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Bataille pour le Français

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Robert Chaudenson
professeur à l’université d’Aix-Marseille I

J’ai proposé, pour gagner du temps, un document qui a été distribué dans la salle — c’est le « dazibao » auquel Xavier North a fait allusion tout à l’heure. Il présente cinq « interrogations » qui me serviront de fil conducteur dans ma brève intervention. Par ailleurs, elles concernent tout autant les deux autres tables rondes de cet atelier : « Le français en question(s) » et « Vecteurs de diffusion, institutions et réseaux ».

Première interrogation
Avec des moyens d’intervention qui, au mieux, demeureront constants, comment peut-on espérer maintenir ou, face aux multiples demandes non satisfaites, accroître la diffusion de la langue française, dans un espace d’intervention sans cesse croissant, au sein de la francophonie (Peco) et hors de la francophonie (Afrique anglophone et lusophone par exemple) ?

Deuxième interrogation
La conception et la définition d’une nouvelle politique, dans ce contexte lui-même nouveau, n’impliquent-elles pas préalablement une étude et une analyse de la situation de la langue française dans le monde qui aillent au-delà des simples dénombrements actuels des francophones, qui reposent d’ailleurs sur des concepts si flous (« Qu’est-ce qu’un francophone ? ») et des méthodes d’enquêtes si incertaines que les résultats varient dans des proportions de 1 à 4 ? La situation de la langue française ne mérite-t-elle pas une enquête sérieuse et complète, du type de celle qui a été faite à propos de l’anglais pour le compte du British Council, alors qu’on s’accorde à penser que l’avenir de l’anglais est moins incertain que celui du français ?

Troisième interrogation
Toute politique réaliste (linguistique, culturelle ou... industrielle) de diffusion et de promotion ne doit-elle pas reposer sur des « études de marché », c’est-à-dire des mises en évidence d’offres et de demandes pour le domaine en question, quel qu’il soit ? La ligne directrice majeure n’est-elle pas alors, dans la plupart des cas, la recherche d’une adaptation efficace des premières aux secondes, même si cette adaptation peut être infléchie par des objectifs politiques à finalités et à termes différents ?

Quatrième interrogation
Dans les États dont le français est la langue officielle (dont l’immense majorité est en Afrique), peut-on sérieusement continuer à faire reposer la diffusion du français, de façon quasi exclusive, sur des systèmes éducatifs inefficaces, exsangues et parfois en ruine ? Ce statut d’officialité du français devient de plus en plus fragile dans des États où se réduit, du simple fait de la démographie et de la déscolarisation, le pourcentage de francophones réels. Pourra-t-on prétendre maintenir le statut du français dans les institutions internationales le jour où ces États auront renoncé à avoir le français pour langue officielle ?

Cinquième interrogation
Dans un monde totalement dominé par les techniques d’information et de communication qui ne sont même plus nouvelles (on est désormais passé des NTIC aux TIC !) et par la mondialisation, l’issue raisonnable pour la diffusion du français, dans un espace sans cesse croissant (dans la francophonie comme hors de la francophonie) et compte tenu de l’inévitable limitation des moyens, déjà fort importants, peut-elle se trouver ailleurs que dans la mise en place d’un dispositif audiovisuel mondial présentant des produits conçus à partir de stratégies de didactique linguistique sous-jacentes, mais attrayants et « fidélisants », conçus pour répondre aux attentes et aux besoins de publics cibles précisément définis ? Un tel dispositif, véritable CMU (couverture médiatique universelle), pourrait être un instrument puissant de diffusion du français, dont l’universalité même réduirait, de facto, les coûts de conception, de production et d’exploitation. Ce coût serait encore réduit dans la mesure où, d’une part, ces produits audiovisuels se cumuleraient et donc s’amortiraient au fil du temps et où, d’autre part, leur production pourrait se faire dans des actions de coopération, en particulier avec l’Afrique, qui dispose de moyens, techniques et humains, de réalisations audiovisuelles d’excellente qualité, de coûts réduits et qui sont largement sous-employés.

Ce « dazibao » [le texte ci-dessus] est destiné à épargner du temps de parole, donc je vous invite à le lire. J’ajouterai un détail, c’est que, pour moi, comme vous le voyez à la lecture de mon texte, la solution des problèmes de diffusion du français est avant tout audiovisuelle, en particulier en Afrique. Sur ce point précis, je vous informe d’un élément nouveau que j’ai appris dans le Télérama du 3 juillet 2002. Je réclame depuis quinze ans qu’on réalise pour la diffusion de la langue française des « telenovelas » en français. On n’a jamais voulu m’entendre. Or dans cet article de Télérama, intitulé « L’Afrique dopée à l’eau de rose », j’apprends que les Africains se mettent à en faire eux-mêmes, sur des fonds privés et, détail significatif, « malgré les réticences, voire l’hostilité des partenaires institutionnels, Coopération française, mondes du cinéma et de la télévision africains et même diffuseurs français opérant sur le continent ». Ces réactions hostiles ne me surprennent guère ; il n’empêche que la première série de ce genre, Le Pari de l’amour, qui a été réalisée à Abidjan par Marie Ducoulombier et son équipe, a déjà été vue par près de cent millions de personnes en Afrique, après plus de trente diffusions et rediffusions sur la quasi-totalité des chaînes nationales.

