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Bataille pour le Français

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Le Français en Question(s)

Jack Batho
directeur de l’Évaluation et de la Programmation,Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF)

Je souhaiterais très brièvement présenter la thématique de ce premier sous-atelier, « Le français en question(s) », en commençant, en forme de provocation, par m’interroger sur les intitulés choisis, en faisant part de ma très grande réserve, notamment sur le titre de cet atelier, « La bataille du français ». Même si le linguiste Louis-Jean Calvet parlait, il y a quelques années, de la « guerre des langues », cette façon d’utiliser le vocabulaire militaire pour aborder le domaine des langues — chaque spécialiste s’érigeant en « Klausewitz » de la politique linguistique — tout cela définit une attitude tout de même embarrassante, car, avec cette habitude bien française de filer les métaphores, on en arrive à ce qui me paraît constituer aujourd’hui un certain nombre de fausses pistes sur lesquelles nous nous engageons pourtant vaillamment et qui nous font sans doute perdre du temps.

« Le français en questions », au pluriel évidemment. C’est une partie facile qui nous incombe en ce début de matinée, parce que poser des questions est toujours infiniment plus facile que d’y répondre. Mais j’ajouterai qu’il est par contre beaucoup plus difficile de poser les bonnes questions, les mauvaises questions faisant souvent perdre beaucoup de temps dans la mesure où elles égarent justement sur de fausses pistes.

Ce qui est frappant, c’est que, malgré notre prétention à vouloir tout organiser et régenter, on est forcé de constater aujourd’hui la grande pauvreté de notre questionnement sur la langue française dans le monde. Qu’avons-nous fait durant toutes ces dernières années pour en arriver à une situation où, aujourd’hui, il faut bien reconnaître que nous ne disposons pas d’une véritable vision stratégique à long terme de notre langue ? Il me paraît important d’en faire aujourd’hui l’aveu. Certes, il y a bien eu des tentatives de construction d’un discours stratégique ; des éléments de stratégie ont été élaborés. Mais nous avons certainement besoin de reconstruire, en un travail forcément collectif, une stratégie à long terme pour le français.

À titre de plaisanterie, si notre hôte veut bien me la pardonner, j’allais me moquer gentiment de son titre : il est directeur du Français. Y a-t-il un directeur du Russe à Moscou, un directeur de l’Arabe, je ne sais pas où d’ailleurs ? Nous sommes sans doute incorrigibles dans notre manière d’inventer des titres sur des questions qui, comme le rappelait tout à l’heure Xavier North pour déminer à l’avance mes dires, ne peuvent pas se régenter.

Pour être plus précis, j’aurais aimé articuler mon propos autour de deux questions. Une première question tourne autour du problème de la stratégie. Si l’on consulte Le Petit Larousse, on trouve une définition simple et assez commode : c’est « l’art de coordonner des actions… pour atteindre un but ». De quel but s’agit-il en l’occurrence ? De la plus large diffusion possible de la langue française tout au long de ce XXIe siècle qui commence. Si on peut se mettre facilement d’accord sur cet objectif, toute la difficulté sera évidemment de définir les actions susceptibles d’y concourir. Et, parmi les fausses pistes que peut nous ouvrir le « filage » de la métaphore militaire, « la bataille pour le français », que j’évoquais tout à l’heure, il y a sans doute celle de la « défense », à relents nostalgiques, de tous les « bastions » traditionnels de la langue française. On pourrait, pour définir cette attitude, prendre l’image du « désert des Tartares » ou du « rivage des Syrtes », ou, plus offensivement celle de fort Apache : une garnison isolée essaie de défendre un dernier bastion contre l’avancée inéluctable des barbares.

Selon le pays où il travaille, chacun peut bien sûr mettre, derrière cette référence, quelques situations, que je me garderais de citer pour ne blesser personne. Et tout cela se fait évidemment au détriment de ces nouveaux espaces à découvrir ou à renforcer qu’évoquait très justement tout à l’heure dans son introduction Xavier North.

