Xavier North directeur de la Coopération culturelle et du Français,ministère des Affaires étrangères
En proposant un thème unificateur pour ces « Journées du réseau », et en insistant pour que la langue trouve sa place dans l’un des ateliers prévus dans ce cadre, le directeur général de la Coopération internationale et du Développement, M. Bruno Delaye, nous a invités à nous interroger sur les conséquences de la mondialisation sur les politiques du français. Et de fait, l’explosion démographique, le développement des technologies de l’information, la diffusion aussi des modèles linguistiques anglo-saxons, ont mis le français « en question ». Je n’ai pas dit « à la question ». Oui, la mondialisation a mis le français en question. Et l’atelier qui vous est proposé ce matin répond d’abord à ce constat : chacun sait ou pressent que le statut du français a profondément changé, de sorte que, au moins dans certaines régions, il n’est pas ou n’est plus en concurrence avec l’anglais. Mieux encore, c’est là où l’anglais s’est définitivement imposé comme langue acquise ou transmise que le français retrouve toutes ses chances.
J’ai raconté à certains d’entres vous ma surprise alors que, conseiller culturel à Londres, j’ai eu à dépouiller à l’intention du Département les résultats d’une enquête qui avait été effectuée par le British Council sur la Grande-Bretagne « dans le regard des autres ». Deux questions avaient été posées par les enquêteurs à un public cible (c’est ce public que l’on désigne dans notre jargon par l’expression « les décideurs de demain »), c’est-à-dire une tranche d’âge entre 25 et 35 ans de futurs professionnels, des gens qui sont déjà entrés dans la vie active et qui exerceront des fonctions de responsabilité. Deux questions leur avaient été posées. Première question : « Quelle langue étrangère parlez-vous ? » Et deuxième question : « Quelle langue étrangère souhaiteriez-vous parler ? » Quelle n’a pas été ma stupéfaction de constater que plus la réponse à la première question était l’anglais, souvent à des pourcentages très élevés, près de 100 %, plus les réponses à la seconde se portaient sur le français, parfois dans des proportions écrasantes. On avait ainsi un classement qui bouleverse en partie notre vision géographique de la demande du français à l’étranger : un pourcentage qui atteignait près de 81 ou 90 % pour le Nigeria, 75 ou 80 % en faveur du français dans les Émirats arabes unis, 60 ou 65 % à Hong Kong ce qui par extrapolation nous laisse penser qu’il y a dans les grandes métropoles chinoises une formidable demande du français. Bref, apparaissait une carte inédite qui nous invitait peut-être à revoir nos priorités stratégiques. Pour la première fois, nous avions la preuve irréfutable, statistiques à l’appui, de l’existence de vastes marchés pour le français dans le monde ; et on pouvait le prouver quantitativement, pour autant que cette enquête comportait des éléments vérifiables.
Les questions qui nous sont posées sont dès lors les suivantes : de quels instruments faut-il nous doter pour explorer ces marchés ? comment répondre à cette demande de français qui s’y exprime, avec quels produits et quelle stratégie ? Bref, en perdant son statut de langue universelle (si je cite cette enquête, c’est pour en arriver là, bien entendu), en perdant son statut de langue universelle, le français n’est pas nécessairement condamné à s’enfermer dans un bassin de population ou de civilisation comme le chinois ou l’arabe. Le français n’est pas enfermé dans la francophonie. Ce sera ma première observation.
Ma deuxième observation porte sur la dispersion du français dans le monde. On le dit souvent, le français est présent sur les cinq continents, c’est le seul privilège qu’il partage avec l’anglais, et il a cette particularité de n’être jamais parlé seul, de se trouver toujours ou presque toujours parlé avec d’autres langues, de se trouver toujours en contiguïté avec d’autres langues, avec l’arabe au Maghreb, avec l’anglais au Canada, etc., avec le wolof au Sénégal y compris d’ailleurs en France, au risque de choquer certains, le français est de plus en plus en contiguïté avec d’autres langues, notamment les langues d’un certain nombre de communautés qui se trouvent sur notre territoire. De ce point de vue, il ne fait que retrouver une situation historique je vous renvoie ici aux travaux de Bernard Cerquiglini sur ce sujet et il les évoquera peut-être tout à l’heure, n’est-ce pas ? où il coexistait avec d’autres langues. Racine n’était pas compris à Uzès, c’est une remarque que l’on cite volontiers dans de telles circonstances. Il y a eu quelque chose comme un régime plurilingue du français sur notre territoire, le français coexistant en général avec une langue régionale, et parfois une langue des frontières. De sorte que et c’est là que je voulais en venir le pluralisme ou la diversité sont le régime naturel du français. Mais si tel est le cas, alors peut-être est-ce ce régime linguistique que nous avons à défendre, plus que la langue elle-même.
Dans la plaquette qui vous a été distribuée sur les établissements culturels, vous verrez peut-être une référence qui revient comme une sorte de leitmotiv : plus que le cinéma français, peut-on y lire, c’est une idée française du cinéma que nous défendons ; et plus que la culture française, une idée française de la culture. Eh bien, on pourrait dire que plus que la langue française, c’est peut-être une idée française de la langue que nous défendons. C’est en faveur d’un régime ou d’une situation de bilinguisme ou peut-être de trilinguisme qu’il nous faut sans cesse plaider. Nous serions bien inspirés de nous interroger sur cette fonction médiatrice du français (que la mondialisation n’a fait que développer) en constatant qu’elle nous offre un outil de médiation privilégié avec les autres cultures, un outil de transmission des valeurs, étant bien entendu que sur ces valeurs nous revendiquons un droit d’inventaire.