Alors la question qu’on m’avait posée reste toujours valable, et je vais m’y tenir : l’avenir du français est-il en Afrique ? Je donnerai à cette question cinq réponses, en essayant de tenir dans les huit minutes qui me sont imparties.

La première réponse est une réponse démographique. Est-ce que l’avenir du français est en Afrique ? La réponse est évidemment « oui » ! On a dit tout à l’heure qu’en 2050 50% des francophones seront africains. Moi je crois que cette réponse n’est pas pertinente ; il y en aura peut-être beaucoup moins, il y en aura peut-être beaucoup plus, cela dépend de la stratégie qu’on va mettre en oeuvre. Il est clair, en revanche, que l’Afrique aura, grosso modo, à cette époque-là, une population d’au moins un milliard d’hommes ; par conséquent, le seul « réservoir » de francophones potentiels est, de toute évidence, en Afrique puisqu’il ne faut pas compter sur le Nord, la « revanche des berceaux » étant finie depuis longtemps et les taux de natalité des pays francophones d’Europe étant dérisoires. Donc la réponse démographique à la question « l’avenir du français est-il en Afrique ? » est clairement « oui » !

La deuxième réponse est géopolitique. Dès lors, elle est peut-être plus susceptible de toucher les politiques. Je dirais tout de suite que, parmi les décideurs politiques français, il me semble qu’il y a une obsession de l’Europe, le « premier cercle ». Je constate que la francophonie native en Europe est très limitée, même si on compte le Val d’Aoste et Monaco — d’autant que Monaco est peuplé essentiellement de joueurs de tennis, de pilotes automobiles qui, eux-mêmes, sont finlandais, sud-américains, etc. Donc, je crois qu’on ne peut pas éviter de réfléchir à la situation. Une erreur, à mon avis monumentale, a été commise par la politique française, celle de ne pas passer une sorte d’alliance avec les Allemands ; ils ne nous le pardonneront pas, et l’allemand est incontournable en Europe. Pour garder une espèce de deuxième place illusoire en Europe, on n’a pas appuyé les Allemands dans leurs revendications. Il faudra bien le faire un jour, mais je pense qu’à ce moment-là ils se souviendront qu’on les a laissés tomber. Ce que je veux dire simplement, c’est qu’à mon avis le problème du français en Europe se jouera inévitablement hors d’Europe pour les raisons qu’évoquait Angels Garcia tout à l’heure, et surtout en raison de cette décision dépassée et totalement irresponsable selon laquelle toutes les langues pourront demeurer présentes en Europe au niveau des institutions. Je veux faire observer que si l’on ajoute dix États à la Communauté européenne, il faudra une salle de la dimension d’un terrain de football pour loger les cabines d’interprétation ; ce n’est pas une blague, c’est un calcul tout à fait officiel. Ce système va exploser à terme. Le jour où il explosera, tous les États étant égaux dans le carcan européen, il faudra forcément, dans le cadre de la mondialisation et donc dans le cadre extra-européen, aller chercher ailleurs des arguments en faveur de la langue française. Alors, les Français qui sont perçus comme si arrogants, avec leur pauvre centaine de millions de locuteurs francophones, vont avoir des problèmes face aux hispanophones, qui sont quatre cents millions dans le monde ou aux lusophones, qui sont deux cents millions. Je pense que les Français vont avoir à ce moment-là quelques problèmes et qu’ils feraient bien d’y réfléchir un peu à l’avance. Ils ne pourront plus traiter de haut l’Espagne ou le Portugal comme ils le font actuellement.

