des auteurs
Yves Bonnefoy / Une poétique des retrouvailles |
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Il serait judicieux pour conclure ce trop bref panorama
d’une oeuvre toujours en cours, mais qui a commencé
à produire il y a bientôt soixante ans, de tenter d’indiquer
ce qui en alimente, sans doute avec le plus d’énergie, le foyer
central. Il est bien rare en effet qu’un poète de quatre-vingttrois
ans dispose, à cet âge avancé de la vie, d’une puissance
de créativité non seulement intacte, mais renouvelée
dans la profondeur : il est clair que la poétique, toute
d’éclaircissement et d’appel du simple, qui commence avec l’ouverture de Début et fin de la neige (intitulée « La grande neige »)
et se poursuit avec en particulier La Pluie d’été (livre maintenant
repris dans Les Planches courbes), marque une évolution sensible
par rapport aux amples masses verbales de la maturité, telles
que les déployaient Dans le leurre du seuil et Ce qui fut sans lumière ;
tout en n’y renonçant pourtant pas, comme on le voit
dans ces autres sections du dernier recueil, « Dans le leurre
des mots » (où l’on note le choix du titre en écho) ou « La maison natale » (si proche à bien des égards de « L’agitation
du rêve » de quinze ans plus tôt). Contrairement à bien
de ses contemporains parvenus à des âges comparables,
Yves Bonnefoy ne connaît aucune éclipse de ce qu’on est
convenu d’appeler l’inspiration (qu’on songe à Char, astre qui
pour finir s’éteint ; à Philippe Jaccottet, hanté par le spectre du tarissement).
Et son oeuvre critique, d’une puissance inégalée dans
tout l’horizon contemporain – au point qu’on n’a quasiment
pas commencé d’en prendre la mesure, qui est celle
d’une des pensées majeures de son siècle –, ne cesse d’étendre
son ensemencement fertile dans un double champ :
celui de l’herméneutique des images (il achève un Goya,
n’a pas renoncé à écrire un jour un Poussin ou un Caravage,
quand viennent de paraître ses Remarques sur le regard, qui poursuivent l’enquête du monumental Giacometti sur l’art du xxe siècle) ; et celui de l’interprétation des textes
(Sous l’horizon du langage, dernier en date des volumes
de critique littéraire, réunit en particulier tous les nouveaux
développements de sa pensée, de 1992 à 2001, sur Baudelaire
et Mallarmé). Indiquer ces parutions en volumes ne fait
au demeurant que parer au plus pressé ; car Yves Bonnefoy
ne cesse en fait d’écrire : s’il n’écrit pas de poèmes, c’est qu’il écrit préfaces, conférences ou entretiens, dont seule une partie
(jugée par lui de plus de sens) connaîtra ultérieurement
les honneurs d’une reprise en recueil. Et ce rythme d’écriture
(et de publication), qui a toujours été le sien, n’a peut-être jamais été aussi soutenu qu’en la période actuelle.
D’où provient donc une telle longévité dans la fécondité,
qu’on aurait envie de comparer à celle d’un Goethe ?
La mettra-t-on en relation – pour le penseur par excellence
de l’acceptation de la finitude comme condition d’accès
à l’expérience authentique de poésie – avec la simple traversée
de l’épreuve de vivre ? Voilà qui n’expliquerait pas grand-chose
si l’on ne soulignait à quel point cette « traversée » s’est, dans
son cas, accompagnée d’une capacité d’intégration psychique hors du commun.
Yves Bonnefoy aime à citer Les Enfants du Capitaine Grant,
lu dans l’enfance, pour une unique scène : celle de la vision
de feux sur le rivage d’une île perdue, et l’écoute d’une voix
sur la mer, qui feront que l’odyssée du Duncan (le yacht de
Lord Glenarvan, parti à la recherche du marin écossais disparu,
avec à son bord ses deux enfants) va trouver là sa résolution :
bientôt ce sera l’explosion d’intensité des retrouvailles
entre le naufragé et les siens. Rien ne le touche davantage
en effet que cette structure, si constitutive du Conte d’hiver de Shakespeare, dont il a extrait l’exergue choisi pour Dans le leurre du seuil : « They look’d as they had heard of a world
ransom’d, or one destroyed », ultérieurement traduite ainsi : « On eût dit qu’ils venaient d’apprendre la nouvelle d’un monde
rédimé ou d’un monde anéanti ».
