Marina Yaguello professeur à l’université de Paris VII
En tant que linguiste, je n’ai évidemment pas l’intention ni la prétention de suggérer quelque chose qui s’apparenterait à des conseils en politique ou bien en stratégie pour une éventuelle défense du français. D’ailleurs, je me pose aussi des questions sur l’opportunité de ces attitudes défensives, voire offensives comme cela vient d’être dit. Je voudrais simplement recadrer un peu les choses du point de vue de la sociolinguistique en rappelant simplement qu’une langue comme le français, contrairement à des langues de diffusion moins importante, est une langue qui par essence possède des statuts divers et surtout des fonctions diverses.
Sans refaire l’historique ni la répartition du français dans le monde, il faut souligner que son statut est très diversifié selon les pays, mais ce qui est essentiellement différent, sur un plan très général, c’est la fonctionnalité de la langue. Je vais donc m’attarder sur quatre fonctions, qui ne sont pas les seules, mais qui me paraissent importantes à prendre en compte dans le cadre de cette table ronde.
Tout d’abord la fonction de langue véhiculaire. On peut s’interroger sur la fonction du français aujourd’hui en tant que langue véhiculaire : il est clair que le français n’a absolument aucune chance vis-à-vis de l’anglais. La langue véhiculaire dans le monde, c’est un fait qu’il faut tout simplement accepter, c’est bien entendu l’anglais. Et depuis que j’ai eu l’occasion d’entendre au cours de nombreux colloques des Espagnols converser avec des Portugais en anglais ou bien des Chinois avec des Japonais, ou des Italiens avec des Français, je crois que sur ce point on est obligé d’accepter la situation. Ça n’était certes pas vrai il y a peut-être encore trente ans : les ressortissants de pays de langue romane avaient alors toujours une de leurs deux langues en commun. Mais aujourd’hui, il n’y a aucun doute, ils passent par l’anglais. Le rôle véhiculaire du français reste bien entendu tout à fait réel dans l’espace de l’Afrique dite francophone. Dans cet espace, il est clair qu’un Gabonais qui rencontre un Sénégalais ou un Malien qui rencontre un Béninois ne peuvent évidemment que communiquer en français ; l’anglais dans ces zones-là n’a certainement pas encore pris la place du français. Sur le plan de cette fonction, on peut toujours se reporter en arrière et penser au Grand Siècle, à l’époque où le français était véhiculaire en Europe ; je crois que ça n’a rigoureusement rien à voir, c’était un français véhiculaire à l’intérieur d’une classe privilégiée instruite, extrêmement restreinte, et ça n’a absolument jamais eu la fonctionnalité qu’a l’anglais aujourd’hui.
La deuxième fonction, qui est encore extrêmement importante aujourd’hui, c’est la fonction de véhicule culturel. Et là, toute personne qui a eu à intervenir dans les réseaux culturels français à l’étranger a pu, je crois, s’en convaincre. Personnellement, j’ai eu l’occasion d’intervenir au cours de ma carrière dans une bonne trentaine de pays dans le cadre des instituts français et des alliances françaises, et j’ai rencontré ce public pour qui le français est un français-plaisir avant tout, c’est-à-dire un français qui est acquis par choix pour pouvoir s’approprier la culture française, la littérature française. Et c’est évidemment un public de choix pour ces institutions, ces instituts et ces centres culturels français que nous entretenons à l’étranger, que nous continuons d’entretenir et je crois que c’est à l’honneur de la France de dépenser ces sommes importantes pour continuer à rendre sa culture accessible à ce public. Alors bien sûr, comme l’a fait remarquer, je crois, Xavier North, qui était directeur de l’Institut français et conseiller culturel à Londres il y a peu, on rencontre à l’Institut français de Londres énormément de gens qui parlent parfaitement le français. Bien sûr, les anglophones sont les plus grands demandeurs de français, je crois que cela a été dit aussi tout à l’heure, parce que évidemment, parlant déjà l’anglais, ils sont clairement demandeurs d’une autre langue. Pour l’instant, effectivement, ils sont demandeurs de français, peut-être plus que d’allemand ou d’espagnol encore que l’espagnol soit, comme on le sait, dans une situation de très grand dynamisme en ce moment. Il ne faut donc pas décevoir ce public qui a choisi activement d’apprendre le français, et qui est heureux de le faire ; mais il est clair aussi que si les instituts et les centres culturels ne fonctionnaient que pour ce public de privilégiés, pour qui le français est un plaisir, il y aurait quand même une dimension qui manquerait, et cela ne répond pas, je pense, tout à fait aux attentes des pays avec lesquels nous entretenons une coopération.
