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Yves Bonnefoy / « Stade éthique » contre « stade esthétique » |
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Quant à la responsabilité de l’art dans son utilisation
des images, Yves Bonnefoy recourt sans cesse à ces catégories
(« stade esthétique », « stade religieux ») venues de sa lecture
précoce, dès les années quarante, de Kierkegaard. Elles
lui permettent d’articuler avec force une décision exemplaire :
le bien qui nous vient des images n’a absolument rien à voir avec l’esthétique ; « l’esthétique » relevant précisément
du monde-image, de l’aliénation à la forme particularisante
et auto-satisfaite d’elle-même – dans l’oubli complet de ce que
les langages et les codes font perdre de l’intuition de l’Un.
On en relève, dès les débuts de Rome 1630, un exemple qui peut
faire pierre de touche : puisqu’il s’agit de Don Juan,
généralement considéré comme un héros du change vu comme
critère absolu du baroque. Or non, déclare Yves Bonnefoy : « Infra-baroque, Don Juan » ? dont le « courage » n’est que du pur « paraître » ? dans l’étourdissement de toujours plus d’« illusion ».
Car rien dans un tel choix d’existence n’est plus opposé, selon
lui, à la « conscience ‹ baroque › [qui] accepte l’illusion comme telle
et en fait la donnée avec quoi il s’agit, non de se résigner au néant,
mais de produire de l’être ». À la désillusion donjuanesque
s’oppose la désillusion berninienne, comme « le moment déjà
positif par lequel le néant aperçu se convertit en présence » : telle est
l’assomption du « mouvement hélicoïdal des colonnes torses »
du baldaquin de Saint-Pierre. Enfin la « dépense baroque »,
loin de ressortir à la fameuse catégorie du change, n’est pour
Yves Bonnefoy qu’« un profond enracinement » ; l’hélice
de la colonne élève moins qu’elle « n’opère [une] plongée »,
et son « mouvement en spirale […] se referme ‹ enfin › sur le hic et nunc
d’un destin ».
On pourrait même penser que la dévalorisation de Don Juan,
esthète de l’existence, est en proportion de la valorisation
du désir comme vérité de l’image. Il ne faudrait pas confondre à ce sujet la constante dénonciation des « fantasmes »
et de leurs pulsions partielles, qui lancent leurs images
falsificatrices comme les oiseaux de Zeuxis sur leur proie,
avec un procès intenté au désir lui-même, dont le courant
fondamental se trouve toujours reconnu au centre de l’acte
de création, pour Yves Bonnefoy, et qui doit être retrouvé
comme tel par le lecteur.
C’est ici le moment de rentrer dans l’articulation complexe
opérée au fil des textes entre « éros », « agapè », « caritas »
et « compassion ». Évoquant dans « Un des siècles du culte
des images », à la suite de son propos sur le Caravage,
l’art de « la pénombre » comme « selva oscura » d’où proviennent « les entrevisions du songe nocturne » (dans des sujets érotiques
comme la vengeance de Judith ou le sacrifice d’Abraham,
qui jouent sur « les nostalgies oedipiennes »), il ajoute, en guise
de pendant : « Et ce peut être du coup un saint Sébastien soigné
(il sera guéri) par sainte Irène : ce qui appelle d’une autre façon encore à la fusion de l’éros et de l’agapè, cette tâche de l’Occident ».
Ce qui fait aussitôt penser à un sujet parallèle : celui
de Médor soigné par Angélique, tiré de l’Orlando furioso
de l’Arioste. Est même reproduite, dans Rome 1630, la belle
toile de Lanfranco du Musée national des beaux-arts de Rio
de Janeiro, que le cours du Collège de France de 1988-1989
qualifiera de « superbe » : les deux amants qui chez l’Arioste
se voient « nus comme Adam et Ève mais avec joie autant qu’innocence »
accèdent dans la toile de 1605 du peintre parmesan de Rome à « la caritas pour transfigurer l’éros ». On ne peut qu’être frappé
de la proximité des propos : avec en facteur commun l’éros,
et une opposition secondaire entre caritas et agapè, qu’il faut
expliciter.
Les amants de l’Arioste figurent en effet « un amour selon
la nature, non dans les filets d’une langue troublée par la métaphysique des formes », et qui va même « annonc[er] une société délivrée du vieux
soupçon sur la femme », « l’amour profane n’[étant] plus estimé indigne
de converser avec l’amour sacré ». Introduisant à une nouvelle
traduction de l’Arioste, Yves Bonnefoy met en scène « [l]a hautaine, la supposée froide Angélique [qui] éprouve soudain
cette compassion qui est conscience prise de la finitude des existences, […]
de la valeur irremplaçable de la réalité personnelle. Dans son ‹ duro cor ›
pénètre ‹ l’insolita pietade ›, elle oublie tout pour soigner le jeune blessé
[…] » (« Roland, mais aussi bien Angélique »). Mais cette « compassion […] n’est pas la simple caritas, aux connotations doloristes
[…]. [L]’Arioste montre que sans cesser d’être ce qu’elle est, […]
une solidarité avec l’être de finitude, la ‹ pietade › d’Angélique
se découvre désir sexuel, ce qui délivre la compassion du jugement
sur le monde que l’Église voulait y mettre – ce monde vallée de larmes ».
C’est qu’à la place, il est ici « question à nouveau du jardin
d’Éden».
