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Yves Bonnefoy / Vers contre prose |
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Le séminaire associé au cours donné au Collège
de France porte mention, pour l’année 1987-1988, de l’étude
des « relations entre poésie et récit » ; et, en 1989-1990,
il s’est intitulé « Vers et prose », cherchant à déterminer
les rapports entre ce qui n’est pas décrit comme « deux genres à placer l’un à côté de l’autre » (avec d’une part « la parole de prose,
celle qui porte le récit, le roman, l’essai […] », et de l’autre « le projet
du poème, le plus souvent associé à une préoccupation pour les mètres
et les rythmes »), mais comme « deux expériences qui ont lieu
au même moment ou presque dans le même esprit au travail » :
le poétique étant « plutôt l’observation et la maîtrise de cette
cohabitation que le choix continu du vers, de la forme, contre la prose
qui, elle, ouverte, sans récurrences mythiques, sans rêve métaphysique
sur le temps, n’aurait cure que des notions ».
Car il s’agit pour Yves Bonnefoy non seulement
d’un état historique de la double actualisation du langage
depuis le romantisme (Poe est alors cité pour, d’un côté,
surdéterminer prosodiquement ses poèmes, comme « Le corbeau », et de l’autre vouer les plus célèbres de
ses récits au maximum de leur conceptualisation possible,
fondant ainsi l’énigme policière), mais surtout
d’une expérience personnellement vécue dans l’avancée
de son oeuvre. Rappelons-en les jalons : dans sa « Lettre à John E. Jackson », Yves Bonnefoy revient longuement
sur les conditions d’émergence de son premier livre
de poésie, Du Mouvement et de l’immobilité de Douve (1953),
signalant tout d’abord l’écriture d’un récit d’une centaine
de pages, le Rapport d’un agent secret, inachevé et bientôt
détruit, où apparaissaient des personnages de fiction « qui avaient reçu pour mission […] de ruiner des pans entiers
de la figure du monde, au moins comme elle est perçue », c’est-à-dire
de « fissurer le système des représentations », de « disloquer le regard» jusqu’à constituer « des trous dans [l’]être-là, de vastes terrains
vagues dans les vestiges de l’apparence ». Mais leur instabilité
fictionnelle de figures quasi allégoriques (ils s’appelaient « Ruine » ou « Plaque ») les vouait à se multiplier et disparaître –
au profit de ce que plus tard, dans sa « Lettre à Howard L. Nostrand » (1963), le poète désignerait comme « grands
signifiants » du langage, à savoir « une vieille photographie
du ciel […] brûlée », ou « un champ de pierre » bruissant
d’insectes : ce qui menait tout droit au poème en prose.
Or, l’une des dernières figures apparue s’appelait Douve,
et avait enclenché la composition d’un cycle en vers,
cette fois, de « Sept poèmes du mouvement et
de l’immobilité de Douve » ; lequel, métamorphosé,
aboutit à un « Théâtre de Douve » intégré au livre
qui allait se substituer à la fiction, désormais inutile,
et déchirée.
Le même processus allait conduire à l’écriture d’un nouveau
récit, L’Ordalie (« toujours cette idée de l’épreuve que nous impose
toute écriture »), concomitant à celle du livre de poèmes ;
sa diégèse aboutissait au lieu d’un drame encore une fois
plus métaphysique que romanesque : une orangerie,
lieu de maturation des fruits solaires d’une sorte de vrai lieu
(en fait la résurgence de la structure de L'Arrière-pays). Mais,
là encore, la décision fut prise de détruire l’ouvrage – seule
une dactylographie du finale, oubliée dans un tiroir et publiée
en 1974, permet de juger aujourd’hui de cet essai désavoué
en son temps ; cependant que prenaient forme, dans le livre
de poèmes, les deux dernières sections précisément
intitulées « L’orangerie » et « Vrai lieu ».
On peut d’autre part vérifier, à même la lecture de
L’Arrière-pays, à quel point il s’agit là d’une véritable structure :car « trois ou quatre ans après », accompagnant donc la composition de Hier régnant désert (paru en 1958), L’Ordalie « revient » en quelque sorte dans une nouvelle fiction de prose,
Le Voyageur, dont on n’a de traces que par ce qu’en évoque
le grand récit autobiographique de 1971 ; laquelle à son tour
subira la loi commune : « Je déchirai Le Voyageur, parce que
je ne voulais pas l’écriture imaginative, et scellée, mais l’analyse avertie,
condition de l’expérience morale.» Que faisait donc ce « Voyageur »
de si répréhensible, si ce n’était de mettre en acte la recherche éperdue, dans la profondeur italienne, terre des images, d’un lieu
de l’absolu sur le mode du retour ? En particulier d’un retour à Arezzo – ce qui s’explique encore par l’attrait ressenti
pour l’oeuvre de Piero della Francesca –, relayé par un retour à Apecchio qui, lui, ne peut plus s’expliquer que par ce
qu’on pourrait appeler le symptôme du carrefour : faisant
de tout lieu quelconque (et parce que tel) l’amorce d’une voie
initiatique menant à une sorte d’amont du réel, ou de point
mythique d’origine. Toutefois, l’on n’en reste pas là : revenant
de Grèce et passant par Venise, l’auteur-voyageur voit
une nouvelle fois « [s]on démon réveillé » qui lui suggère, à la vue
du sourire d’un jeune saint de l’obscur Lorenzo d’Alessandro, à la fois la notion d’un nouveau « sentiment » qui donnerait
enfin forme à son désir récurrent (ce sourire faisant écho à celui de la trop célèbre Sainte Anne de Léonard, image
par excellence du « noyau maternel » évoqué en psychanalyse
de la création, par exemple par André Green, avec sa charge
d’Inconscient préoedipien) ; et du même coup sa mise
immédiate par écrit, sous le titre d’Un sentiment inconnu :
ultime récit de cette sorte dont le lecteur voit s’élaborer,
au présent de l’énonciation, la composition notée à même
les marches du Palais ducal où se tenait l’exposition qui venait
de déclencher tout le processus – déchirement final
du manuscrit inclus.
