Angels Garcia directrice de la Maison de la Catalogne à Paris
Lors d’une réunion d’amis, Jacques Pêcheur, collègue qui a guidé les pas professionnels de beaucoup d’entre nous, en apprenant que j’allais intervenir dans le cadre de ces journées, m’a dit : « Je sais, tu vas parler de distance psychologique, de radicalité de la construction de l’imaginaire, de stratégie dans une impasse, de géographie secrète… » Je me suis dit : « Ça y est ! mon intervention est prête, je n’ai qu’à développer ces points… » Plus tard, je me suis rappelé la phrase de l’Antillais Édouard Glissant : « Je te parle dans ta langue, mais c’est dans mon langage que je te comprends. »
Quelques remarques d’abord sur les changements de la société (tendances et réalités). Un : la mondialisation des échanges efface les frontières entre les différents marchés du travail, ce qui permet d’observer la parution d’un marché global plein de perspectives pour certains et de limites pour d’autres. Deux : la société de l’information a comme effet principal de transformer la nature du travail et l’organisation de la production ; les travaux répétitifs qui étaient ceux réalisés par la plupart des salariés ont été remplacés par une activité plus autonome et variée. Le rôle du travailleur est plus intéressant mais l’homme devient plus vulnérable aux changements : il doit faire face à un complexe réseau de compétences, et l’apprentissage tout au long de la vie, utile et nécessaire sans doute, ne lui suffira pas pour répondre à ce défi. Trois : l’accélération de la révolution, ou de la civilisation, scientifique et technique, avec pour conséquences, les mutations industrielles. Le développement des connaissances scientifiques et son application à des produits très sophistiqués donnent lieu à un paradoxe : malgré leur effet, en général bénéfique, la société éprouve devant eux un sentiment de menace et de peur.
Vaclav Havel disait : « Si tout est possible, plus rien n’est certain. » Hamlet ne dirait plus « être ou ne pas être », mais « faire clic deux fois ou pas ».
Quelle est la capacité d’anticipation des systèmes dans le but d’offrir des réponses aux citoyens pour faire face à ces changements ? Il faudrait d’abord revaloriser le rôle de la culture générale dans l’éducation pour mieux comprendre le sens profond des choses et les situations complexes évoluant de manière imprévisible ce qui va à l’encontre d’une école génératrice uniquement de compétences professionnelles, d’une école qui est uniquement au service du marché du travail, ce qui donne des individus qui vivront en démocratie mais, fort probablement, sans travail et sans valeurs. Ensuite, incorporer l’acquisition de compétences qualitativement différentes de celles exigées précédemment. La CEE a joué un rôle très positif avec le programme Leonardo et les travaux du Cedefop. Plus d’éducation, oui, meilleure éducation aussi. Développer l’aptitude à l’emploi pour que l’éducation et la formation permettent aux différents pays de créer des emplois durables en nombre comparable à ceux détruits (peut-être raisonnablement) par les nouvelles technologies. Approcher l’école et l’entreprise. Autre exigence fondamentale : lutter contre l’exclusion, bien sûr celle d’ordre économique, car le monde tourne autour des + (+ rapide, + moderne), mais dans la globalisation ces + peuvent donner + de pauvreté, + d’exclusion, + de différences, mais celles d’autres ordres également. Penser globalement et agir localement. Enfin, introduire dans les systèmes scolaires l’apprentissage obligatoire d’un minimum de deux langues étrangères, langues dont la maîtrise au-delà du fonctionnel devrait être vérifiée, ce qui a souvent été dit mais rarement appliqué.
Cela exigerait une prise de conscience et une volonté politique, car il s’agirait d’aménager, pour chaque communauté culturelle et linguistique, un statut où se réaliseraient simultanément l’apprentissage différencié des différentes langues communautaires et une sensibilisation aux problèmes d’interculturalité, avec une insistance particulière sur des questions telles que la tolérance, l’enrichissement par la diversité, la gestion psychologique de la diversité, etc. Et puis, il faudrait offrir de nouvelles perspectives vraies aux enseignants.
Tout comme beaucoup de professionnels, j’ai eu la chance de travailler dans des contextes assez variés, dans des administrations nationales et internationales, et je me suis occupée du global (CE, aménagement linguistique des neuf langues officielles, coopération européenne) comme du local (Bureau de représentation de la Catalogne) en passant par la direction de l’Instituto Cervantès à Paris (castillan, coopération bilatérale avec la France et multilatérale avec l’Amérique latine) ou bien par l’action éducative et culturelle très multilatérale : l’Unesco et ses cent quatre-vingt-six États membres. Si je disais que, suite à mon expérience, je vais aborder le traitement de la politique linguistique dans le cadre de l’Union européenne après y avoir travaillé pendant cinq ans, peut-être soulèverais-je beaucoup d’intérêt, mais la déception postérieure serait considérable. Je ne peux que faire quelques commentaires sur une situation connue.
