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Bataille pour le Français

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Claude Poulet
attaché de coopération éducative au Caire

Nous allons tenter de rapporter une expérience de terrain à partir de deux pays : le Mexique et l’Égypte, et essayer d’en tirer de grandes lignes de réflexion. Il existe des caractéristiques communes à ces deux nations : pays émergents, une langue maternelle qui n’est ni l’anglais ni le français, une population jeune et importante, un taux de scolarisation satisfaisant, et de très grands écarts de revenus. La langue anglaise est la langue des affaires, la langue de l’enseignement pour l’élite. Et la volonté politique qui prévaut dans l’un comme dans l’autre de ces pays est de mettre une distance par rapport aux États-Unis et ce, en opposition flagrante avec la réalité économique (puisqu’il s’agit dans le cas du Mexique du premier partenaire, et dans celui de l’Égypte du premier bailleur de fonds). Dans les deux cas, nous constatons un préjugé très largement favorable à la France.

Le cadre étant défini, dans ce type de situation finalement assez répandu, comment peut-on, efficacement et dans la durée, participer à la promotion du français ?

Une remarque préalable et d’importance : les enjeux ne sont pas essentiellement linguistiques. Une brève interrogation sur le sens de notre mission nous en convaincra. Avant tout, il nous appartient d’accompagner notre diplomatie dans sa déclinaison culturelle. Elle s’appuie certes sur la langue française, mais celle-ci n’est qu’un moyen parmi beaucoup d’autres. L’essentiel, le but recherché, réside dans le mouvement de sympathie, de compréhension, d’estime et de respect réciproques à créer ou à renforcer. Deuxième enjeu : l’accompagnement du partenaire lui-même. La diversité culturelle à laquelle il aspire s’appuie sur la langue française mais n’en fait pas, là encore, un objectif en soi. Il s’agit d’une recherche plus large, à l’intérieur de laquelle celle-ci n’est qu’un outil, une clef. Troisième axe : la formation des élites et, d’un autre côté, celle du plus grand nombre. Ces formations passent par la mise en place de modèles de type éducatif, qui eux aussi peuvent s’appuyer sur la langue française mais peuvent aussi ne pas s’appuyer sur la langue française, ou bien simplement utiliser notre expertise technique ou pédagogique ou didactique dans les domaines considérés. Autre direction : la promotion des universités ou des filières françaises, tant en France que dans les pays eux-mêmes, passe pour partie seulement par la maîtrise de la langue. Il serait dommage, et c’est malheureusement parfois le cas, que celle-ci constitue un obstacle ou un facteur de découragement à la poursuite d’études en France. Dernier enjeu qui n’est pas seulement linguistique : la visibilité culturelle de la France, qui doit faire une large place à la télévision, aux expositions, aux livres, à la presse, ne doit pas s’appuyer sur la seule langue française, mais doit utiliser la langue ou les langues locales et faire appel aux traductions.

D’autres enjeux peuvent parfois être essentiellement d’ordre linguistique : nous en citerons quelques-uns. Le renforcement de la diffusion voire de l’apprentissage de la langue française à l’intérieur de l’espace francophone va de soi ; encore faut-il lui accorder les moyens appropriés. Il faut concevoir cet effort dans une perspective politique attendue par les pays concernés : le français véhicule beaucoup plus qu’un message, qu’une manière d’être, de concevoir une relation au monde. Il devient un enjeu, à l’heure de la mondialisation, une tentation ou une tentative ou un attrait pour une forme de non-alignement. Les enjeux sont linguistiques dans l’impérieuse nécessité de mettre en oeuvre des dialogues. Dialogue par exemple sur les racines, les comportements, les visions du monde dans le cadre de la latinité entre le français et l’espagnol, mais aussi un dialogue des cultures se déclinant entre arabophonie et francophonie. Par ailleurs, les enjeux sont essentiellement linguistiques pour l’accès aux données, au savoir français, en particulier sur Internet : il s’agit de promouvoir simultanément la langue d’accès et les contenus, et tant le référentiel que le corpus.

Ces enjeux, ces présences, ces évidences se déclinent à travers des stratégies. Nous en avons répertorié cinq qui se sont déroulées au fil des ans et ensuite ont pris des formes de simultanéité : la substitution, la veille, l’incitation, le volontarisme et le réalisme.