Rappelons-en brièvement l’argument : Léonte, roi
de Sicile, accuse dans un délire de jalousie inconsciemment
homosexuelle la reine Hermione d’être l’amante
de Polixène, roi de Bohême invité à la cour et son meilleur
ami ; il la persécute au point que leur fils en meurt
de désespoir, qu’elle-même disparaît, et que leur petite
Perdita, traitée comme le fruit adultérin de ces amours fantasmatiques, est exposée « aux périls d’un rivage aussi
lointain que désert ». Mais la seconde génération réparera
les erreurs et malheurs de la première : Perdita, sauvée
et maintenant jeune fille, fait retour en Sicile (en ignorant
d’ailleurs sa véritable identité) au bras du prince Florizel
qui l’aime comme la délicieuse bergère qu’elle est : le couple
fuit les foudres du père du jeune prince – qui n’est autre
que Polixène, furieux de cette mésalliance. Aussi
l’intrigue ménage-t-elle une impressionnante concentration
de retrouvailles mêlées : entre les époux (Hermione,
qui s’est cachée pendant toutes ces années, reparaît
sous ses propres traits figés en une prétendue statue
funéraire, de la main de « Jules Romain » ; elle se ranimera,
descendra du piédestal de l’art ou de la mise en image
où Léonte avant Jules Romain l’avait transformée en idole
tour à tour adorée puis haïe, à l’audition du repentir
amoureux de son mari) ; mais retrouvailles aussi entre
les générations, avec l’accent mis sur la reconnaissance
réciproque du père et de la fille, qui « se savent soudain,
se retrouvent : moment des pleurs de joie, des épreuves qui semblent
soudain prendre fin ».
On peut en effet penser qu’il s’agit là d’un thème
ultrasensible pour l’interprète qui l’a, à sa manière, partagé
et vécu dans la part fantasmatique de son histoire – celle de
ses rapports identitaires de filiation vis-à-vis de ses ascendants
(en tant que fils confronté aux imagos parentales) ou de
ses descendants (en tant qu’image de père donnée à l’enfant) ;
rappelons qu’en 1972 – date charnière à plus d’un titre –
à la fois meurt Hélène Bonnefoy, la mère du poète, et lui naît
Mathilde, sa fille. Les éléments dont on dispose pour avancer
une telle hypothèse ne manquent pas : qu’il suffise de rappeler
la sympathie pour la figure de Rimbaud (elle-même si marquée
par l’opposition au « bleu regard / Qui ment » d’une mère
puritaine, dans les « Poètes de sept ans »), telle que l’expose
la monographie de 1961 ; et plus directement, chez le jeune
auteur du Traité du pianiste de 1946, l’intensité de la lutte
intrapsychique l’animant alors contre une figure maternelle
déclarée ensuite, à plusieurs reprises, « oedipienne » (au sens
où elle fixerait pour l’entraver l’expression du désir du fils).
Même si dans son âge mûr, en effet, le poète tiendra à mettre à distance une telle configuration, pour la critiquer dans
son entretien avec John E. Jackson, pêle-mêle avec ses griefs
contre le surréalisme (1972), il n’empêche qu’il aura à coeur
de réévaluer l’ensemble douze ans plus tard, dans la postface à la réédition bilingue due à Anthony Rudolf (Traité du pianiste),
continuant de s’étonner d’avoir pu écrire ainsi (« Est-ce moi qui
venait de tenir cette plume ? »), mais ne rejetant plus cette
fantasmatique de la mise en pièces de l’objet (au sens analytique
du terme) par ce « double » du sujet – la sauvagerie même du ça –
« qui veut la désagrégation, le renoncement » ; car si la poésie
consiste bien à « retrouver, dans l’exercice de la parole, [la] lumière »,
elle suppose aussi, souligne-t-il alors, « d’abord [de] prendre
conscience […] de ce ‹ double › caché en nous, et l’obliger à paraître ».
C’est en fin de compte la pacification des vieilles luttes
internes (une fois leur acceptation acquise) qui propulse
l’oeuvre dans la fécondité de son devenir. Aussi serait-on
en droit de parler de « retrouvailles » avec les deux figures
parentales : en premier lieu celle de la mère, de façon
exemplaire à partir de « L’origine de la parole » (dans les Récits
en rêve) – le point de départ en étant donné par l’avant-coureur
et très émouvant « Rentrer, le soir », qui s’achève sur l’ombre
portée de « la mère […] immense près du garçon qui grandit ».
