des auteurs
Yves Bonnefoy / Pédagogie de la présence |
|
Nul ne contestera que, parmi les contemporains,
Yves Bonnefoy figure comme le poète par excellence de l’espoir
de « la présence » ; encore faut-il bien se représenter à quel
point il en est aussi le métapoéticien le plus profond, et pour
ainsi dire l’enseignant, tout d’abord dans son oeuvre critique,
qui a refondé les études baudelairiennes (de l’aveu même
de Claude Pichois), ou rimbaldiennes (André Breton
ne s’y trompait pas, qui en 1961 déclarait que le véritable événement n’était pas le lancement de tel spoutnik, mais
la parution du Rimbaud par lui-même), ou mallarméennes
(en inversant la doxa textualiste des années 1960-1990) ; à quoi il faudrait ajouter, pour compléter le quadrangle d’or
de la « poésie en français » (comme dit Yves Bonnefoy),
la figure de Nerval, et plus récemment, en hors-champ,
celle de Leopardi ; sans compter les études sur les grands
contemporains (au premier rang desquels figurent Gilbert Lely,
Louis-René des Forêts ou Christian Dotremont – Jouve dans
une moindre mesure, ou Beckett), et par le truchement
d’une intense activité de traducteur de l’anglais, Donne, Keats,
Yeats, et bien entendu le continent Shakespeare. Mais il ne
faudrait pas sous-estimer l’impact considérable de
l’enseignement proprement dit, tel qu’il a été donné au Collège
de France depuis l’élection de 1981 ; et ce n’est évidemment
pas un hasard si, pour sa leçon inaugurale, Yves Bonnefoy
a choisi comme titre « La présence et l’image ».
C’était dire en peu de mots l’intensité d’une lutte dégagée
par lui entre ces deux instances, où le « et » doit d’abord
s’entendre comme un contre, mais pour aussitôt après,
par renversement dialectique (qui ne cesse de complexifier
partout sa pensée), s’interpréter aussi comme un dans
paradoxal. Toutefois, nous voici dans un embarras redoublé :
car à l’éclaircissement de ce qu’il faut entendre par « présence» s’ajoute celui de la notion d’« image », qui ne paraît pas moins
centrale et d’ailleurs constitutive de la première. Si en effet
la « présence », en tant qu’absolue présentation d’elle-même,
doit s’entendre comme s’opposant à « l’image », en tant que
celle-ci est nécessairement déjà de l’ordre de la représentation,
c’est que de toujours elle précéderait toute image : mais à quelles conditions peut-il y avoir une présence sans image,
c’est-à-dire d’avant toute représentation, et cela dans
la représentation même que constitue en soi le langage, quel
qu’en soit le mode d’expression – verbal ou plastique ?
Car pour de la présence infraverbale (ou d’avant les images
de l’art en général), un certain nombre d’expériences
existentielles sont à même d’en rendre compte, pour Yves
Bonnefoy : celle de l’infans d’avant l’articulation du langage,
dans le rapport d’immédiateté à la mère vécue comme
encore le tout du monde ; ou celle de l’extase mystique dans la communication directe, ou éprouvée comme telle,
avec le divin (c’est-à-dire non médiatisée par un système
théologique donné, ou plutôt le transcendant absolument :
ce qui fait de tous les mystiques des frères, de quelque tradition
religieuse qu’ils soient issus, pour la plus grande inquiétude
des gardiens de chacune des orthodoxies).
D’autre part, que serait une « présence » qui ne soit pas
celle d’un être incarné, présent aux autres autant qu’à
lui-même dans l’attestation alors ontologique qu’il y a de l’être
plutôt que rien, et que, la différence de la fameuse formule
de Mallarmé (dans sa lettre à Henri Cazalis du 28 avril 1866,
dite de la découverte du Néant, qu’Yves Bonnefoy aime tant à citer), nous ne sommes pas « de vaines formes de la matière » ?
Car une telle notion n’a de sens, pour le poète-penseur,
que sur fond d’incarnation : à prendre non pas dans l’acception
théologique qu’en a promue le christianisme – même si ce fut là pour lui une expérience décisive de la conscience humaine –,
mais comme échange vécu des existences, définissant
une communauté humaine partagée, qu’on a déjà vue nommée
indifféremment « la terre » ou « la parole ».