Il y a une troisième fonction qui, pour moi, est distincte de cette fonction de transmission de la culture, et qui s’inscrit davantage dans les relations économiques que dans les relations proprement culturelles : c’est le français en tant qu’enjeu économique dans les échanges commerciaux. Et là, je crois qu’on est dans une sphère tout à fait différente, marquée en outre par la problématique de relation entre la poule et l’oeuf, puisqu’il est difficile de dire si c’est en vendant français qu’on promeut la langue ou si c’est en promouvant l’usage du français qu’on va vendre français. Cette relation est extrêmement difficile à préciser, mais il est clair que si la France développe sa technologie et est capable de la commercialiser à l’étranger, en même temps bien évidemment, il y a du français qui passe avec. Dès lors, les industries de pointe françaises, notamment dans l’aviation, sont certainement concernées par cet aspect, même si, bien entendu, là aussi l’anglais joue un rôle véhiculaire, y compris entre les intervenants français et leurs clients.
Sans m’attarder sur ce point, je vais passer à une fonction qui est en fait la fonction de base, qui devrait être la première mais que j’ai gardée pour la fin parce qu’elle me paraît plus importante. C’est la fonction vernaculaire : le français est pour nous tous ici dans cette salle avant tout un vernaculaire, c’est-à-dire la langue dans laquelle nous sommes nés, dans laquelle nous avons été éduqués, dans laquelle nous sommes allés à l’école, et que nous parlons à titre de langue dite maternelle. Là, bien sûr, le paysage est extrêmement contrasté : en ce qui concerne la France, en dépit de ce qui vient d’être dit, je crois que nous sommes un des rares pays au monde qui ait massivement en commun un même vernaculaire. Il y a très peu de situations, d’États, de nations, dans le monde où une seule langue occupe à tel point la quasi-totalité de l’espace de la communication quotidienne. Je voudrais donc m’attarder sur le cas de l’Afrique dite francophone. Quand on dit pays francophone on pense évidemment, comme Jack Batho vient de le souligner, à ce très grand nombre (il y en a seize) d’États africains qui ont le français comme langue officielle. Mais qu’est-ce que ça signifie dans la réalité ? Bien entendu, le français n’est pas vernaculaire dans ces pays ; on peut considérer, de façon un peu schématique, qu’il y a environ . % de francophones actifs dans ces pays, à savoir qui pratiquent le français à l’égal des francophones d’Europe et d’Amérique.
En Afrique, quand on dit 5 %, ça implique qu’on est toujours dans des situations de diglossie et même de polyglossie, puisqu’on rencontre des situations beaucoup plus complexes que les situations diglossiques. Le français, pour une très petite frange de locuteurs, assume toutes les fonctions, c’est-à-dire comme pour nous tous qui sommes ici. Pour ces locuteurs-là, en fait, il y a un regard qui est toujours porté vers la France, et vers le français central, vers le français qui est régenté par l’Académie, par les institutions et, bien sûr encore aujourd’hui, par une certaine forme de purisme. Cette attitude se distingue de celle qui prévaut dans les pays de la francophonie dite périphérique comme la Belgique, la Suisse et le Québec, où au contraire il y a des attitudes beaucoup moins puristes et beaucoup plus ouvertes à l’innovation linguistique et là, je renvoie à ce que disait Jack Batho à l’instant, nous ne sommes pas propriétaires de la langue et, au niveau du vernaculaire, il est clair qu’il faut prendre en compte le fait qu’il y a « des » français et non pas « un » français. Les anglophones ont accepté ce fait depuis très longtemps, puisque maintenant on ne parle plus de « english », on parle de « englishes », et on a dans le monde entier des colloques, des réunions qui sont organisés sur le thème de « new english », « englishes », alors que, autant que je sache, cette notion n’est pas aussi bien acceptée dans l’univers de la francophonie, à savoir le fait qu’il y a des français.