D’une épigraphe l’autre
Un autre fil directeur nous serait
offert par la succession des épigraphes des premiers recueils,
sur laquelle Yves Bonnefoy s’est lui-même exprimé. Du
Mouvement et de l’immobilité de Douve est précédé d’une citation
ironisée de Hegel : « Mais la vie de l’esprit ne s’effraie point devant
la mort et n’est pas celle qui s’en garde pure. Elle est la vie qui la supporte
et se maintient en elle.» Ironisée, car dans la lutte contre
le « concept » si active dans « Les tombeaux de Ravenne » (1953),
et déjà dans « Sur le concept de lierre » (1951) évoqué plus haut,
c’était bien entendu le Hegel de la Phénoménologie de l’esprit (Yves Bonnefoy avait suivi le cours de Jean Hyppolite en
Sorbonne), et sa disqualification initiale de la certitude sensible
qui était le premier visé : au sens où le concept ignorait
précisément tout des conditions mêmes de notre finitude,
dont la mort est l’une des bornes, dont l’autre est l’incarnation
dans la naissance, avec la force pulsionnelle du désir pour
moteur, et le hasard pour aventure d’exister. C’était ainsi placer
Douve, dans son indétermination vacante hors de tout
dictionnaire, sous le signe d’une recherche de l’être mortel, « y reconnaissant la finitude ».
Il se pouvait cependant que la tension du poète vers
ce qu’il appelle alors la présence ait été, dans ce livre inaugural,
plus de l’ordre du voeu que du fait : mouvement même
de l’exigence de poésie, insatisfaite du poème écrit, toujours
relancée plus loin dans sa quête. Tel est le sens avéré
de la seconde épigraphe, celle d’Hier régnant désert (1958),
cette fois empruntée à l’Hypérion d’Hölderlin : « Tu veux
un monde, dit Diotima, c’est pourquoi tu as tout, et tu n’as rien.»
Dans Douve, « un monde [ne] s’[était-il pas] reformé, aussi irréel que
celui d’avant ? ». Ne s’agissait-il pas là encore seulement
d’« un rêve de la présence » ? Livre des « saisons les plus noires » –
le mal-aimé de l’auteur, et qui fut profondément remanié dans la seconde édition de 1970, avant que celle de 1978
n’en revienne à la version initiale –, il compte pourtant
plusieurs des plus justement célèbres poèmes de l’oeuvre,
tous fondés sur la dialectique du salut par le négatif. Ainsi « Le pont de fer », débutant par une « mare d’huile, / Un rectangle
de lourde mort sous le ciel noir », aboutit-il à l’arche du pont jetée
par-dessus le Lot (lequel n’est pas nommé) « vers l’autre
rive encore plus nocturne », qui « est sa seule mémoire et son seul vrai
amour ». Ainsi, comme le proclame son admirable titre, « L’imperfection est la cime » : « Il y avait qu’il fallait détruire
et détruire et détruire, / Il y avait que le salut n’est qu’à ce prix.» Ainsi
encore, « À la voix de Kathleen Ferrier » porte le passage,
là encore, d’une rive à l’autre, au finale du poème : « Il semble
que tu connaisses les deux rives, / L’extrême joie et l’extrême douleur. /
Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière, / Il semble que tu puises
dans l’éternel.»
Et ce sera, née de la joie d’une rencontre apportant
la plénitude amoureuse (celle de Lucy Vines, bientôt épousée),
la substitution, à l’épigraphe d’une première version de
Pierre écrite, d’une seconde, manifestant le bouleversement vécu, à partir duquel fonder l’espoir fécond qui ne cessera dès lors
d’alimenter la création d’Yves Bonnefoy. Voici la première épigraphe, une épitaphe funéraire de Callimaque tirée
de L’Anthologie palatine : « Ô Charidas, que sont les choses d’en bas ? – Obscurité profonde. – Et les chemins du retour ? – Un mirage. – Et Pluton ? – Un mythe. Rien d’autre en nous que néant.» Et voici
la seconde, tirée du Conte d’hiver de Shakespeare (qui trente ans
plus tard recevra une admirable introduction à sa traduction) : « Thou mettest with things dying ; I with things new born » (Vous avez à faire avec ce qui meurt ; moi, avec ce qui naît). Peut-on rêver
plus radical retournement du négatif ? Et la section « Un feu va devant nous » témoigne d’une des plus hautes poésies érotiques de notre langue. Qu’on relise « Le myrte »
(dédié comme on sait à Vénus) et son finale : « Tout un grand été
nul avait séché nos rêves, / Rouillé nos voix, accru nos corps, défait
nos fers. / Parfois le lit tournait comme une barque libre / Qui gagne
lentement le plus haut de la mer ».
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