Précisément, à ne s’en tenir qu’à « La présence et l’image »
où ont été condensés en une occasion solennelle et en pleine
maturité (à 58 ans) les grands postulats de l’auteur, celui-ci,
conscient d’occuper un type de chaire – consacré à la poétique –
qui fut antérieurement illustré par Paul Valéry, puis Roland
Barthes, enregistre dans un premier temps les objections que
l’un et l’autre firent à la conception « romantique » de la poésie :
pour le premier, l’affirmation que « le contenu d’un poème […]
n’est qu’un élément en somme formel dans une combinatoire » ; pour
le second, le souci de « déconstruire l’effet de présence à soi »
du poète et son « illusion de maîtrise ». Ainsi fut enregistrée
« la déconstruction de l’antique visée ontologique » : « [l]à où le critique
ou le philosophe croyaient jadis rencontrer dans l’oeuvre […] l’expression
univoque et directe d’un sujet […] » , lui-même s’imaginant, « de
proche en proche », « le maître du sens du monde ou même une émanation
divine », la critique aiguisée de notre siècle n’y a plus reconnu
que des « signifiants fugitivement reclos sur des signifiés irréels »,
à partir des acquis de la linguistique, de la psychanalyse
ou de l’intertextualité structurale. De sorte que, « dans les ruines
du cogito », on n’a bientôt plus reconnu « que les mille niveaux
de nuées rapides de ce langage dont nous ne sommes […] qu’un
froissement léger des structures, qu’un pli […] ».
Mais c’est alors que le renversement suivant se produit
(finalement fondé à sa manière sur l’intuition qui fit découvrir à Émile Benvéniste l’approche linguistique nouvelle
du discours, par quoi la langue s’organise vitalement autour
de la prise de parole de qui s’adresse à autrui) : « il n’en reste pas
moins que nous disons Je, quand nous parlons, dans l’urgence des jours, au sein d’une condition et d’un lieu qui du coup demeurent, quels qu’en
soient les faux-semblants ou le manque d’être, une réalité et un absolu.»
Ainsi, poursuit Yves Bonnefoy, « tout en continuant d’étudier comment vit et dévie sans fin le signifiant dans les signes, il me semble
qu’il faut chercher comment cet élan que nous sommes peut, dans
la dérive des mots, s’affirmer pourtant comme une origine ». Et de poser
cette question : « Que faire […] pour qu’il y ait quelque sens encore à dire Je ? ».
Et tout d’abord le voici qui souligne à quel point ce furent
non pas des théoriciens, mais ces poètes du quadrangle d’or
qui ont fondé la poésie moderne en français (Nerval,
Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé – lui-même ayant tant
contribué à en refonder l’interprétation), qui ont les premiers
perçu « le rôle du signifiant dans l’écriture » et « la place de l’inconscient
dans les décisions des poètes » ; activant ainsi la « désagrégation
de l’idée absolue du moi qu’il y avait chez les Romantiques ». L’accent
est ensuite déplacé du côté d’une phénoménologie de
la réception : le lecteur averti a beau reconnaître « les labyrinthes
du signifiant » dans lesquels il s’engage, « il sait un signifié
parmi eux […] qui est l’intensité comme telle » : à partir de quoi –
en une situation vitale de communication qui le fait
l’interlocuteur de qui lui parle effectivement – il « n’analyse pas,
il fait le serment à l’auteur, son proche, de demeurer dans l’intense »,
ce qui le rend « impatient d’aller vivre cette promesse ». Fort de
ce double constat, Yves Bonnefoy soulève alors la question
de la « clôture de l’écrit », où il voit une illusion qui se sait d’autant
moins elle-même qu’elle croit l’avoir pourfendue dans la mise
en cause de l’auteur (auquel échappent ses propres signifiants),
comme du lecteur (censé être guéri de tout effet
d’identification ou de projection). Qu’est-elle en effet, sinon « [u]n désir […] en nous, vieux comme l’enfance, qui cherche en toute
occasion ce qui peut remplacer le bien qui nous a manqué presque à l’origine »? En fait, un fétiche pour combler le manque,
et « la scène où jouer son rêve ». Tel est « l’éclat qui manque à la grisaille
des jours, mais que permet le langage quand le recourbe sur soi, quand
le pétrit comme un sein natal la soif constante du rêve ».
Le renversement est radical : l’idéologie du texte autonome,
loin de consacrer la liberté d’un sujet désabusé des mirages
de la subjectivité humaniste, aliène celui-ci au leurre d’un objet
partiel où il cultive sa nostalgie de toute-puissance, dans
une illusion de maîtrise : « Un monde a été détruit – aboli, disait
Mallarmé –, celui au sein duquel nous serions mortels : et en retour,
ce qui a pris forme dans le poème, c’est un monde encore, bien sûr,
un monde souvent cohérent, en apparence complet.» Mais ce monde
n’est que l’image proprement dite, substituée fantasmatiquement à la « rugueuse réalité à étreindre » qu’avait
en vue le mot d’ordre d’« Adieu », dans Une saison en enfer,
auquel ne cesse de revenir Yves Bonnefoy. Car, ajoutera-t-il
plus loin (et comme nous l’avons vu dans une précédente
section), « [l]a poésie n’est pas le dire d’un monde ».
