énormément de tort. Pourquoi cela ? Parce qu’il faut dans ce domaine distinguer deux choses : la langue du secrétariat, la langue des fonctionnaires, et la langue des diplomates, la langue des politiques. La langue du secrétariat, c’est de moins en moins de l’anglais. Cet anglais des organisations internationales, ce n’est plus de l’anglais, c’est le plus petit dénominateur commun entre toutes les nations. Il vous faut un mois et demi pour l’apprendre. D’un côté l’anglais, et de l’autre le français : c’est déjà une problématique qui est tout à fait faussée. Si, moi, je sais le français ou si un francophone sait le français, il a accès à la culture francophone et à la littérature francophone. Si un fonctionnaire international sait l’anglais des organisations internationales, il a accès à ses collègues, point final ! J’ai vu énormément de gens à l’ONU travailler toute la journée en anglais et être incapables, quand ils sortaient, d’avoir la moindre conversation dans un dîner new-yorkais parce que c’est une autre langue qu’ils parlaient. Je crois que, quand on veut comparer dans les organisations internationales ces deux données, il faut avoir présent à l’esprit que la mondialisation est en train de fabriquer une langue. J’ai toujours à l’esprit ce que me disait toujours l’un de mes collaborateurs qui était britannique il en avait du moins l’humour : « Mais vous, vous avez de la chance parce que les textes anglais, ils sont souvent traduits en français mais ils ne sont jamais traduits en anglais ! » C’est exactement ça qu’il voulait dire, et c’est tout à fait comme ça que les choses fonctionnent. Ça, c’est la langue administrative et la langue banale pour dire n’importe quoi de la vie quotidienne ! Par contre, quand on est dans la négociation politique, quand on est en face des diplomates, alors là oui, il faut être tout à fait intransigeant ! Parce que négocier de grandes résolutions du Conseil de sécurité, négocier de grands textes dans la langue de l’autre, c’est immédiatement lui céder un terrain considérable. Or malheureusement (je suis fonctionnaire international, je suis tenu à une obligation de réserve, mais on est entre nous), les diplomates français se comportent de façon très incorrecte dans ce domaine. Combien de fois ai-je vu des diplomates français au sein du Conseil de sécurité, au motif que c’était une réunion de nuit, qu’on travaillait dans l’urgence, accepter de réfléchir à des résolutions essentielles en langue anglaise alors qu’ils perdaient la moitié de leurs moyens et la moitié de leur « bargaining power », la moitié de leur capacité de négociation, parce qu’ils n’utilisaient pas leur propre langue. Je dois ajouter à cela et mon expérience malheureusement le montre que, lorsqu’un diplomate français parle anglais, c’est en général celui qui maîtrise le plus mal cette langue, parce que les diplomates français qui parlent très bien l’anglais, en général, ils parlent français parce qu’ils n’ont rien à prouver ! Donc je crois qu’il faut implicitement (et c’est très important dans la stratégie de la France) faire en sorte que tous les grands textes politiques qui sont discutés dans les organisations internationales participent au plurilinguisme, et alors là, on est vraiment dans notre enjeu, dans notre enjeu du combat, dans notre enjeu du conflit ou dans notre enjeu de la lutte.
Deuxième reproche que j’ai à faire à la France, si j’ose dire, c’est que la France n’a aucune stratégie en matière de personnel dans les organisations internationales. Un fonctionnaire français qui va dans une organisation internationale (moi je suis professeur d’université, donc je me mets à part de ce lot), donc un fonctionnaire français normal, si j’ose dire, qui va dans une organisation internationale est toujours perçu comme un être atypique, et c’est toujours très négatif pour sa carrière. J’ai vu un certain nombre de fonctionnaires français et pourtant Dieu sait si, en matière de production, ce que la France sait produire, c’est quand même des fonctionnaires d’un niveau très inférieur au sein des organisations internationales, alors que les Anglais, alors que les anglophones ont une vraie politique de recrutement. Tant qu’au sein de nos administrations diverses, tant qu’au sein de l’École nationale d’administration, que sais-je encore, on n’aura pas changé ce type de mentalité, on n’aura pas intégré les organisations internationales dans la logique des grands corps, on perdra des positions stratégiques considérables parce que les Anglais dans ce domaine-là, je dis les Anglais, pas les anglophones, les Anglais dans ce domaine-là ont une vraie politique et ne nous font pas de cadeaux. Prenez un exemple très simple aujourd’hui : celui qui est à la tête du seul département qui compte, à savoir le département des Affaires politiques, est un Britannique. J’ai un grand respect pour notre compatriote qui dirige le département des Opérations de maintien de la paix, mais au moment où toutes les opérations de maintien de la paix sont plutôt sur le retrait, que ce soit un Français qu’on ait choisi là est une erreur de casting énorme !
La France ne réfléchit pas à ce genre de choses et après, cela a des répercussions considérables. Donc une mauvaise politique linguistique au sein des organisations internationales, une politique de recrutement de personnel qui est nulle, et j’ajouterai (pour parachever le tableau) que les francophones et les Français ne font pas assez aujourd’hui la différence entre la langue comme véhicule et son contenu. Ce qui est très important pour nous dans notre culture, dans nos valeurs, dans ce qu’on veut donner à la mondialisation, c’est le contenu ; et parfois, s’il faut le faire passer dans ce mauvais anglais dont je vous parlais, ce n’est pas un problème, mais que les Français acceptent sans discuter des notions comme « gouvernance » plutôt que la notion d’État de droit, ça change la totalité des choses. Que la notion de diversité n’ait pas fait l’objet d’une véritable analyse française alors que « diversity », c’est vraiment très analysé en Amérique, c’est une erreur et c’est une lacune. Qu’on fasse primer l’idée d’efficience sur l’idée d’égalité, c’est une honte pour la conception qu’on se fait de la démocratie, des élections, des droits de l’homme. Je crois qu’il y a une vraie réflexion à faire en France sur le contenu des mots, parce que le contenu, ce sont des valeurs, et les valeurs, c’est tout le reste.