Aussi y aurait-il filiation entre l’épopée de l’Arioste
et la peinture d’Annibal Carrache, dans la mesure où, chez
celui-ci aussi, « la sexualité ne va pas nécessairement à l’Éros aveugle
et égocentrique, puisqu’elle peut dans son art se faire cette musique […]
qui unifie ; et qu’elle peut même aider à la vie morale […]. Au-delà
aussi bien de l’Éros antique que de l’amour doloriste opposé à la chair
par quelques docteurs de l’Église, cet apport, c’est d’ouvrir à une sorte
de tiers-amour […]. [O]n y reconnaît le vieux mythe de l’âge d’or,
compris à divers moments du Moyen Âge et de la Renaissance comme
le temps de la franchise sexuelle ». En revanche, chez Caravage,
qui constitue avec Carrache l’autre terme d’un grand débat
constamment soutenu, Yves Bonnefoy identifie l’érotique à « une pulsion subie de façon si violente, opaque, fatale, qu’elle ne peut
signifier pour lui qu’encore une fois la nuit du monde. C’est l’aveu
sans joie d’une énergie dangereuse qui ne sera que matière, ne remuera
que néant ». De sorte que si Caravage « rêve » d’un « dépassement » de cet éros, il s’agit « d’un dépassement qu’on hésite à nommer agapè,
car celle-ci est une fête dont ce grand esprit a perdu l’idée. Plutôt est-ce
la caritas dont était né chez saint Augustin le dolorisme ». Ainsi
le jeu des notions éthiques se trouve-t-il clarifié : que la tâche de l’Occident soit d’allier comme une « fête » l’agapè à l’éros (qui constitue le grand réservoir du désir humain, source de
toute création) en dit toute la difficulté – entravée qu’elle risque
d’être par la médiation de la doloriste caritas, l’ennemie
du désir.
On fausserait donc gravement la compréhension
de la dimension éthique de l’image si l’on opposait désir à
compassion, ou éros à agapè. Si le Caravage (celui du Saint Lazare de Messine et de « l’icône » de l’invisible que constitue
le rapprochement des deux têtes de Marthe et de Lazare)
est bien le peintre de la compassion selon la caritas, Goya
est devenu, dans les travaux récents qu’Yves Bonnefoy
lui consacre, le peintre de la « compassion sans justification
ni sanction, qui ne dépend d’aucune croyance » : en particulier dans
son Autoportrait au docteur Arrieta, où celui-ci soigne le peintre
d’un geste où « tout dans son bras qui soutient le dos du malade est,
comme tel, invisible… ».
La conséquence en est une réorientation profonde
de la question du « mal » : qui en son fond pour le poète –
et loin de toute moralisation – n’est rien d’autre que le refus
(ou de façon inconsciente le déni) de l’indispensable
conscience de notre finitude. Car c’est alors courir à toutes
les rêveries compensatrices, et en particulier à
la transcendance-fantasme, qui ne peut que faire davantage méconnaître nos vrais besoins, et ceux des autres que
nous prétendrions aimer. Yves Bonnefoy se fonde tout d’abord
sur la grande parole de Rimbaud, selon laquelle « ‹ Je › est
un autre » ; opposant alors à ce « Je » découvert en poésie (ou en art, en général), avec ses déterminations
de finitude consentie en conscience de soi, un « moi » assoiffé
de représentations imaginaires – en fait, un « moi-image ».
Ainsi peut-il écrire, dans La Présence et l’image, que « lutter contre
les leurres en nous de l’universelle écriture, les critiquer, les dénouer
un à un, refuser en somme de dire ‹ moi › au moment même où le ‹ Je ›
s’affirme, c’est, tout négatif que cela paraisse, aller déjà vers le lieu
commun ». Ce lieu commun n’a rien à voir avec ce qu’en
défendait Paulhan dans ses Fleurs de Tarbes : il est ici le lieu
de parole dans l’échange des finitudes consenties,
qui aménage poétiquement la conscience d’une « terre », hors
des mirages de « l’écriture » qui se voudrait démiurgiquement
recréer « un monde » (c’est-à-dire un monde-image). Chez
Rimbaud, justement, c’était le « moi » qui s’était cru « mage
ou ange », et c’était le « Je », enfin libéré en lui, qui luttait « contre
l’intime, l’inexorable vertige »– au profit de la « réalité rugueuse à étreindre » si souvent citée par Yves Bonnefoy.
Mais la critique trouve toute sa profondeur d’analyse dans
la récente et importante introduction au Roland furieux évoquée
plus haut, qui envisage les méfaits du moi-image non plus
par rapport au sujet qui s’y aliène, mais par rapport à son objet
qu’alors il instrumentalise, selon une perversion inconsciente
de la relation. « [L]’image que nous substituons à la chose ou à la personne réels » ne va pas sans de graves conséquences, « car qui aime l’autre en image se voue à la part de soi qui a produit
cette image, il s’y est lui-même réduit ». Ainsi le danger encouru
est double : méconnaître l’objet dans l’idolâtrie de son image –
jusqu’à l’effondrement toujours imminent des projections
dont il est le support – ne peut qu’enclencher en retour
une crise radicale du sujet, structuré exclusivement autour
de ces fantasmes dénégateurs, et qui ne peut que découvrir
brutalement le vide au-dessus duquel il s’est artificiellement construit : « Que l’objet du culte apparaisse un autre que ce qu’on
imagine qu’il est, et ce n’est pas simplement qu’il va décevoir : ayant
trahi au plan le plus radical, il méritera d’être détesté à proportion
qu’il était aimé, et de façon d’autant plus douloureuse à vivre,
par le rêveur désillusionné, que cet effondrement s’étendra à la personne
qu’il est lui-même. […] La fureur contre l’autre est latente dans
l’idolâtrie […]. Mais la haine de soi est tout aussi prévisible […] ».
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