Je n’ai bien sûr aucune réponse toute prête à cette première question — quelle stratégie pour le français ? — mais ce qui est clair, c’est que nous avons besoin d’une remise en cause radicale de la plupart des présupposés de nos actions, ce qui tombe bien, car nous sommes justement au début d’un siècle qui voit des remises en cause et des refondations dans toutes sortes de domaines. Pourquoi, dans ce contexte, ne pas soumettre aussi ce domaine de la langue française à un examen critique ambitieux ? En effet, on a beaucoup vécu jusqu’ici sur des certitudes, sur des clichés. Souvenons-nous du français comme langue des droits de l’homme, langue de la démocratie, langue de la beauté, langue de l’intelligence, etc., tous ces clichés qui nous ont sans doute causé du tort. Loin de ces prétentions nostalgiques, il s’agit aujourd’hui de formuler les bonnes questions qui nous permettraient de progresser. On peut d’ailleurs noter que les Britanniques, représentants d’une langue qui pourtant ne semble pas avoir beaucoup de problèmes pour le siècle qui commence, se sont eux-mêmes posé sous forme interrogative la question du futur de l’anglais. Le document, intitulé The Future of English ?, publié en 1997 à partir d’une enquête conduite par le British Council, essaie de tracer une perspective, une vision stratégique à long terme de l’anglais pour le XXIe siècle. Dans sa préface, le coordonnateur de l’ouvrage, David Gradol, écrit qu’il traite des perspectives de la langue anglaise au XXIe siècle : « Qui la parlera et dans quel but ? » Il s’agit d’un document à usage tout à fait pratique, écrit à l’intention des décideurs, des hommes politiques, des entrepreneurs, enfin à l’intention de tous ceux qui, dans le domaine de la prospective, s’intéressent pour des raisons professionnelles au développement de l’anglais à l’échelle mondiale. En fait, il suffirait de remplacer « anglais » par « français » pour définir l’objet d’un travail, encore à entreprendre, sur les perspectives du français au cours du XXIe siècle : Qui le parlera ? De quel français s’agira-t-il ? Qui l’apprendra ? Et dans quel but ? Questions simples, auxquelles il est urgent d’apporter des réponses.

Je souhaiterais très brièvement aborder maintenant une seconde question, formulée de manière un peu simpliste peut-être : « À qui appartient le français ? » Vous aurez constaté que, hormis la présence parmi nous de quelques nobles invités étrangers, nous nous retrouvons ici entre Français, à parler du futur de cette langue qui est certes nôtre, mais en nous comportant comme si nous en étions les seuls responsables, les seuls comptables et, en fin de compte, les seuls propriétaires ! Le destin nous aurait-il donc désignés comme les seuls bénéficiaires de ses éventuels succès, les futurs seuls coupables de sa perte d’influence, les seuls artisans de sa diffusion, etc. ? Propriétaires, certes nous le sommes bien, c’est clair, mais savons-nous que dans cet étrange « syndicat de copropriété » qui regroupe l’ensemble des pays ayant le français en partage, selon la terminologie du multilatéral francophone, parmi les cinquante-cinq États et gouvernements membres de la francophonie, vingt-neuf d’entre eux ont inscrit dans leur charte fondamentale, dans leur Constitution, que le français est leur langue officielle (seule ou partageant cette fonction avec une, voire parfois deux autres langues), ce qui fait du français la deuxième langue au monde, après l’anglais, en nombre de pays qui l’ont comme langue officielle. Un tel chiffre peut avoir son utilité politique quand on cherche à nourrir l’argumentaire de nos opérations de promotion, même si l’on sait que, en nombre de locuteurs, la situation est moins brillante.

Copropriétaires donc. Mais savons-nous que, en terme de population cette fois-ci, la France a déjà perdu la majorité au sein de ce « conseil de copropriété » de la langue française ? C’est-à-dire que nous sommes d’une certaine façon dans la situation de ces anciens châtelains qui ont vendu les étages du château en appartements et qui continuent à se comporter comme s’ils avaient la seule et entière responsabilité de la maison. On peut comprendre que cela soit parfois un peu agaçant pour les autres copropriétaires, le plus grave étant que nous feignons de ne pas être au courant de cette situation ou, pis encore, que nous l’ignorons tout simplement, puisque jusqu’à ce jour nous n’avons pas l’air de vouloir en tirer les conséquences.