La troisième réponse est la réponse institutionnelle. Actuellement, en haut lieu, la France et la francophonie sont fascinées par la préservation de la situation du français dans les institutions internationales. Alors je vais faire un tout petit calcul sans entrer dans les détails. Aujourd’hui dans la francophonie, si je m’en tiens aux informations qui circulent, il y a 47 États et gouvernements (ces termes sont commodes, parce que le recours à la notion d’État et de gouvernement permet de compter trois fois le même : le Canada, le Canada-Québec, le Canada-Nouveau-Brunswick. Dommage que toutes les provinces canadiennes ne soient pas dans la francophonie). Mais prenons le chiffre de 47 plus 4 associés plus 4 observateurs, ça fait 55. On nous a dit tout à l’heure qu’il y avait… enfin je le dis, il y a environ 26 pays qui sont inscrits dans le groupe d’expression francophone à l’ONU ; on ne va pas discuter, 26 ou 28. Faisons, non pas un rêve, mais un cauchemar. Imaginons que les 22. États africains, qui ont le français comme langue officielle unique ou qui l’ont comme langue officielle avec une autre langue de l’ONU (français / arabe ou français / anglais), imaginons que ces États ou bien disparaissent de la surface de la terre (ce que je ne souhaite pas), ou bien changent d’avis quant à leur langue officielle. Cette seconde hypothèse est tout à fait possible ; depuis 1996, le Rwanda par exemple a mis l’anglais comme langue officielle à côté du français. Il y a eu des projets de ce genre en République démocratique du Congo, il y en a eu aussi en Guinée, etc. Cette francophonie est, en réalité, très fragile puisque, sur l’ensemble, il n’y a guère que 5 % de locuteurs réels du français ; on peut donc changer de langue officielle sans aucun inconvénient et cela, d’autant que, dans ces 5 %, il y a probablement 3 ou 4 % qui sont, plus ou moins, également anglophones. Donc imaginons que ces États n’existent plus. Qu’est-ce qui reste pour s’exprimer en français à l’ONU ? 26 moins 22 = 4 ; il en reste quatre. Dans ces quatre États, il y a la Belgique et le Canada, qui sont des pays bilingues. Il est exclu par exemple que le Canada ne s’exprime qu’en français à l’ONU ! Résultat : il reste deux États, qui sont évidemment la France… et le deuxième ? Monaco ! On répond d’ordinaire : et la Suisse ? Certes, mais la Suisse n’est pas à l’ONU. Est-ce qu’on pourrait alors sérieusement maintenir la fiction du français langue officielle parmi les six langues officielles des grandes institutions internationales, avec deux États sur près de deux cents, dont l’un des deux est Monaco, s’exprimant dans cette langue ? Je crois qu’il faudrait y réfléchir ! Au-dessous d’une certaine place de la francophonie dans le monde, le statut international du français n’est plus tenable.

Après les réponses démographique, politique et institutionnelle, la réponse économique. L’Afrique est un continent en friche, mais en même temps c’est le continent le plus riche du monde. On ne l’a pas encore exploité ; il va falloir, un jour ou l’autre, le mettre en valeur. Il y aura un milliard d’individus en Afrique ; quand on aura vidé tous les continents de leurs richesses naturelles, il faudra bien aller les chercher là où elles sont, c’est-à-dire en Afrique. Alors on va s’y intéresser ; la France et la francophonie, qui ont actuellement une position extrêmement privilégiée en Afrique, ne l’exploitent pas, en tout cas pas comme on le pourrait et comme on le devrait. Or, il y a des signes qui donnent à penser que d’autres commencent à changer d’avis et de politique sur l’Afrique. Nous, nous ne changeons pas, nous avons beaucoup de mal à changer, c’est la principale difficulté de la France dans tous les domaines, on ne sait pas évoluer ! Bill Clinton a été le premier président des États-Unis à aller en Afrique. Nul président américain n’y avait été auparavant ! Est-ce un hasard ? Il y a des groupes d’investisseurs qui se constituent, Pierre Moussa en dirigeait un il y a quelques années, je ne sais pas ce qu’il en est mais je suis sûr que des financiers y pensent. C’est l’histoire du banquier zurichois ! Si vous voyez un banquier zurichois sauter par la fenêtre, sautez derrière, il y a de l’argent à gagner ! Actuellement, le discours des Africains eux-mêmes change, et l’influence de la République d’Afrique du Sud y est pour quelque chose. On est en train de passer de la demande d’assistance à la demande d’investissement. Je ne vais pas vous faire de numéro sur le Nepad, mais il faut ouvrir les yeux : l’OUA se saborde au profit de l’UA ; le siège n’est plus à Addis-Abeba mais à Durban ; l’Afrique du Sud a mené le jeu d’abord en Afrique centrale, elle le mène désormais partout. Les choses changent ; prenons-en acte avant qu’il soit, une fois de plus, trop tard. Ce pays est en train de prendre le contrôle de toute l’Afrique au sud de l’équateur et même un peu plus haut. Je crois qu’il faudrait que les politiques réfléchissent à ces questions, et surtout aux incidences de tout cela sur l’avenir du français dans le monde, car le lien est direct.

