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Bataille pour le Français

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Abdelwahab Meddeb
professeur à l’université de Paris X,directeur de la revue Dédale

Mon point de départ sera le rapport qu’entretient la langue avec la culture ; votre pratique est gouvernée par un cloisonnement entre les deux entités ; vous établissez même une hiérarchie entre elles : c’est ce que j’ai constaté pendant mes fréquentations des institutions de ce que vous appelez le « réseau », où le premier rang est donné aux gens qui ont la charge des activités culturelles ; et ceux qui conduisent la politique linguistique sont relégués dans un statut subalterne. Pourtant il me paraît opportun de décloisonner les deux domaines. Et d’inverser la hiérarchie pour que le souci de la langue trace l’horizon de la politique culturelle.

En vérité, langue et culture sont inséparables. Car, à l’intérieur de la langue française, un savoir a été déposé concernant les cultures. Et ce fonds, cette mémoire sont utiles pour infléchir la politique linguistique et culturelle. Le dépôt en question a eu lieu en trois étapes : d’abord un savoir « scientifique », celui des chercheurs de langue française, a été élaboré pour éclairer de multiples espaces symboliques et imaginaires appartenant à diverses civilisations ; ensuite la traduction a aidé à faire connaître en français toutes sortes de traditions culturelles (et en sens inverse, elle a permis à l’esprit qu’accueille la langue française d’être connu en des ailleurs très variés) ; enfin les créateurs de différentes origines qui écrivent en français élargissent l’espace du contemporain et de l’immémorial dans la langue de leur expression.

À travers ces trois opérations, la question de la langue paraît essentielle dans les liens qu’elle noue avec la culture. Je prends deux premiers exemples lointains avant d’en venir au troisième, qui m’est proche, pour révéler les rapports qu’entretient la langue française dans la pluralité de ses discours avec les cultures dans leur diversité.

Prenons le cas de l’Inde. À son propos, un savoir majeur a été déposé dans la langue française ; il suffit de citer les essais et les recherches de Charles Malamoud, qui, pour ce qui a trait au sacrifice, enrichit notre réflexion générale à partir de l’exemple indien. Et pour l’Inde musulmane, il me plaît de mentionner les études proposées par Marc Gaboriau ou par Denis Matringe. Mais ce savoir pertinent ne parvient pas au public anglophone, très important pour l’Inde. C’est face à une telle situation que se justifie encore plus la politique de traduction destinée à faire connaître la pensée française où elle reste ignorée par défaut de langue. Pour pallier ce manque de reconnaissance, il importe de traduire vers l’anglais, qui, au-delà du cas indien, est la langue véhiculaire de notre temps. Et dans l’horizon de l’Inde, cette politique est utile pour transmettre aux premiers intéressés les idées vives qui les concernent lorsqu’elles sont dites en français.

Quant à la création, je ne repère pas d’écrivains venus du sous-continent vers la langue française. Dans la logique de l’héritage colonial, les énergies se déploient avec souveraineté pour enrichir la langue anglaise. Mais il faut donner un statut particulier au regretté Lokenath Bhattacharya, cet auteur merveilleux, cet ami émerveillé qui nous a quittés l’année dernière et qui, sans écrire en français, était si présent parmi nous dans la langue française, tant en raison de sa participation à l’espace poétique, jusqu’au dernier souffle, par son corps et sa parole, que par le rayonnement de ses textes de pure magie, aimés par les lecteurs francophones parce que recréés dans des traductions souvent réalisées par l’auteur lui-même en collaboration avec d’excellents poètes, maîtres des finesses et des secrets que recèle en ses recoins la langue. Il faudra aussi rappeler que Lokenath a traduit en bengali quelques-uns des grands textes qui appartiennent à l’aventure poétique contemporaine, notamment ceux d’Henri Michaux. Avec Bhattacharya, nous trouvons assumé naturellement le rôle du traducteur ; et, comme par miracle, l’éclat de ses livres compense l’absence du créateur d’origine indienne en français.

J’en viens à mon deuxième exemple, qui me paraît plus actif : c’est celui de la Chine. Sans évoquer la grande tradition de la sinologie française commencée dans le milieu des Jésuites dès le XVIIe siècle, je me contenterai de signaler les historiens et les penseurs contemporains, à l’instar d’Anne Cheng et de ses brillantes évocations des faits de civilisation ou de ses traductions limpides des textes fondateurs. Je rappellerai aussi l’oeuvre de François Jullien, où pullulent les comparaisons et les confrontations qui éclairent autant soi-même que l’autre. Comment taire encore le nom de Karine Chemla et sa vocation à penser les sciences chinoises dans le jeu des synthèses et des différenciations qui, en passant par l’intermédiation arabe, les intègre à une histoire unique sans en réduire les particularités ? Ainsi, pour ce qui concerne la Chine, le lecteur francophone n’est plus dans la volonté didactique de comprendre une culture radicalement différente ; l’accumulation est telle qu’on en vient à la glose de la glose, au stade d’une interprétation renouvelée et du rejaillissement de la différence sur sa propre identité.