Qu’en est-il donc de la situation du français dans les pays d’Afrique francophone ? Il y en a un qui est cher à mon coeur et que je connais extrêmement bien, c’est le Sénégal, et donc je voudrais en dire quelques mots. Il se trouve que, lorsque j’étais au Sénégal en tant que linguiste, je me suis immédiatement intéressée aux langues locales, en particulier au wolof, qui est la langue véhiculaire du Sénégal et la langue vernaculaire d’une bonne partie de la population. Et je me suis rendu compte très rapidement que la seule méthode qui existait pour apprendre le wolof était une méthode américaine, qui est celle du Peace Corps ; et en creusant un peu plus, je me suis aperçue que le Peace Corps pénétrait dans la brousse, dans les villages de brousse, où il n’y a dans certains cas pas d’école, et donc pas de « lettrés », où il n’y a donc pas d’enseignement dans aucune langue, pas plus en français qu’en langue africaine locale. Mais par contre, l’anglais y pénétrait.
Pourquoi ? Parce que le Peace Corps avait appris le wolof et que automatiquement tous les volontaires du Peace Corps étaient formés à parler le wolof. Donc ils partaient tous en brousse et en très peu de temps, en fait, ils répandaient l’anglais. Et que faisaient les Français pendant ce temps-là ? À l’alliance française, dans les CCF, et au service culturel de l’ambassade ? Qu’est-ce qu’ils faisaient ? Ils restaient bien sûr dans les centres urbains, où ils rencontraient des francophones parfaits, qui leur renvoyaient l’image d’un français standard triomphant, c’est-à-dire qu’ils avaient l’illusion s’ils ne restaient pas très longtemps ou s’ils ne sortaient pas un petit peu de ce terrain de se trouver véritablement dans un pays francophone puisqu’ils rencontraient, ils parlaient quotidiennement à des ministres ou à des fonctionnaires qui possédaient parfaitement leur langue. Or, on se trouve en présence d’un continuum de niveaux de français ; ce continuum, contrairement à ce qui se passe dans les Antilles ou à la Réunion, n’est pas un continuum créole-français standard mais bel et bien un continuum de compétence en français standard. Il n’y a pas en effet de créolisation en Afrique francophone, sauf un petit peu en Côte-d’Ivoire (le français populaire d’Abidjan), un peu aussi au Cameroun, tant en français qu’en anglais, mais il y a un continuum de compétence. Si on se situe toujours au niveau des classes les plus instruites et les plus privilégiées, on ne prend pas véritablement conscience de ce continuum et on peut avoir l’illusion complète qu’on est dans un pays véritablement francophone. Alors, que fallait-il faire ? Il fallait en fait développer l’usage des langues locales dans la scolarisation, pour favoriser la place du français, même si cela paraît paradoxal au premier abord. C’est ce que personnellement j’ai essayé de faire en créant à mon tour une méthode de wolof ce fut la première à paraître en français, et elle continue à être très utilisée. Mais en fait, j’ai eu la possibilité de suggérer au conseiller culturel (et cela en dépit du fait que l’ambassadeur trouvait que ce n’était pas une bonne idée), de favoriser l’emploi des langues locales, de favoriser l’enseignement dans les langues locales précisément pour donner une meilleure place au français. Quand on voit comment le français est enseigné à des enfants qui ne sont pas scolarisés dans leur langue maternelle, on est un petit peu affolé, on se demande quel sens cela a d’enseigner à lire et à écrire dans une langue radicalement étrangère à l’élève, alors que celui-ci n’a eu aucun contact avec l’écrit dans son vernaculaire. Voilà donc ce que je voulais dire principalement sur ce terrain où le français peut encore se développer.
D’une manière générale dans le monde, et en Afrique francophone en particulier, la scolarisation ne fait pas de progrès actuellement. Dans certains cas même, elle régresse. C’est une situation qui est extrêmement alarmante et c’est une des choses que nous devons certainement prendre en compte en tout premier lieu.