Il me reste donc une dernière réponse, que j’appellerai la réponse humaine, puisqu’on parle désormais de développement humain. Eh bien, je crois que le salut de l’Afrique et, à travers le salut de l’Afrique, le salut du Nord, est en Afrique ! La pression démographique d’un milliard d’individus en Afrique, ça va être autre chose que ce que nous connaissons actuellement et que nous ne parvenons pas à maîtriser. On parle depuis quarante ans du développement en Afrique, mais l’histoire du développement en Afrique, c’est le long catalogue de ce que j’appelle les « éléphants blancs », c’est l’espèce la moins dangereuse, et des « éléphants roses », qui sont une espèce plus dangereuse que les éléphants blancs, ou en tout cas un peu plus utopique. Ce qui rend blancs ou roses ces éléphants, c’est leur inadaptation aux situations locales. Il ne peut y avoir de développement qu’à travers la transmission de messages ; et là, il y a un vrai problème en Afrique parce que l’Afrique est un continent multilingue fait d’États eux-mêmes multilingues. Tout à l’heure, Marina Yaguello nous parlait du wolof, la langue la plus parlée au Sénégal (75 % à 80 % de Sénégalais parlent le wolof, mais il y a dans ce pays d’autres langues comme le sérère ou le pular, pour ne parler que des principales). Imaginez que, à la suite d’une révolution quelconque au Sénégal, on y décrète le wolof seule langue officielle. C’est la révolution ! Si vous déclarez le bambara, qui est parlé par 80 % des Maliens, langue officielle du Mali, c’est aussi la révolution, au moins dans le Nord ! Les Tamashek, les Songhai, etc., vont prendre leurs fusils ! Donc, en réalité, cette gestion des langues est extrêmement difficile, et le français a une chance somme toute unique de tenir sa place, qui tient justement à ce plurilinguisme africain. Mais le véritable obstacle pour les Africains, c’est d’apprendre le français — ce qu’ils souhaitent tous sans qu’on leur en offre la possibilité. Je dis en général que 5 à 10 % des Africains des États francophones d’Afrique sont réellement francophones. J’ai entendu dire ça tout à l’heure ; comme je suis optimiste, je prendrai plutôt le second pourcentage que le premier ! Ce que je veux dire, c’est qu’on ne diffuse pas réellement le français en Afrique dans des États où le français est pourtant langue officielle ! Ce qui est le pire des scandales ! C’est un scandale sur le plan de la démocratie et de la « gouvernance », car l’accès à la langue officielle de l’État est le plus important des droits de l’homme ; si vous n’avez pas accès à la langue de l’État, vous n’avez pas accès à l’éducation, à l’information, à la santé, au travail, à la démographie, etc. Ensuite c’est un scandale, je dirais même plus, c’est une absurdité économique, car les résultats de la plupart des investissements sont dérisoires voire nuls puisque les messages du développement (qu’ils concernent la santé, le contrôle des naissances, la vulgarisation rurale…) n’arrivent pas à leurs destinataires et par conséquent sont inefficaces. On gaspille ainsi des milliards de dollars, de francs, d’euros ou de je sais pas quoi, depuis quarante ans en Afrique, pour rien ! Certes, dans l’éducation, on manque d’argent, mais dans la vulgarisation agricole par exemple, ce n’est pas le cas. L’Afrique est même le continent où l’on dépense le plus d’argent pour ça, avec des résultats qui sont quasi nuls.

Je dirai enfin que c’est un énorme risque politique, indépendamment du sacrifice des générations. Qu’est-ce qui est en train de se passer ? Je le dis depuis plus de dix ans, mais je ne suis que le Cassandre du désert dont on nous parlait tout à l’heure. On l’a vu, l’Afrique centrale et, à moyen terme, toute l’Afrique sub-saharienne vont tomber dans le giron de la République d’Afrique du Sud et donc, à long terme, de l’anglophonie. Pour la francophonie, la fin de l’apartheid a été une catastrophe, uniquement parce que l’Afrique du Sud a pris alors, légitimement, tout son poids et tout son rôle. Voyez la position dominante de Nelson Mandela dans touts les débats, les conflits politiques, les guerres, etc. Les dirigeants français ont beau rendre visite au vieux sage et le serrer périodiquement dans leurs bras, cela ne change rien aux réalités. Prenez une grande ville comme Kinshasa : pour des étudiants congolais, il est plus logique, sauf raison contraire (et c’est là tout le problème), d’aller faire des études à Johannesburg qu’à Paris ; si l’on prend en compte la logique géographique, c’est imparable ! Quant au Sahel, là c’est très clair, la ruine de l’école et de la diffusion du français qui se faisait par elle est en train de le faire basculer dans l’intégrisme, du Sénégal aux Comores ; dans quinze ans, on viendra pleurer dans nos gilets en nous disant : « Pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus ? »

Eh bien, moi, je vous aurai prévenus.

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