Ce double constat sur le statut du français, d’une part, et sur les fonctions du français, d’autre part, déclenche aussitôt une série de questions. Quelles stratégies mettre en oeuvre ? Avec quels partenaires ? Quel mécanisme de régulation inventer pour préserver la diversité linguistique ? Sur quels outils s’appuyer ? À ces questions, il serait évidemment présomptueux de tenter à répondre en une matinée. Tout au plus peut-on chercher, et c’est ce que nous avons essayé de faire, à mettre en scène le cadre stratégique dans lequel est susceptible de s’inscrire, en 2002 et au cours des années suivantes, une action volontariste des pouvoirs publics en faveur du français à l’étranger. Et nous avons cherché à le faire, en amoureux de la dramaturgie classique que nous sommes, en trois moments distincts, qui correspondent à autant de tables rondes et sur un mode qui n’est pas celui de l’affirmation ou même du questionnement, mais sur celui de l’interpellation. Nous avons cherché à nous faire interpeller, nous avons cherché à multiplier les interpellations, peut-être de manière critique ou provocatrice, pour tenter d’affiner nos stratégies.
Le premier moment est un moment « problématique ». Nous nous sommes efforcés d’évoquer le renouvellement des problématiques : le français nous appartient-il en propre ? comment apprécier les progrès et les reculs du français ? le français est-il en concurrence avec l’anglais ? Je viens d’y faire allusion il y a un instant et la coordination de cette première table ronde a été confiée à Jack Batho, directeur de l’Évaluation et de la Programmation de l’Agence intergouvernementale de la francophonie, que je voudrais remercier ici, non seulement pour avoir accepté d’animer cette table ronde, mais aussi pour sa contribution à l’organisation de l’ensemble de cet atelier.
Nous tenterons d’esquisser dans un deuxième temps des priorités stratégiques et de les esquisser en les différenciant géographiquement, tant nous sommes convaincus que, plutôt que des priorités thématiques, il faut nous donner des priorités géographiques. Et nous serons amenés à dégager trois priorités, sur lesquelles je voudrais m’attarder un instant parce que c’est autour d’elles que s’organisera notre action dans les années à venir et parce que nous tenterons de les traduire dans l’organisation même de la sous-direction dont Hélène Farnaud-Defromont, qui est ici et que je salue, prendra la responsabilité d’ici à quelques semaines : l’Europe d’abord, bien sûr, puisque sur la langue comme sur les autres sujets, nous attendons que l’Europe joue un rôle démultiplicateur pour le français. L’Europe dans les instances communautaires, mais aussi dans les systèmes éducatifs nationaux, où nous plaidons sans relâche pour l’enseignement de deux langues étrangères. Ensuite le français, comme outil de développement, notamment dans cette zone de solidarité prioritaire qu’est l’Afrique, et, à l’intérieur de ce monde africain, plus particulièrement les seize pays qui ont choisi le français comme langue officielle ou langue d’usage. Nous avons été interpellés sur ce sujet par quelqu’un que vous connaissez bien, puisqu’il est le responsable d’« Afrique en création », Ibrahim Loutou, qui m’a envoyé avant cet atelier un texte très véhément dont nous lirons peut-être un passage tout à l’heure. Troisième priorité géographique, le français dans les pays émergents mais je viens d’en parler en évoquant l’enquête du British Council… Il y a là pour le français quelque chose qu’il faut qualifier de nouvelle frontière ; il y a une nouvelle frontière pour le français, et notamment dans ces quatre grands mondes que sont la Chine, l’Inde, le Brésil et le Mexique. Cette deuxième table ronde sera animée par le délégué général à la Langue française et aux Langues de France, Bernard Cerquiglini, dont le concours amical et complice ne me fait jamais défaut.
Enfin, nous tenterons de mettre en exergue quelques-uns des outils, des moyens ou des méthodes au service de ces politiques du français et après la problématique, après la stratégie, viendra le moment de la technique, mais au sens grec du terme tèknè. Pour quelqu’un qui est convaincu que la diplomatie culturelle est un art d’exécution, il faudra conclure que ce sera le moment important dans cet atelier ; et parmi les vecteurs de diffusion, nous avons choisi de mettre en valeur, de nous focaliser sur trois vecteurs : les partenariats avec les grandes organisations et notamment les grandes organisations internationales ; les nouvelles technologies au service du français ; enfin le rôle de nos établissements scolaires dans la formation au français des élites locales, car nos établissements ont évidemment aussi un rôle à jouer dans ce domaine. Nul n’était plus qualifiée que Michèle Gendreau-Massaloux, rectrice de l’Agence universitaire de la francophonie et à ce titre responsable d’un des principaux « opérateurs » de la langue française dans le monde pour animer nos débats, et je la remercie d’avoir bien voulu cautionner notre initiative de son autorité et de son prestige.
Un dernier mot rapide sur l’esprit dans lequel nous entendons conduire cette action. De même que la fonction de directeur du Français qui m’a été confiée est à prendre par antiphrase, bien entendu (le français ne se dirige pas, tout au plus peut-on chercher à se laisser diriger par lui), de même le titre de cet atelier, « La bataille pour le français », est à prendre au second degré ; c’est un clin d’oeil au vocabulaire de la guerre, une allusion à une situation historique pour le français. On a un peu le sentiment qu’après un moment de triomphalisme, de triomphalisme francophone, après un moment de doute aussi c’est ce que François Mitterrand appelait « la complainte du français perdu » , vient un moment plus serein, mais aussi peut-être plus agressif au sens anglo-saxon du terme, c’est-à-dire plus offensif (parlons français !). Plus offensif et plus positif aussi, car cette bataille que nous entendons mener, ce n’est évidemment pas une bataille contre l’anglais, vous l’avez compris, mais une bataille pour le français. Et si guerre il doit y avoir, elle sera évidemment fraîche et joyeuse, tant nous croyons au bel avenir du français dans le monde.