des auteurs
Yves Bonnefoy / Du « récit en rêve » |
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C’est encore une fois L’Arrière-pays, en tant que retournement
réflexif de l’oeuvre sur elle-même, qui permet de comprendre
l’abandon de la position antérieure d’opposition entre poésie
et récit, et l’émergence d’une nouvelle catégorie générique,
le récit en rêve, qui se démarque de celle qu’avait inaugurée
le surréalisme (à savoir le récit de rêve, qui constituait, avec
les « textes surréalistes », c’est-à-dire d’écriture automatique,
l’une des deux innovations génériques du mouvement ; citons
ceux régulièrement publiés dans La Révolution surréaliste ou
recueillis en volumes, comme Nuits sans nuit de Michel Leiris).
Il y eut deux textes avant-coureurs de l’effet de libération
créatrice que produisit la réflexion sur l’image et l’imaginaire
de 1972, tous deux insérés dans la seconde édition augmentée
de L’Improbable et autres essais (1980) : « Un rêve fait à Mantoue »
et « Sept feux ».
Le premier ne rompt pas avec la répartition
traditionnelle entre séquence diurne de relation de souvenirs
de voyage (avec entre autres Sylvia Beach), et séquence
onirique de relation par le rêveur de son rêve – lequel consiste
en l’enchaînement de deux moments : l’accès par
un souterrain à « larges spirales » à la « maison d’immortalité »
où cuisinent « les fées », avec des oeufs qui grésillent
en leurs poêles comme autant de « minimes soleils » ; puis
le désir d’y entraîner l’amie Sylvia pour qu’elle puisse ainsi « échapper à la mort ». Cependant, l’insertion du rêve entre
les séquences précédente et suivante (où l’on découvre
successivement la complicité des deux voyageurs à Mycènes,
puis le dernier accompagnement au Père Lachaise de
l’un par l’autre) introduit un certain nombre de glissements
métonymiques du sens, qui contaminent la réalité vécue
par l’expérience du rêve : mais c’est encore pour en dénoncer
les mirages (ainsi l’illusion de reconnaître James Joyce à l’écart, comme revenu d’entre les morts), faisant « consentir
que la réalité n’est qu’un songe ».
En revanche, « Sept feux » déploie, en des décors successifs,
la positivité d’une telle contamination : Tours la « sombre ville
natale » métamorphosée à partir de sa gare en claire cité
palladienne, le voyage zigzaguant vers « la présence absolue »
de Ravenne en ses mosaïques à fond d’or, le chant de l’oiseau
blessé du lac Trasimène, « effusion lente du sang de l’être ? », Séville
enfin et l’animation épiphanique d’un retable de San Salvador – avant que la Vérité du Bernin, au tombeau du pape Alexandre
VII Chigi, ne dresse sa « flamme soufflée […] dans la fumée
des sept feux ».
À partir de L’Arrière-pays – qui, rappelons-le, sera en seconde édition intégré à l’ouverture du volume collectif des Récits
en rêve –, tout se passe comme si ce moteur de créativité
en prose, présent pour l’auteur dès les origines de
son écriture, cessait d’être suspecté. Successivement
paraissent Rue Traversière (1977) et un grand nombre de récits
en prépublication recueillis dans les sections « Remarques
sur la couleur » et « L’origine de la parole » de l’édition collective
de 1977. Puis les trois cycles dévolus à la figure de Zeuxis,
auxquels se sont adjointes des reprises antérieures et d’autres
prépublications, ont constitué en 1993 La Vie errante.
On pourrait attendre à ce jour la reprise, en un troisième
volume, des « récits en rêve » parus depuis lors, si un nouveau phénomène de classement n’était intervenu dans la répartition
entre poèmes et récits, pour la brouiller sinon l’abolir :
Là où retombe la flèche (1988) s’est vu intégrer en 1991 à Début
et fin de la neige ; et « Les planches courbes » (qu’accompagnent
les trois récits de « Jeter des pierres ») non seulement figure
dans le dernier ensemble de poèmes paru (en 2001), mais
il lui confère précisément son titre.