Au lieu en effet que le fin fond du « mensonge » réside
dans l’adéquation de l’oeuvre à son auteur comme sujet
(tellement dénoncé par les multiples théories de
la déconstruction contemporaine), le voici situé à un autre
niveau : celui du fantasme d’autonomie souveraine de l’oeuvre
elle-même (qu’on l’appelle « texte », « écriture », « production »
ou comme on voudra), toujours assorti de sa pétition
de principe esthétique ; comme s’il allait de soi que l’essentiel
en cette affaire soit, sur la déconstruction du sujet de l’art,
la construction absolutisée de son objet – suivant en fait
l’ultime impératif d’une religion de l’art (bien entendu inaperçue
comme telle), qui s’est métaphysiquement coulée dans la place
laissée vacante, après celle de « Dieu », par la « mort du sujet » ;
religion qu’on peut plus justement qualifier d’idolâtrie. Or, rien n’est plus contraire à la pensée d’Yves Bonnefoy :
si à ses yeux « l’imperfection est la cime », c’est qu’il ne saurait être
question pour la poésie de faire de la recherche esthétique
son but ; c’est bien plutôt dans le dépassement kierkegaardien
du stade esthétique en stade éthique que ne cesse de se poser
pour lui la question poétique. Mais il n’est rien de moins aisé :
grande est la tentation de préférer le mensonge de l’art à sa traversée critique – et si reposant, le confort du « monde-image » qui garantit à l’artiste – outre une éventuelle
reconnaissance de son talent d’« imagier », car le public aime
l’évasion qui lui est ainsi procurée – l’illusion d’une maîtrise,
et un refuge contre l’angoisse d’une finitude en pareil cas mal
acceptée.
De là un profond renouvellement de la formule de Rimbaud
(qu’on aurait pu croire inutilisable, après tant de redites aussi
incantatoires que mécaniques) : si « ‹ Je › est un autre », c’est
qu’il se différencie du « moi » non pas à la manière dont Proust
oppose à Sainte-Beuve le « moi social » de l’écrivain à celui
qu’il transcenderait, justement sur le plan de l’art, dans
son oeuvre : car ce « moi qui se déploie là [c’est-à-dire dans
la recherche esthétique, celle d’Alchimie du verbe], en se croyant ‹ mage ou ange ›, ne mérite, si ordinaire qu’il est toujours, ni déification
romantique ni nostalgie. Jamais le ‹ Je › n’aura été mieux armé pour
la lutte de chaque instant contre l’intime, l’inexorable vertige » –
celui-là même des autosatisfactions esthétiques de l’image
s’enchantant de soi. C’est le « moi » de Rimbaud qui, pour
Yves Bonnefoy, voit un salon au fond d’un lac (et non pas
son « Je », comme le considérait André Breton) ; mais c’est
ce « Je » qui, « paysan », en critique très sévèrement l’irréalité,
dans un pacte éthique de vérité passé avec son lecteur.
Et peu importent alors les faux semblants inhérents au
langage : « Quelles que soient les dérives du signe, les évidences du rien, dire Je demeure […] la réalité comme telle et une tâche précise, celle
qui recentre les mots, franchies les bornes du rêve, sur la relation à autrui,
qui est l’origine de l’être » ; ce qui suppose, autre formulation, « un rapport neuf du ‹ Je › qui est et du ‹ moi › qui rêve ».
