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Bataille pour le Français

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Pour une stratégie différenciée de promotion

Bernard Cerquiglini
délégué général à la Langue française et aux Langues de France

La mise en oeuvre d’une stratégie différenciée de promotion du français est rendue nécessaire par des phénomènes mondiaux dont plusieurs sont de première importance. La géopolitique : mondialisation ou tribalisation ? Lingua franca internationale ou repli identitaire ? Comme le dit Régis Debray, « CNN et le clocher » ! La géolinguistique, ensuite : nous assistons, par exemple, à la montée de l’hispanophobie aux États-Unis. Umberto Eco me faisait remarquer que les Français, comme d’habitude, ont une guerre de retard : ils luttent contre l’anglais des États-Unis sans comprendre que dans vingt ans on y parlera seulement espagnol ! Reconstitution du bassin linguistique germanophone en Europe ; zones sinophones se reconstituant en Asie du Sud-Est ; risque d’un condominium anglo-hispanophone grâce ou à cause de l’Alena ; rapport enfin très prometteur entre la francophonie et l’arabophonie. On connaît également la concurrence des langues sur le marché linguistique. Elles sont devenues de véritables marchandises, culturellement par le tourisme et par les industries culturelles, économiquement par les investissements que les entreprises font pour la traduction, la formation des cadres et des techniciens. Le Conseil supérieur de la langue française travaille en ce moment sur la question de la traduction ; un groupe de travail fort intéressant examine l’économie de la traduction et des langues, en réunissant des responsables d’entreprise, des directeurs des ressources humaines, etc. : tous soulignent l’enjeu économique de la question du plurilinguisme dans les grandes entreprises. La clientèle visée par le marché des langues change également : extrême diversification de la demande, publics qui apprennent les langues comme ils consomment, public qui se recycle et qui se forme tout au long de la vie. À cela s’ajoutent des phénomènes sociologiques comme l’allongement de la jeunesse mais aussi de la vieillesse, ce qui ouvre des espaces à la formation et à l’apprentissage. Se diversifie enfin le choix des instruments de diffusion : réseau d’établissements, médias, internet (ce sera l’objet de la table ronde suivante, animée ou plutôt propulsée par Michèle Gendreau-Massaloux, dont on connaît l’ardeur). Ces quelques phénomènes mondiaux appellent la mise en oeuvre d’une stratégie de promotion du français résolument offensive, comme le disait Xavier North tout à l’heure (on sait les effets de la méthode du regretté André Maginot), mais également différenciée.

Une telle politique devrait toutefois s’appuyer sur une claire définition des images de notre langue que nous entendons promouvoir. Image politique. Quel poids de l’histoire entre dans la représentation du français ? Langue coloniale, peut-être néocoloniale, langue impérialiste et en tout cas parfois arrogante. Nous nous plaisons à rappeler que le français est parlé sur les cinq continents, cela signifie pour certains que la France est présente sur les cinq continents. Quelle relation conflictuelle ou harmonieuse a marqué les rapports de notre pays avec tel ou tel autre dont nous souhaitons que les ressortissants apprennent notre langue ? Quel est le poids international, enfin, de la France, et donc de la langue qu’elle veut promouvoir ? Xavier North parlait joliment, en ouverture, de la fonction médiatrice du français. Avons-nous gardé au plan international un lien médiateur qui pourrait valoriser notre langue ? Image économique, ensuite. Le français offre-t-il un accès au monde économique ? Dans le marché du travail, quel est le rôle du français par rapport à l’anglais, dans le grand marché international du travail, dans les échanges de cadres ? En un mot, le français confère-t-il un poids économique, un pouvoir ? Image sociale également. Le français offre-t-il des possibilités de promotion, d’ascension sociale ? Les élites continuent-elles à avoir un usage de cette langue ? Image culturelle du français, aussi. Quels indices de prestige lui sont-ils attachés ? Quelles représentations nos amis se font-ils de notre langue ? Et quelle représentation nous en formons-nous ? Bien souvent un mélange de purisme et de nostalgie, fondé sur un monolinguisme fictionnel : comme si en France on ne parlait qu’une langue, et que cette langue était homogène, en ignorant la diversité légitime du français en France, et à plus forte raison en francophonie. Tous les français, j’utilise à dessein un terme pluriel, sont d’égale dignité. Celui de Dakar, celui de Bruxelles, celui de Saint-Étienne, mon cher Paul Fournel, comme celui de Lyon. Xavier North qualifiait le français de langue de contiguïté, de continuité, de dialogue. Être francophone, c’est parler plusieurs langues : une force, face au monolinguisme anglophone dans le monde. Quelle richesse patrimoniale est actuellement attachée à la langue française, qui la rend désirable, qui devrait la rendre désirable ? Quelle expression contemporaine de formes artistiques véhicule-t-elle, qui donne, pour citer un rapport célèbre, un désir de France, et donc un désir de français ? Image médiatique, également. En quoi les événements qui se déroulent dans notre pays sont-ils la marque de son dynamisme ? Y a-t-il là une accroche pour notre langue ? Événements sportifs (Tour de France, Zidane…), culturels (les festivals, les défilés de haute couture chers à Jack Batho…), technologiques (le Salon du Bourget…), etc. Image épistémique, pour finir. Quelle est sa valeur éducative, comme langue de savoir ? Quelle est la valeur de l’ingénierie linguistique que nous avons constituée dans l’apprentissage des langues ? En quoi sa difficulté, réelle ou supposée, est-elle une source de prestige ou d’obstacle pour son apprentissage ?

Les stratégies différenciées fondées sur ces diverses images du français supposent aussi que, si nous devons être fermes sur les objectifs généraux, nous devons nous sentir très libres quant aux actions à mettre en oeuvre. La qualité de notre réponse dépendra de notre capacité d’adaptation, de notre aptitude à imaginer des réponses aussi souples que révocables, tenant compte à la fois des phénomènes mondiaux que j’ai cités et des images multiples de la langue pour ceux qui sont prêts à l’apprendre, à la maîtriser et à la pratiquer.

Cette table ronde devrait permettre de solliciter de la part d’Angels Garcia un témoignage sur la manière dont nos amis catalans comprennent cette problématique, au regard des différents paramètres qui rentrent en résonance, de la part de Robert Chaudenson, dont on connaît l’intelligence caustique, une explicitation des conditions à réunir pour qu’une stratégie différenciée de promotion du français ait quelques chances de réussite, et de la part de Claude Poulet, qui fut en poste au Mexique et qui sert aujourd’hui en Égypte, un témoignage de la politique telle qu’elle est mise en oeuvre concrètement dans sa diversité, ses projets et ses succès. Je leur donne tour à tour la parole.

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