Est-ce que nous allons enfin accepter comme ont fini par le faire les Britanniques ou les Espagnols que notre langue soit un bien à partager et que la diversité qui la caractérise soit considérée comme une force plutôt que comme une faiblesse ? Il nous faut pourtant miser sur cette richesse ! Les instituts Cervantès recrutent aujourd’hui des enseignants argentins, mexicains, colombiens. Nous sommes pour notre part encore très loin d’une telle attitude, loin d’être disposés à accepter sereinement cette nouvelle situation, habitués que nous sommes à piloter sans partage la quasi-totalité des instances de qualification de la langue française, ce qu’on appelle les prescripteurs, l’Académie française, les maisons d’édition, les certifications de français langue étrangère, les dictionnaires, les manuels de français langue étrangère, le dispositif de diffusion de la langue à l’étranger, les alliances françaises, etc.

À titre anecdotique, on peut rappeler au passage qu’un domaine pourtant aussi lié à l’image de la France que la haute couture a fini par s’ouvrir aux créateurs étrangers : les John Galliano ou les Tom Ford font aujourd’hui la gloire de la haute couture française. Mais dans le domaine du français langue étrangère, cherchons les Galliano…! Au-delà de la boutade, on met sans doute là le doigt sur un des verrous importants qui viennent bloquer à la fois la réflexion et l’action sur l’avenir du français. En effet, j’ai le sentiment très vif que le français n’a d’avenir assuré à long terme que si les autres francophones prennent la parole sur ses perspectives. Je ne dis pas qu’on leur « donne » la parole, comme nous savons si bien le faire, mais bien qu’ils la « prennent » !

Les vraies questions de fond sont donc celles-ci : comment partager avec les autres francophones nos outils de diffusion de la langue ? comment introduire leur français dans l’offre générale en fonction des contextes régionaux particuliers ? comment faire pour qu’ils s’impliquent également dans la dynamique internationale pour la langue française ? comment les associer à nos dispositifs de diffusion ? comment permettre enfin à la diversité francophone d’être présentée et illustrée, notamment en contournant l’obstacle administratif et budgétaire qui le plus souvent va vous empêcher, quand vous êtes en poste, d’inviter un universitaire camerounais, un cinéaste malien ou un écrivain tunisien à une manifestation que vous coorganisez avec une institution du pays où vous travaillez ? Les autres pays francophones du Nord, la Belgique, le Canada ont naturellement les moyens d’assurer la participation de leurs propres ressortissants à ces manifestations, mais on sait bien que les pays francophones du Sud n’ont pas ces moyens, n’ont pas accès à ces dispositifs. Que se passe-t-il donc dans un cas comme celui-ci ? Vous souhaitez inviter ces artistes ou intellectuels francophones du Sud, et vous pourrez peut-être, à force de ténacité, réussir à obtenir la prise en charge de leur participation, mais vous donnerez en ce cas-là l’image, pas forcément très heureuse ou habile (pour l’intérêt de notre démonstration), d’une France qui continue à piloter, d’une manière quelque peu postcoloniale, les modalités de la participation internationale de ces anciens affiliés. On pourrait suggérer dans un cas semblable de passer par le multilatéral francophone : hélas, il n’est censé intervenir que sur le territoire de ses États membres ! L’Agence intergouvernementale de la francophonie facilite certes la participation de groupes de musiciens africains aux salons internationaux tels que le Midem ou le Womex, mais elle ne pourra certainement pas intervenir pour permettre la participation d’un groupe de musiciens maliens à un événement francophone qui se tiendrait à Buenos Aires. On est donc confronté là à une difficulté très concrète à laquelle il faudra peut-être qu’on trouve une réponse si on veut que cette diversité francophone soit illustrée sur le terrain, et si on veut que les gens nous croient quand on leur dit que le français est aussi la langue d’autres pays que la France.Je m’en tiens à ces premiers propos et je vais tout de suite passer la parole aux trois participants de cette table ronde qui sont, dans l’ordre, Marina Yaguello, linguiste et professeur à l’université de Paris VII, Abdelwahab Meddeb, tunisien, professeur à Paris X, mais aussi écrivain et directeur de la revue Dédale, et enfin Chantal Manès, attachée de coopération éducative à Washington.

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