Le sujet peut librement rêver à la résurrection de la mère jeune
fille, aux « madones d’abord peintes nues par de nouveaux Léonard »,
aux reflets que projette dans une salle de classe le miroir
de poche d’un garçon facétieux sur les cheveux de
son institutrice, provoquant l’ondée des rires de plaisir
de la jeune troupe ; il peut s’approcher, c’est en lui
l’Inconscient qui le fait, du bord interdit de la scène primitive –
tentative dont on a pu dire (entre autres Didier Anzieu ou
André Green) qu’elle permet à tout esprit créateur de libérer
ses plus grandes possibilités d’expression.
Et, en second lieu, une fois réintégrée la part positive du lien à la figure maternelle, voici celle du père qui, absente jusque-là,
fait une apparition aussi décisive que différée dans l’oeuvre
récente (rappelons qu’Yves Bonnefoy avait treize ans au
moment de la mort de son père) ; jusqu’à cet aveu fondamental, à l’occasion de la préface d’un album de photographies
des lieux où travailla Élie Bonnefoy : « Car je suis prêt à penser
que j’écris pour donner la parole à mon père, qui n’avait pas appris à parler.» « Un père, […] qu’est-ce que c’est ? » demande l’étrange
enfant des Planches courbes au passeur qui, s’étonnant de le voir
seul, s’enquiert de savoir où peut bien être son père ; mais
peu après, mû par le désir – sans que le passeur lui ait répondu
autrement que par les gestes concrets d’une protection agissante, pour lui faire franchir le fleuve – : « Veux-tu être
mon père ? ». On ne saurait enfin trop insister sur le très haut
degré émotionnel dont témoigne le septième poème
de « La maison natale », qui met en scène un biographème
bouleversant : dans la salle à manger, l’été, père et fils jouent
aux cartes, « puisqu’il n’est pas d’autres images / Dans la maison natale
pour recevoir / La demande du rêve […] » ; mais le père sort, « Et aussitôt l’enfant maladroit prend les cartes, / Il substitue à celles
de l’autre jeu / Toutes les cartes gagnantes, puis il attend / Avec fièvre,
que la partie reprenne, et que celui / Qui perdait gagne […] ».
Ce puissant désir de faire gagner le père (lui, le perdant
de la vie sociale, et bientôt de la vie tout court), et qu’il vainque grâce à la seule providence active que lui ménage son fils
en une ruse à l’envers, sous-tend certainement l’énergie mise à construire une oeuvre par où, dans la promotion
de « la parole » comme communication des vivants dans
l’harmonie du Simple, le père alors – lui aussi, lui d’abord
peut-être – la retrouverait : non plus en tant qu’instance
de la censure du Symbolique de la langue (qui l’avait tout
le premier condamné au silence), mais dans l’échange le plus
fondamental par où, poète, « tout le monde l’est en puissance ».
Peut alors surgir l’aveu final, décisif pour l’ensemble de ce qui
fut écrit jusqu’alors, et de ce qui s’écrira à l’avenir : « J’aurai barré
/ Cent fois ces mots partout, en vers, en prose, / Mais je ne puis / Faire
qu’ils ne remontent dans ma parole […] ».
Aussi des retrouvailles d’un autre type peuvent-elles s’étayer
sur celles-là, qui leur servent évidemment de fondations.
Tel est bien le cas – revenons-y – du Conte d’hiver : à l’arrière-plan
des rapports entre les personnages, c’est toute la question
des relations entre « art » et « nature » qu’on doit y déchiffrer –
relations dont l’euphorie de la réconciliation générale
ne saurait magiquement escamoter la complexité. Certes, Hermione descendant de son socle, c’est bien sur un mode
allégorique l’« harmonie même de la nature vivante appelant à soi
et réconciliant » ; mais de nombreux indices donnent à voir,
dans cette pièce, moins une épiphanie du réel enfin découvert
que la mise en scène imaginaire d’un tableau, avec ses gestes éloquents, selon l’esthétique renaissante et classique
de l’Ut pictura poesis : tableau qui attesterait alors des seuls
pouvoirs de la fiction – à tout prendre, n’est-ce pas un Conte ?
Néanmoins, l’avis final d’Yves Bonnefoy sera de se demander
si « l’art qui se maintient ainsi jusqu’au bout dans l’invocation […]
de la ‹ grande nature créatrice › n’a pas lui aussi, de par sa présence
opiniâtre dans la parole de l’oeuvre, un droit à être, une vérité » ;
ce qui rejoint son propre poème, lorsqu’il évoque « Des vies
qui se séparent dans l’énigme, / Des erreurs, des effondrements,
des solitudes / Mais des aubes aussi, des pressentiments, / Des eaux
qui se dénouent au loin, des retrouvailles […] ».