Une révolution du point de vue a eu lieu : au lieu que tout ce
qui est de l’ordre des enjeux inconscients inscrits en toute
fiction en entraîne la disqualification (au nom de l’aliénation
du fantasme à la langue préconstituée du sujet en tant
que « moi », quand le « je » du sujet poétique est un autre, voué
à la découverte de sa parole – il faudra revenir sur l’articulation
capitale de ces notions), il aura suffi au poète d’intégrer,
en un entrelacs dialectique, sa critique de l’imaginaire du rêve
pour lui redonner sa place légitime de « voie royale de
l’Inconscient » (selon Freud), et de milieu de formation
des images (selon Yves Bonnefoy). Le prototype en est donné
dans L’Arrière-pays : la réinscription d’une lecture d’enfance,
Dans les sables rouges de Léon Lambry, n’y est réévoquée que pour être retournée comme un sol infécond sous le soc
de la critique.
On y découvre en effet un archéologue – auquel le jeune
lecteur s’est aussitôt « identifié » – dirigeant des fouilles en plein
désert de Gobi et trouvant, un soir, une première tablette
d’argile, qui intime l’ordre de ne pas aller plus loin. Ce noli me
tangere ne peut qu’aimanter le désir du héros qui, faisant le guet
la nuit suivante, reconnaît dans l’ombre qui se glisse entre
les tentes du campement « une jeune fille, vêtue comme on l’était à Rome, il le sait, à un certain moment de l’Empire » : il l’appelle,
mais elle s’évanouit dans la nuit. Dalle cachée sous le sable,
exploration d’une ville souterraine qui aurait permis à l’« un des avant-postes de l’expansion impériale » de traverser intact
les siècles, arrestation des intrus qui devraient payer de leur vie
leur intempestive découverte : cette version enfantine
de L’Atlantide anticipe en fait, pour son lecteur, bien des rêveries
sérieuses du poète. On reconnaîtra tour à tour le Rimbaud
de « Matin », dans Une saison en enfer (« Ah, quel regard d’échange,
de réparation de la misère ancienne, des esclavages d’enfance, les ‹ feuilles d’or › retrouvées ! ») et l’Aurélia de Nerval (« Les deux enfants savent
qu’ils s’aiment, et une seconde fois dans le temps mouvant, où l’origine
revient, l’homme veut parler à la femme, mais – ‹ Une seconde fois
perdue ! › »).
Mais plus profondément peut-être, c’est à une prise
de conscience proche de celle qu’opère pour Freud la Gradiva
de Jensen que mène la fascination enfin dénouée pour cette
jeune Romaine au regard d’outre-tombe. Créature de « l’espace
du rêve », lequel ne veut rien connaître du « savoir de la finitude »,
elle procède de la métamorphose en image (l’archéologue « n’en fait-il pas une reine ? ») de « quelque jeune fille » aperçue, et qui
aurait pu être réellement aimée de lui. Mais à l’instar du héros
de Jensen – lui aussi un archéologue – qui, au lieu de
poursuivre la silhouette désirable qui vient de tourner au coin
de la rue de sa ville allemande (et qui ressemble tant,
par sa démarche, à la Gradiva de son bas-relief préféré),
part subitement à Pompéi pour y retrouver la fille de marbre
de son rêve – lui aussi préfère « ‹ abolir › (toujours la langue de
Mallarmé) cette existence » qui, sinon, serait vouée « à l’incarnation, à la mort ».
Or, vingt-deux ans plus tard, Yves Bonnefoy approfondit
son intuition. Ces Sables rouges venaient à point pour rédimer
une enfance en manque d’« images » ou de « mythes » – par
opposition à ce que connaissaient ses ancêtres paysans,
et dont ses parents n’avaient déjà plus que la « nostalgie ».