C’est dans l’ordre des choses qu’au savoir reformulé s’ajoute l’intensification de la traduction dans les deux sens entre les deux langues pour les oeuvres à la fois anciennes et actuelles. Mais un phénomène extraordinaire apparaît à travers la très récente présence de créateurs chinois en langue française. Le dernier élu à l’Académie française n’est autre que François Cheng, qui enrichit la forme romanesque de son altérité spatio-temporelle, après avoir initié toute une génération à la saisie de la poésie et de la peinture chinoises anciennes, et après avoir testé sa sensibilité asiatique dans le poème marqué par le climat des mots français. Et le prix Nobel 2000, Gao Xingjian, réfugié politique à Paris depuis 1988, s’initie au français : sa maîtrise nouvelle de la langue l’autorise à l’utiliser dans ses plus récents écrits pour le théâtre.

Me voici parvenu à mon troisième exemple, qui est l’Islam, et dont le présent et l’avenir semblent engager le destin du monde. Or cette entité dispose d’une présence immémoriale et de haute densité au sein de la langue française. Je voudrais faire commencer d’une manière symbolique cette mémoire avec Antoine Galland, qui a achevé la Bibliothèque orientale de Barthélemy d’Herbelot (publiée en 1697) et qui a surtout traduit les Mille et Une Nuits, avec lesquelles il passe du statut de traducteur à celui de créateur. Car il est établi que ces contes arabes appartiennent à l’histoire de la prose française, en constituant le chaînon intermédiaire entre La Princesse de Clèves et Les Lettres persanes. Et c’est dans leur forme française que ces contes connaîtront leur première diffusion universelle. Parmi les oeuvres que cet ensemble a engendrées, mentionnons Vathek, ce conte arabe écrit directement en français par l’Anglais Beckford, oeuvre qui sera célébrée, un siècle après sa création, par Mallarmé, lequel, au nom de la loi d’hospitalité, recommande aux locuteurs natifs de saluer l’étranger ayant choisi de s’exprimer dans leur langue. C’est, du reste par cet auteur et son contemporain le Polonais Potocki qu’il convient de situer le commencement de la francophonie, pour la dégager de la fatalité coloniale, et l’appliquer rigoureusement à toute participation étrangère enrichissant le corpus de langue française.

Avec ces exemples du XVIIIe siècle, l’on constate les étonnants jeux d’aller-retour entre traduction et création. Et, dans le prolongement de ce contexte, nous assisterons à une série d’expériences littéraires et artistiques qui contribueront à ce qu’il est légitime d’appeler « la constitution d’un sujet d’Islam au sein de la langue française ». Avant d’en venir à la génération des écrivains maghrébins francophones dans les années 1940-1950 (Feraoun, Dib, Memmi, Mammeri, Kateb, Chraïbi, etc.), l’émergence de ce sujet d’Islam est repérable à travers ce qu’en diront Delacroix, Nerval, Fromentin, Flaubert, Maupassant, Gide, Matisse, Dubuffet et tant d’autres visiteurs transformés par leur séjour dans des territoires peuplés par une humanité d’Islam. S’y ajoute la grande tradition académique inaugurée par Sylvestre de Sacy et dont les représentants éminents dans le siècle ont pour nom Massignon, Corbin, Berque, et bien d’autres de leurs descendants sur deux générations.

Le sujet d’Islam atteint sa plénitude lorsque le créateur engrange à l’intérieur de sa fiction poétique les acquis de l’érudition, des traductions et du témoignage des écrivains et artistes voyageurs. Il en est ainsi dans Le Fou d’Elsa, don littéraire que Louis Aragon amassa après avoir fureté et fouiné dans ce qu’il appelle « la forêt d’Islam », pour finir par l’offrir aux peuples concernés, dont la reconnaissance culturelle eut à souffrir du déni colonial. L’expérience d’Aragon dans ce livre montre qu’il est possible de créer une oeuvre profondément marquée par l’assimilation des références islamiques en puisant dans le corpus déposé au sein de la langue française, sans avoir au préalable quelque connaissance d’une des grandes langues islamiques (l’arabe, le persan, le turc, le sogdien, l’ourdou). À moins que l’exemple du poète surréaliste nous conduise à estimer que le sujet d’Islam est en train d’achever la construction de sa demeure au sein de la langue française. Construction à laquelle participent nombre de chercheurs et de créateurs portant leur origine islamique au moins comme trace qui continue d’agir sur ce qu’ils produisent. Et face aux graves problèmes que connaît l’Islam aujourd’hui, la langue française participe d’une manière hautement efficace à l’élaboration des réponses qu’exige une situation de crise.

