Publications et écrit

 Retour à la liste
des thèmes

Bataille pour le Français

 précédent suivant 

Chantal Manès
attachée de coopération éducative à Washington

Je ne sais pas si je suis vraiment la bonne personne pour compléter ce panel, aux côtés de spécialistes bien plus autorisés que moi. Mais je suis ravie tout de même de l’occasion qui m’est donnée de partager avec vous quelques remarques et questions sur la promotion du français, ses enjeux et ses pratiques.

Plutôt que de livrer combat, il s’agit pour moi de faire partager une conviction énoncée par Louise Baudoin, ministre des Relations internationales du Québec, en 2000 : « Une francophonie nord-américaine dynamique apporte quelque chose au monde. » La première question que l’on se pose en effet est la suivante : pourquoi faire du français ? On évoque en général la puissance économique, commerciale de la France, mais aussi sa puissance culturelle… Bonne raison : on ferait donc du français pour servir le pays France, pour nous-mêmes en somme. Parfois, c’est la langue française comme vecteur de valeurs qui est invoquée : l’humanisme du siècle des Lumières, la défense de la démocratie… Oui certes, mais outre le fait que d’aucuns peuvent ne pas partager cette vérité, on peut défendre la démocratie en anglais… Il suffit de demander à Thomas Jefferson ce qu’il en pense !

Par contre, il me semble que si l’on prend en compte le monde tel qu’il est organisé aujourd’hui, sa globalisation, son internationalisation, le français a un rôle à jouer, qu’il est le mieux à même de jouer, c’est celui d’offrir une alternative, un contrepoids à l’uniformisation du monde. Le développement du français bénéficierait alors à la France, mais aussi au monde dans son ensemble. Écoutons le professeur Klinkenberg, de l’université de Liège : « Non pas parce qu’il est dans l’essence même du français de s’arroger cette mission messianique, mais parce que le français est aujourd’hui la langue conjoncturellement la mieux placée pour jouer ce rôle, assez fort pour être fédérateur et assez faible pour n’être pas — ou plus — universellement dominateur, il occupe une position tactique qui lui permet de mener le combat contre la massification et l’uniformisation du monde. » En somme, parce que parler plusieurs langues, c’est parler de plusieurs voix, c’est faire valoir l’existence de l’autre… différent.

Le français peut donc et doit contribuer à structurer le citoyen mondialisé de demain. Ce citoyen du monde aura une vision du monde diverse. Il ne s’agit donc pas de domination ou d’instrument de puissance, mais d’utiliser le français comme outil de construction et de structuration d’une identité non pas nationale mais internationale. La langue, nous le savons tous, est un travail sur l’identité. La langue « étrangère », comme son nom l’indique si bien, permet de prendre du recul par rapport à l’identité nationale en ce siècle d’« hypertrophie identitaire » selon Joël des Rosiers, écrivain haïtien, né en Haïti, ayant fait ses études en France, installé au Québec, qui parle de « salutaire double distance » apportée par son trilinguisme dans ce siècle « sans repères où l’on assiste au retour en force de l’hypertrophie identitaire ».

Mais comment faire partager cette conviction ? Ici, je voudrais m’appuyer sur mon expérience et citer quelques exemples tirés du contexte américain. Premièrement, adopter une vision décentralisée du français. L’histoire est toujours un excellent professeur : elle nous apprend qu’un des obstacles au développement de notre langue aux États-Unis a souvent été la vision très centralisatrice que nous en avons. Je parle de centralisation de la langue française modélisée, normée, cadrée selon un strict quadrillage qui inclut le vocabulaire, la grammaire et l’accent. Cette stricte normalisation nous a souvent conduits à négliger ou à ne pas promouvoir les autres langues françaises. À titre d’exemple, cette vision normative et centralisatrice a été une des raisons qui a entraîné le déclin du français dans les années 1950-1970 chez les Franco-Américains de Nouvelle-Angleterre, descendants des Canadiens pauvres venus chercher travail et fortune (Connecticut, Maine, Massachusetts, Vermont…). Seul le français parisien était acceptable ; l’accent franco-américain était stigmatisé ; or, dans leur « Petit Canada », ils parlaient un mélange ! De même, un mot sur la Louisiane. Depuis la fin des années 1960, le français fait l’objet d’une obligation d’enseignement… pas toujours très bien ressentie par les Cajuns, qui souhaiteraient voir promu le créole en même temps que le français de France. Faire la promotion du français dans ce pays immense, symbole de la multiethnicité, de l’intégration des minorités, c’est décentrer notre vision de notre langue et voir en elle une mosaïque, un kaléidoscope multicolore et multiculturel.

Deuxièmement, s’appuyer sur de très nombreux alliés, hérauts de la langue française. Je n’ai jamais rencontré autant de francophones qu’aux États-Unis. Les défenseurs de notre langue sont les communautés francophones : les Haïtiens (. million), les Africains francophones, les Franco-Américains de Nouvelle-Angleterre (. million) et les Acadiens / Cajuns (800 000 personnes d’ascendance française en Louisiane, 261 000 francophones) ; les intellectuels américains dans les universités privées et publiques ; les Européens, Égyptiens, Sud-Américains. Balayer les idées reçues sur les États-Unis : en Floride et en Californie, le français bénéficie des progrès de l’espagnol. Encore une fois, nous ne devons pas nous tromper d’ennemis : l’ennemi, c’est l’unicité, l’uniformité, pas une langue particulière, même pas l’anglais. Notre ennemi, c’est « l’ossification du monde », pour reprendre l’expression de Claude Lévi-Strauss.

En troisième lieu, je crois qu’il faut mener non pas une politique unique mais « des » politiques du français. Face à cette diversité des publics, il serait fallacieux d’imaginer qu’une seule politique du français s’adapterait à tous. L’avocat de Louisiane n’a pas les mêmes intérêts par rapport au français que le professeur du MIT ou que le descendant du Canadien de Pennsylvanie. Dès lors, il faudrait : entretenir, soutenir l’apprentissage de la langue maternelle qui risque l’oubli ; reconnaître et valoriser toutes les expressions francophones ; travailler en étroite relation avec les réseaux, les associations ; convaincre les institutionnels et les politiques que les français sont des outils d’ouverture, de progrès social et donc de paix et source de richesses !

 précédent suivant