Si nous analysons le fonctionnement de certains programmes européens oeuvrant en faveur du multilinguisme, comme Lingua, nous voyons qu’il a eu un rôle incitateur et régulateur de l’utilisation des langues. Il a suscité des thèmes nouveaux d’investigation soutenant des recherches prometteuses, et il a poussé à l’élargissement des réseaux transfrontaliers et à la création de nouveaux partenariats par le biais de l’utilisation des langues autres que celles du « triangle d’or ». Ce programme, créé par décision des États membres, fonctionne en respectant les règles de la subsidiarité, par conséquent la régularisation ne s’adresse pas aux systèmes éducatifs mais aux projets soumis par les ministères, les universités, les entreprises, le monde associatif, etc. Nous ne pouvons donc pas dire que Lingua est représentatif des attitudes linguistiques des travailleurs de la CE, mais seulement de la volonté des États membres de la CE de porter à terme des actions dans le domaine de la diversification linguistique.
Si nous analysons l’utilisation des langues dans les textes communautaires, nous trouvons par exemple (Article 314 TCE) que les traités doivent être rédigés en danois, allemand, anglais, français, finnois, néerlandais, grec, irlandais, italien, portugais, espagnol et suédois, soit douze langues. Les institutions ont onze langues officielles et de travail (moins l’irlandais). Dans certains programmes de la Commission, le luxembourgeois est inclus. Selon l’article 21, chaque citoyen de l’UE a le droit de s’adresser à chacune des institutions de l’Union dans l’une des langues mentionnées dans l’article 314 et de recevoir une réponse dans chacune de ces langues. De même le JO des CE est publié dans chacune des onze langues officielles. Dans tous les articles des traités constitutifs, nous trouverons un traitement égal de toutes les langues des États membres de l’UE. Mais à d’autres niveaux et dans d’autres cas, par exemple lors des réunions préparatoires internes ou élargies aux agences nationales ou autres, les documents internes sont produits uniquement en français ou en anglais et ne sont pas traduits.
L’application stricte de l’article 14 des procédures du Conseil, peut donner des résultats curieux : certains documents concernant Europol, par exemple, dans lesquels on utilise uniquement l’anglais comme langue de travail, doivent être traduits dans toutes les langues même si les agences nationales ne vont pas les utiliser, car elles ne travailleront qu’en anglais, tout simplement parce que le Conseil ou le secrétariat du Conseil doivent les approuver.
Il est impossible de donner des chiffres concernant le coût des traductions, mais par exemple en 2001 le Conseil a traduit un total de 197 898 pages (augmentation de 9 % par rapport à l’an 2000). Le nombre approximatif de pages traduites par traducteur et par jour a été de 8,5 en 2001, alors qu’il était de 7,8 en 2000. De ce total de pages traduites, 59 % étaient écrites en anglais et 28,1 % en français (contre 46,3 % et 37,4 % en 2000). Et cela change régulièrement en fonction de l’État membre présidant le Conseil des ministres. Malgré ces quelques chiffres, et même en en analysant d’autres, je pense que ce serait une erreur de discuter sur le coût des pages traduites et des heures d’interprètes… Les conséquences pourraient être catastrophiques pour la pluralité linguistique.