On convient aujourd’hui un peu rapidement que la substitution est une stratégie dépassée, voire condamnée. Pour autant, force est de reconnaître qu’elle reste cependant appréciée et réclamée par nos partenaires. Deuxième stratégie, la veille, d’inspiration « scientiste » ; entre le moment de la prise en considération réelle de l’état des lieux et l’élaboration d’une réponse en principe adaptée, les choses changent, évoluent, et cette stratégie de veille parfois a pu nous conduire à une nouvelle illustration du mythe de Sisyphe. La troisième chose, c’est l’incitation. Cette incitation politique dans la promotion de notre langue est-elle faite en fonction de nos intérêts ou des besoins locaux ? Comment marier les deux ? Comment réfléchir à une complémentarité ? Autre possibilité, le volontarisme : doit-on être des précurseurs, des provocateurs ou des concepteurs ? Comment faire bouger les choses afin de les adapter aux stratégies que nous estimons les mieux appropriées sans déranger ? sans indisposer ? sans créer les conditions d’un rejet ? Et enfin, le réalisme : convient-il de s’adapter, convient-il d’améliorer, convient-il de construire, convient-il d’innover ou convient-il d’actualiser ? Une perception à trop court terme, à l’opposé de la stratégie de la « veille », conduirait sans doute à ne pas inscrire l’action dans la durée.

Dernier point, la nature de nos relations avec les partenaires locaux, en fonction des différents cas de figure : les incontournables, les variables, les souhaitables.

Les incontournables sont celles que l’on pourrait qualifier « au carrefour des pressions ». Le poste nous demande, voire exige, fort légitimement, une grande visibilité. Cette visibilité doit se décliner dans l’immédiat. Le Département, lui, nous demande un recul, une vue prospective des problématiques. Les partenaires locaux veulent de l’efficacité et parfois des effets d’annonce. Notre rôle est de combiner visibilité, recul, prospective et efficacité. Les priorités ne sont pas toujours évidentes.

Les variables sont liées aux conditions locales. Le statut de la langue française varie d’un pays à l’autre, voire d’une région à l’autre. Selon les cas, doit-on enseigner un français langue étrangère ou un français langue maternelle, un français langue seconde, un français langue d’enseignement ? Comment ? Pourquoi ? Avec qui ? Quelle part doit-on réserver à la diffusion par rapport à la coopération ? La formation de formateurs doit être conduite avec discernement. Les former pour qui ? Pour où ? En fonction de quel marché du travail ? Est-ce que l’étude prospective a été faite ? Quel est notre positionnement par rapport aux autres langues ? Nous ajouterons que, dans le cas des pays évoqués, l’anglais est notre meilleur allié, qui nous invite, qui nous incite à être langue seconde.

Les souhaitables nous conduisent à nous interroger en particulier sur la mise à disposition de moyens appropriés, sur la cohérence des organigrammes par rapport à la clarté des missions, sur une nécessaire remise en question de cette prétendue transversalité qui aurait dû valoriser notre mission mais l’a en fait édulcorée. Nous devrions aussi nous demander de quelle manière nous pourrions nous appuyer davantage sur les associations de professeurs de français, en faire de réels partenaires et non, comme c’est malheureusement trop souvent le cas, simplement des obligés ; nous pencher sur la nécessaire mutualisation des ressources, la constitution de banques de données sur les références matérielles et humaines dont nous avons besoin. Il conviendrait d’instaurer des règles impératives de cofinancement, même symboliques, et des stratégies de réponse aux appels d’offres où la langue française doit être un complément. Enfin doit exister une nécessaire complémentarité entre la diffusion et la coopération.

Notre conclusion s’articulera autour de quelques remarques simples. Sous les organigrammes il y a les compétences, qui doivent être valorisées en tant que telles ; ainsi, les personnels locaux nous sont précieux, ce sont à la fois des héritiers et des précurseurs. Nos métiers évoluent, sachons nous situer entre faire, faire faire, savoir faire et faire savoir.

Nous ne ferons pas l’économie d’un débat sur la nécessité d’une ligne politique qui ne peut plus être, aujourd’hui, universaliste. Doit-elle être locale ou régionale ? Doit-elle être déterminée en fonction des langues des pays de résidence ? En fonction de l’organisation des systèmes éducatifs ? En fonction de liens historiques, de seules considérations, par ailleurs fort légitimes, d’intérêts géostratégiques ? Ou économiques, ou politiques ?

Nos actions, si elles doivent être efficaces, doivent pouvoir être évaluées ; cherchons les paramètres. Il faudra enfin se fixer des objectifs, s’y tenir dans le temps et avoir le courage parfois d’arrêter certaines actions. Nous devons développer les fonctions professionnalisantes, nous attacher à la valorisation (reconnaissances institutionnelles) et faire en sorte de donner, par l’étude de la langue, par son besoin, une envie, un désir de France ; une francophilie militante.

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