Devant la réduction cultuelle et politique qui paralyse l’Islam, ce qui s’écrit en français collabore à la nécessaire levée de l’oubli (ce que les psychanalystes appellent l’anamnèse) dont ont besoin les sujets d’Islam pour mieux saisir les interrogations qui ont été formulées dans leur tradition à l’époque où la maîtrise et la souveraineté autorisaient à affronter le débat et l’échange. Cette connaissance de la tradition constitue un préalable pour soumettre un tel corpus aux méthodes modernes héritées de l’historiographie, de la linguistique, de l’anthropologie, et même des modèles adaptables par analogie en s’inspirant des investigations qui orientent les recherches pures et théoriques en sciences dites exactes.

D’une manière pratique et plus modeste, un certain nombre de textes et de réflexions consignées en français précipitent la cristallisation des modalités qui contribuent à l’éclosion de la réforme que devrait adopter l’Islam pour s’éloigner de la barbarie qui le guette et l’aider à se défaire de ses faux problèmes (comme la prétendue consubstantialité de la religion et de la politique) et de ses promesses fallacieuses (comme la réclamation d’une éthique économique et sociale incompatible avec les techniques consacrées par le siècle). Je pense notamment aux analyses et aux écrits des Tunisiens Mohammed Talbi (historien) et Mohammed Charfi (juriste), du Marocain Abdou Filali Ansari (politologue), de l’Algérien Mohammed Arkoun (islamologue) et de tant d’autres qui réfléchissent en français sur l’adaptation de l’Islam aux exigences de notre temps.

Tels sont esquissés à grands traits les trois exemples que je voulais évoquer. Ils illustrent mes propos à titre indicatif. Le chemin reste ouvert pour tester ce qu’il peut en être d’autres perspectives qui projettent leurs faisceaux dans le paysage de la langue française. À l’instar de la tradition juive, qui, au-delà de ce qu’elle a apporté à la modernité, met à l’épreuve le particulier et l’universel, retrouvant en certaines de ses franges l’entretien de la double fidélité à l’Alliance et à la république, proposant dans la nuance des rectifications actives imposées par la tragédie de l’Holocauste. De même, il est des plus féconds de se confronter à l’esprit des Caraïbes et à l’esthétique et à la poétique qu’engendrent les prédispositions créoles, pour gagner à soi la fertilité du mélange qui s’allie au destin d’un monde dont la diversité se croise sur les planches d’une scène désormais unique et hospitalière aux signes et aux dits de tous les éloquents.

En rappelant les fils multiples qui tissent la langue française, on en vient naturellement à situer la question de la langue en dehors du schème qu’impose l’approche conventionnelle de la francophonie, comme mouvement portant des littératures postcoloniales périphériques. Sans négliger l’effet historique du colonialisme dans l’ampleur du phénomène francophone, nous sommes conviés à dépasser ce schème qui se trouve débordé en aval et en amont dès que la question de la langue est envisagée à travers son articulation avec la culture, laquelle se trouve engagée dans un processus de transformation perpétuelle lorsqu’elle est confrontée à la diversité et aux instabilités et contaminations que toute mêlée provoque. Cette approche défait la dichotomie traditionnelle qui divise le domaine de la langue entre un centre et des périphéries. Dans ce temps de la mondialisation, toute périphérie se pare des attributs du centre. Et il est heureux que nous soyons en mesure d’affronter les défis de l’heure en sachant que la langue à laquelle nous participons est disséminée à travers une pluralité de centres émetteurs. C’est cette pluralité qui mérite d’être entretenue par une politique adaptée à cette situation où une langue se trouve investie par la polyphonie du divers.

Cette vision prédispose à assouvir le désir de français que je rencontre régulièrement à travers mes tribulations dans les pays. Le rôle du français peut même devenir majeur et participer à un redéploiement des rapports de force politiques. Dans cette perspective, le français peut être pensé comme langue européenne, c’est-à-dire comme un idiome qui porte, au-delà de l’esprit français, les virtualités du vieux continent.

Pour rendre plus explicite mon propos, je reviens à Simone Weil et à ce qu’elle écrit dans un texte daté de 1943 : « À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français » (dans Écrits historiques et politiques, Gallimard, 1960, p. 365-378). L’auteur prévoyait l’inéluctable défaite allemande, qui aura pour conséquence la fin des empires coloniaux et laissera le champ libre à l’américanisation du Première table ronde monde. Face à ce diagnostic lucide, Simone Weil constate que le monde tel qu’il ira aura besoin de la nuance européenne pour améliorer sa condition ; seule l’Europe, en effet, a les moyens de maîtriser la double tension qui orientera le présent et l’avenir : celle qui lie l’Orient et l’Occident et celle qui exige l’entretien de l’ancien tout en demeurant ouvert à l’aventure du neuf.Or, la situation actuelle continue d’être éclairée par ce qu’a écrit Simone Weil il y a soixante ans. Et la langue française a les moyens d’agir dans la maîtrise de cette double tension qui constitue encore le moteur du monde. Encore faut-il le vouloir et élaborer une politique à la hauteur d’une telle ambition. Il importe aussi d’engager des femmes et des hommes conscients de la tâche qui leur est demandée et dignes de servir un tel dessein.

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