J’ai mentionné certains textes concernant la politique linguistique de l’UE. Nous connaissons tous plusieurs programmes de la Commission, du Parlement, du Conseil, etc., mais sur un terrain pratique il est facile d’imaginer comment et dans quelle langue se déroule une journée de travail dans un bureau d’une institution de l’UE, composé de travailleurs possédant différentes langues maternelles, différentes langues secondes et autres... : il n’y a pas de règles écrites sur la langue à utiliser dans le quotidien, et les concours de sélection n’exigent pas la maîtrise d’une langue particulière ; chaque individu déclare maîtriser plusieurs langues, et il doit passer des épreuves (uniquement orales à un certain niveau) pour que cela soit vérifié…
Quelques actions possibles à développer : travailler en intercompréhension, ce qui est valable non seulement pour les langues latines, mais pour toutes les autres langues en fonction des compétences langagières de chaque individu. Travailler par « paires », des alliances de tous ordres avec différentes institutions ou groupes étant susceptibles d’instaurer des dynamiques favorisant l’utilisation de langues autres que celles habituellement utilisées. Promouvoir l’élargissement du cadre de nos locuteurs, en joignant nos efforts, comme le propose Jack Batho, à ceux des locuteurs de pays autres que ceux qui ont traditionnellement eu le label de la maîtrise de la langue. La séduction, enfin : dans un pays européen où un plan de « normalisation » de la langue, intelligent et raisonnable, a été mis en pratique, une Argentine disait : « Je ne veux pas être normalisée, normale je le suis déjà, je voudrais être séduite. »
Nous, Français et Espagnols, habitants de pays qui ont eu une politique colonialiste, nous avons imposé nos langues, ce qui a été fait bien évidemment avant la parution des termes « respect de l’autre » et « droit à la différence ». L’histoire montre que les langues ont été créées par les peuples, mais leur utilisation a été dictée par les empires. Les liens sont si étroits entre la langue et les autres dimensions communautaires (politiques, économiques, démographiques, religieuses, etc.) qu’une perte d’influence ou une diminution d’importance relative dans un de ces domaines s’accompagnent presque nécessairement et corrélativement d’une chute de prestige linguistique (Petrella, 1978), et donc notre situation politique et surtout nos mentalités ayant changé, des options plus lucides doivent forcément être adoptées.
Avant, pour survivre, on devait s’adapter à un territoire physique qui assurait la subsistance et dans lequel il était possible de vivre en symbiose et en autarcie, et le monde extérieur pouvait être traité comme un ennemi ou comme quelque chose d’indésirable. Mais le monde a évolué, et nous sommes arrivés à une situation dans laquelle l’échange et la communication créent la richesse ; alors, les « autres » ne sont plus des ennemis, mais des associés que l’on doit conquérir moyennant une organisation transactionnelle basée sur la séduction.
Ou bien on adopte une stratégie fondée sur de stricts rapports de force, et dans ce cas on se résigne à un silence soumis lorsqu’on a conscience de sa faiblesse relative ; ou bien on se déclare partisan de relations dialogiques centrées sur le respect et la tolérance envers les autres communautés, dont on estime que les langues et les cultures méritent mieux qu’une simple estime. Les relations internationales, dans leur complexité, imposent des choix nuancés. Aucun pays, aucune langue ne peut prétendre à un leadership absolu et durable. La puissance économique, militaire ou politique, n’est jamais que relative. Il faut donc perpétuellement convaincre, persuader, conquérir un marché, pratiquer des politiques d’alliance.
Je refuse de croire que les motivations strictement économiques sont les plus efficaces une fois le danger des anciens antagonismes écarté. La seule recherche du profit ne peut garantir la poursuite d’une expérience commune. La volonté de vivre ensemble doit présider à l’édification du monde globalisé, et cette volonté ne peut reposer exclusivement sur des avantages économiques, d’ailleurs fluctuants. Comme le disait Domenach en 1990, s’il faut un « vouloir-vivre partagé », l’Europe de l’économie, et je dirais le monde de l’économie, doit céder la place à l’Europe, au monde des cultures et donc des langues.
Si nous pensons en termes de prospective et de théories de cycles longs avec Kondratieff, ce cycle durera au minimum vingt-cinq ans : il y aura des vagues successives d’expansion et de récession, et, vers la fin, des vagues d’innovation pourront être introduites. Dans l’Ancien Testament, la tour de Babel avec ses nombreuses langues nous est présentée comme une punition ; dans le Nouveau Testament, lors de la Pentecôte, les Apôtres reçoivent comme cadeau le don des langues…
Si le profil standard de l’être humain globalisé correspond à un homme de moins de 35 ans, habitant une grande ville, universitaire, parlant anglais, le défi du XXIe siècle doit être la construction d’une citoyenneté internationaliste : face à la culture des singes, il faut créer un Leonardo collectif, un type de citoyen universaliste préoccupé et occupé à construire une planète humainement soutenable au sens le plus large du terme.
Vous connaissez le mot que Charles V a prononcé sur sa maîtrise des langues, même si chaque État membre le modifie pour ne pas être les locuteurs de la langue que l’on utilise pour parler aux chevaux… À supposer qu’il ait vraiment dit qu’il utilisait le français pour parler avec lui-même, je suis sûre que nous ne tomberons jamais dans une situation semblable mais que, tout comme le disait Jean Jaurès, nous, membres de sociétés hétérogènes avec des timings différents, nous irons vers l’idéal tout en comprenant le réel.