C’est aussi le cas de l’évolution la plus récente du mythe
de Cérès dans l’oeuvre : dans le troisième poème
des « Chemins » de La Pluie d’été (1999), « suante, empoussiérée »,
qu’a-t-elle besoin de chercher encore sa fille Coré par toute
la terre, pour seulement continuer de souscrire à la logique
cyclique de l’antique rite éleusinien, dans son alternance
de mort et de résurrection – dont l’épi de blé, resurgi comme
Coré de l’Hadès, reste l’emblème ? Car en l’enfant qui – depuis Ovide relayé par la toile d’Elsheimer si chère au poète –
se moque ouvertement de sa détresse de mère, il lui suffirait
de reconnaître la part d’agressivité du manque, et la demande
implicite d’amour qu’elle signifie, pour le comprendre
et consacrer avec lui, dans l’Ici, la joie de retrouvailles
qui n’auraient plus besoin de l’ailleurs du mythe pour être.
Dialectique en marche, dont la grande fable de Zeuxis
(active dans les trois recueils éponymes repris dans La Vie errante, en particulier le troisième, Derniers raisins de Zeuxis, 1993)
peut ici servir d’exemple. Que propose-t-elle, en effet ? Dans
la tradition légendaire, ce n’est pas le mythe que constituèrent
Cicéron, puis Alberti et Bellori, du choix des cinq plus belles
filles de Crotone pour élaborer l’unique beauté de
son Aphrodite qu’Yves Bonnefoy choisit ; mais l’autre mythe – venu de Pline et de Sénèque le Rhéteur – des raisins
de peinture qui trompèrent les oiseaux au point que ceux-ci
voulurent les becqueter. C’est là s’affronter à la question
centrale de la mimésis, telle que l’a vigoureusement dénoncée
Platon pour la tradition occidentale (l’accusant d’une
tromperie ontologique sur le non-être de la représentation) –
alors même que le projet personnel du poète quant aux images,
on l’a vu, consiste précisément à en défendre la validité
ontologique. Ce qui ne veut nullement dire qu’il valide
le bien-fondé du trompe-l’oeil : c’est même tout à fait le contraire
(comme il n’a cessé de le dénoncer, en particulier en
en expurgeant la dialectique de l’illusion baroque). Aussi
son Zeuxis va-t-il devoir faire l’apprentissage de ce qui se joue
de présence dans la représentation qu’il élabore : on pourrait
dire qu’il doit, au terme de ses épreuves, opérer lui aussi
les retrouvailles entre art et nature, c’est-à-dire entre sa toile
et le monde ; mais elles ne seront possibles qu’à la condition
d’autres retrouvailles intérieures, les plus profondes, qui
sont de l’ordre de la structuration de son désir. Car les oiseaux
qui assaillent au départ ses toiles, ses pinceaux, ses doigts
mêmes au moment précis où sont déposées les couleurs,
ne sont rien d’autre que l’expression avide autant
qu’anarchique de ses pulsions partielles les plus archaïques
(ceux de cette part de l’inconscient qu’on nomme le ça) –
empêchant que ne surgisse l’apparition de l’objet comme objet
du désir, expression unifiée d’un authentique désir objectal. Dans un second temps, les oiseaux font retrait, mais laissent
Zeuxis (qui pourtant peut peindre des raisins qu’on juge même
autour de lui très ressemblants) vide de toute énergie désirante,
en état d’acédie, véritablement mélancolique : ça n’est pas
sur le refoulement de ses pulsions qu’il peut fonder un travail créateur. Il y faudra un troisième temps : temps de la régulation
des pulsions, unifiées sous un grand désir qui est aussi désir
de l’Un du monde, l’amenant alors à peindre « quelque chose
comme une flaque », qui devient l’emblème par excellence
d’une mimésis des retrouvailles entre désir de présence
et représentation par des images toujours partielles comme
les pulsions qui les animent (on se rappelle que Dans le leurre
du seuil aboutissait à ce finale : « Les mots comme le ciel / Infini /
Mais tout entier soudain dans la flaque brève »). Cette flaque
est un « miroir » (un reflet représentatif ) ; « Mais que l’on plonge
la main dans le miroir, que l’on remue cette eau, et l’ombre des oiseaux
et celle des fruits se mêlent ».
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