On a bien lu : « l’origine de l’être » n’est pas à chercher au ciel
suprasensible des Idées, mais dans l’interrelation des êtres
sensibles que nous sommes. Voilà un fondement
métaphysique dont on ne saurait trop souligner l’importance,
et pour la notion de « sujet », et pour celle de « présence ». Qu’Yves Bonnefoy déclare : « L’être n’est pas, sauf par notre vouloir
qu’il y ait de l’être », cela n’institue de sa part ni relativisme
ni volontarisme métaphysique ; mais simplement l’espoir
d’une communauté de parole qui doue réciproquement
d’être chacun de ses participants : qui les rende effectivement
présents les uns aux autres, en leur faisant sentir dans
cet échange le fait même de la « présence ». S’agira-t-il alors
d’une transparence des coeurs à la Rousseau, brûlant immédiatement l’obstacle des usages mensongers des signes,
dans l’utopie d’une communion originaire (ou préverbale)
des consciences ? Évidemment non : ce serait pour
Yves Bonnefoy (selon la reprise des catégories byzantines
de la « Querelle des images »), ce qu’il appelle l’iconoclasme,
qui prétend se passer de la médiation des signes-images ;
comme si l’on pouvait en revenir magiquement – une fois
la petite enfance écoulée sur le plan ontogénétique, ou une fois
les sociétés sorties de leur état « primitif » sur le plan
phylogénétique – à un en-deçà des représentations. Le couple
notionnel qui permet alors d’articuler toute la problématique
n’est autre, en effet, que celui de représentation et présence (couple qu’entre autres occurrences Yves Bonnefoy a choisi
pour titre de l’une des premières publications de sa collection
d’iconologie chez Flammarion, en rassemblant les textes de Georges Duthuit, ce critique d’art qui prit parti pour le feu
des signes brûlant toute médiation figurative, et dont il fut
l’ami, sauf en ce point précis).
On ne saurait en effet éviter « notre aliénation, le langage » :
une plus grande encore serait de croire pouvoir passer outre ;
de sorte que l’issue d’un tel paradoxe consiste à critiquer l’image
dans l’image, comme l’illustre (sur le plan plastique, mais peu
importe) la thèse fondamentale du grand essai de Rome 1630.
C’est bien là promouvoir cette « contestation que l’auteur peut faire,
s’il est poète, de l’autorité des représentations, des symboles,
qui contribuent aux mirages de l’écriture » : à cette condition, « [l]a vérité de parole [peut être] dite sans hésiter la guerre contre l’image – le monde-image – pour la présence ». Mais réciproquement,
s’il s’agit sans relâche pour le poète de « dénonc[er] l’Image »
dans sa prétention (que marque la majuscule) à se substituer à l’expérience authentique de la présence (qu’on trouve
souvent énoncée en termes plotiniens sous l’appellation de « l’Un »), c’est pour « aimer, de tout son coeur, les images » au pluriel,
dans la nécessité de leurs multiples médiations : « Ennemie
de l’idolâtrie, [la poésie] l’est autant de l’iconoclasme ».
Si donc il y a chance que de la « présence » se fasse jour
au sein des mots du langage (ou des images de l’art), c’est à la condition que ces mots, en poésie, soient comme
des noms propres, voire des prénoms : lesquels font coïncider
les trois pôles au sein du signe (signifiant/signifié et référent
extralinguistique), et mieux encore, les mettent en situation
de discours, où ils font comme répondre à un appel, à moins
qu’ils ne le lancent. Or ces passeurs de poésie dans le langage,
noms ou prénoms de l’être (qu’antérieurement le poète désignait
comme « grands signifiants »), tiennent en fait leurs pouvoirs
de la structuration la plus profonde du poétique, pour Yves
Bonnefoy, et dont la notion fait chez lui l’objet d’une extension proprement révolutionnaire (autant qu’inaperçue par
la critique) : à savoir la métonymie. Non pas figure parmi
les autres, mais ce qui donne figuration à la « présence »,
et d’abord par la contiguïté (sur le plan d’une ontologie
de la « parole ») qu’elle instaure entre ce qui, en deçà et au-delà,
échappe au langage, et le langage lui-même. De sorte que
ce n’est pas – n’en déplaise à la définition jakobsonienne
de la « poéticité » – la métaphore qui fait ici pierre de touche :
laquelle risque toujours, pour Yves Bonnefoy, de n’instaurer
qu’un faux transport esthétique entre les seuls mots de la langue,
et de ne constituer qu’une sorte d’image se reflétant à son miroir. Car – et ce sera ma dernière proposition –
il ne s’agit sûrement pas, pour le poète-penseur, d’affirmer
sa position de « sujet poétique » par la trouvaille de brillantes
métaphores, qui réclameraient pour une singularité de
la vision s’enlevant sur le champ de la perception commune,
comme ce fut trop souvent le cas à ses yeux dans l’écriture
surréaliste (Breton mis à part). Jean Starobinski remarquait
qu’il n’y avait pas d’oeuvre moins narcissique que celle
de son ami – et pour cause : la présence dont il est en quête
n’est pas du tout la sienne – bien qu’alors il l’y trouve, comme
par surcroît – mais celle, transnarcissique, d’une expérience
du divin partageable, à la table du Simple.
|