L’enfant trouvait dans cette lecture le modèle de tous
ces voyages vers l’Ailleurs, à vocation initiatique – comme
entrevision de son « arrière-conscience » et voeu d’Arrière-pays –
qui proliféreraient dans l’écriture à venir. Il a déchiffré,
au-dessous du niveau superficiel de la pâle fiancée promise
aux exploits masculins du héros, la figure de « l’éducatrice autant
que l’épouse » : elle est donc la mère, dispensant l’enseignement fondamental de la langue d’origine, par lequel s’institue
le réseau des correspondances tissé avec l’ordre suprasensible
du monde – elle qui « parle au plein de sa richesse partout ailleurs dissipée
la langue que ce décrypteur du passé (– son enfant dans la parole – )
ne fait […] que balbutier ». Comparaison peut alors être faite avec
la grande structure de l’éducation égyptienne, qu’orchestre
la figure de la fille de Pharaon, l’avatar d’Isis : ce qui ne ferait
qu’activer la part d’Égypte dans la représentation romaine d’une peinture
du Fayoum, choisie pour donner visage à l’inconnue du désert
de Gobi. Mais, à la différence de Moïse (lui aussi maternellement « sauvé »), l’enfant des Sables rouges voit disparaître son éducatrice,
qui le voue au labyrinthe et à l’énigme – jusqu’à ce quai d’Asie
centrale où, croyant la retrouver, il l’hallucine encore, femmemère
romaine refusée. De sorte que le « N’allez pas plus avant! »
initial de la stèle d’argile n’avait engagé la communication
que pour la décevoir : elle « reflète la censure qui interdit à l’enfant
de comprendre qu’il y a une déception dans son attachement à sa mère ».
Comme les dieux, cette figure se dérobe dans son image pour
qu’on l’idolâtre ; ainsi fait-elle régner l’absence qui voudrait
qu’on la croie la présence.
La fonction de ce nouveau genre coïncide donc étroitement
avec le génie dialectique d’Yves Bonnefoy : si l’on prend
pour paradigme les suites constituées d’un côté par « Rue
Traversière » et « Seconde rue Traversière », et de l’autre
par « Les découvertes de Prague » et « Nouvelle suite de
découvertes », on constate que ne cessent d’y jouer à la fois
fictionnalisation et défictionnalisation – sans préjuger du fait
que ce second état ne fasse aussitôt retour au premier.
Tenons-nous-en au premier exemple : à la remarque, déjà
évoquée plus haut, faite au poète par Denise Renard, dans
sa galerie d’art de la rue Jacob, comme quoi il aurait si bien
su évoquer le charme bourgeois de la rue Traversière de Tours, celui-ci se récrie que non, bourgeoise elle ne l’était pas
puisqu’elle allait se perdre à l’Ouest dans les banlieues « un peu
potagères », du côté de ce Jardin botanique qui lui-même « était un peu le jardin d’Éden ». S’ensuit un travail de prise
de conscience, carte de la ville natale à l’appui, qui constate
l’erreur commise : la première évocation de cette rue ne relevait
peut-être que du désir, investi dans le choix d’un tel toponyme
comme promesse de tous les passages ; se prenant alors à douter
qu’une telle rue puisse jamais trouver place dans les réseaux
de l’existence ordinaire. Changement de niveau de sens :
déclarant forfait quant à l’enquête concrète, c’est maintenant « [t]oute une rue Traversière » dont le poète entend déchiffrer
le symbole, « [la] port[ant] loin, dit-il, parmi mes premiers hasards,
mes premiers lieux mal compris, mes affections mal vécues, jusqu’à
l’origine à la fois absolue et indifférente, celle qui, pauvre, n’en fut pas
moins – bêtes et plantes, et l’odeur du buis, et l’homme et la femme obscurs – tout un monde, que je dois dire à un autre enfant ».
Or, il est également remarquable que l’intense résonance,
pour Yves Bonnefoy, de tels biographèmes accédant à sa conscience – le couple parental héroïsé, le désir de filiation à l’égard de sa propre fille qui vient de naître – s’accompagne
d’une mythification qui ne saurait en revenir à une solution
vérifiable dans l’existence courante : la rue Victor-Hugo
(la seule, avec peut-être la rue d’Entraigues, à correspondre
aux exigences du trajet réel) ne sera ni trouvée sur le plan,
ni nommée dans le texte – la puissance du rêve de l’origine
ayant pris le pas sur toute autre considération. C’est donc
au moment où s’impose comme un principe de réalité le devoir
de comprendre et où il s’énonce que, contrairement à un texte
de type informatif ou simplement autobiographique, le genre
du « récit en rêve » parvient à faire d’autant mieux triompher
le principe de plaisir.
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