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Surréalisme
Le prêt, en 1941, de la Petite Anthologie
du surréalisme de Georges Hugnet décide le lycéen, deux ans
plus tard, à ne pas poursuivre ses études de mathématiques
supérieures (et à ne pas tenter les concours menant à la voie
d’ingénieur qu’aurait sans doute espérée le père), mais à monter à Paris avec la volonté d’accomplir un destin de poète.
Toutefois, il ne faudrait pas supposer que cette vocation
n’aurait pris naissance qu’au contact d’une esthétique
effectivement bouleversante pour un esprit de vingt ans :
interrogé à ce sujet, le poète répond qu’il s’est depuis toujours senti appelé du côté de la poésie. On y reconnaîtra
néanmoins l’élément déclencheur susceptible de faire prendre
les décisions vitales qui engagent dans l’âge adulte.
Car, en dépit de la critique sévère à laquelle le poète
a rétrospectivement soumis le surréalisme dans les premiers
de ses Entretiens (en 1972 avec Bernard Falciola et en 1976 avec
John E. Jackson), en particulier du point de vue de la gratuité
de l’imaginaire surréaliste, qui dénie justement la « dure réalité
à étreindre » au profit de ce qu’il appellera une « gnose », il n’en
reste pas moins – comme l’ont prouvé les multiples hommages
par lui rendus à Breton lors des célébrations du centenaire –
qu’une allégeance plus profonde n’a cessé d’aimanter
un rapport toujours dialectique au mouvement de sa jeunesse :
il s’agit du fait même de l’image, dans sa stratification
d’Inconscient (au sens freudien du terme, c’est-à-dire
dans sa charge pulsionnelle de désir), à laquelle il est resté
obstinément attaché, à la différence de bien des poètes
de sa génération ou des générations suivantes.
La production de ces courtes années surréalistes (le jeune
poète rompra avec le groupe dès son refus de signer le tract
Rupture inaugurale – le bien nommé – en juin 1947, pour cause
de dérive « gnostique » ou néo-religieuse à ses yeux) n’en reste pas moins décisive à plus d’un titre. Elle est l’objet d’une
réévaluation et d’une réintégration actuelle : si « Anti-Platon »
(qui dans sa première version vient du nº 2 de La Révolution
la nuit, la petite revue d’intervention surréaliste fondée avec
la première femme du poète, Éliane Catoni, et deux amis)
a toujours inauguré la série des recueils (ainsi, dans
l’anthologie des Poèmes au Mercure de France, en 1978),
c’est récemment que se sont trouvés réédités le Traité du pianiste de 1947, où se jouait, selon le dire de l’auteur, son combat « oedipien » contre la figure maternelle (avec une importante
postface qui en montre l’actuelle pacification) ; ou Le Coeur-espace, ainsi que plusieurs des contributions de la période :
la réponse au « Savoir-vivre », « L’éclairage objectif » donné à la revue
de l’ami Christian Dotremont, ou « Donner à vivre » donné
pour le catalogue Le Surréalisme en 1947 – tous repris à l’ouverture du Cahier onze, Yves Bonnefoy, des éditions
du Temps qu’il fait. Ne manquent à l’appel qu’un cycle
de poèmes influencé par les grandes masses verbales de Tzara
découvertes dans l’anthologie de Hugnet (« Un barrage
d’oiseaux ») ou la réédition des deux numéros de La Révolution
la nuit (en particulier « La nouvelle objectivité », ensemble
de dix propositions influencées par la lecture du Bachelard épistémologue dont Yves Bonnefoy suit alors les cours à la Sorbonne).
Outre l’attachement à l’image, en effet, on notera l’intérêt
porté à la question de l’objet, réorientée – par rapport à
la proposition bretonienne de substituer le « modèle intérieur »
à la chose vue – du côté d’une nouvelle objectivité, en
une dialectique du sensible et du désiré ; mais on remarquera
surtout la lutte contre cette « gnose » imputée au surréalisme
(dont la notion provenait de la lecture concomitante
de Bataille), et en fait intérieure au poète, qui fait préférer le « menure-lyre » des idéalisations post-symbolistes à l’oiseau ou à la pierre du réel, ou qui voit des professeurs d’athéisme dresser des autels paradoxaux au « surréel » ;
et qui fait ainsi oublier les limites de notre condition
de finitude, en se contentant de recueillir les épaves
de l’Inconscient sur la grève de l’écriture automatique,
sans chercher à les interpréter plus avant : en en censurant
donc la pulsion de sens, quand il s’agirait d’accéder à plus
de lumière.
Études et lectures
Dès 1950, Yves Bonnefoy inscrit le projet
d’une double thèse : d’une part chez André Chastel (dont
il suit le séminaire à l’École pratique des hautes études)
sur la peinture du Quattrocento ; d’autre part chez Jean Wahl
(pour lequel il avait déjà écrit un diplôme sur « Baudelaire
et Kierkegaard ») avec pour sujet « Le signe et la signification »,
et l’obtention pour ce faire d’un statut d’attaché de recherches
au CNRS pour trois ans. Ces thèses (complémentaire
et principale) ne virent pas le jour sur un plan académique,
mais donnèrent lieu à ces conférences au Collège de
philosophie de Jean Wahl qui forment le noyau du premier
Improbable : « Le temps et l’intemporel dans la peinture du
Quattrocento », ou « L’acte et le lieu de la poésie », pour en citer parmi les plus fondatrices. En découla également un article
fondamental sur la conception du signe (réfléchie, entre autres, à partir de Coleridge et donc de la théorie romantique
du symbole), d’abord publié en anglais dans la revue Encounter,
puis dans Preuves. Par ce souci d’une formation rompue
aux exigences de l’histoire de l’art, de l’iconologie ou
de l’histoire des idées à vocation européenne (Erwin Panofsky
est alors lu attentivement), le jeune poète échappait à la détermination d’un dialogue avec seulement ses contemporains (selon les aléas des éditions de luxe,
des préfaces de catalogue, des rencontres d’expositions
tels que les ménage la confraternité traditionnelle depuis
un siècle entre hommes de plume et de pinceau) – autant
qu'au modèle, inauguré par Apollinaire et relayé par
André Breton, d’une sorte de direction de pensée en ce qui
regarde l’art de l’époque, interprétant tout le mouvement
de l’art en termes de dévoilement d’une avant-garde qui lui
donnerait sens ; pour remonter, tout au contraire, à des sources
bien antérieures (antiques, renaissantes et classiques)
de l’Ut pictura poesis : conférant à sa position une singularité
absolue dans le champ culturel des poètes du siècle (qu’on songe
aux positions de simple accompagnement du contemporain
chez Éluard, Char ou Ponge).
Mais il faut également compter avec au moins deux versants
dans les lectures de formation des années quarante,
qui entrèrent dès le départ en relation dialectique avec la brève
expérience surréaliste et incitèrent à s’en dégager. D’un côté,
le choc ressenti précocement au contact de l’oeuvre de
Bataille : L’Expérience intérieure (1943) et plus encore Le Coupable (lu dès sa parution en 1944), ainsi que les articles de Documents (achetés chez un libraire d’occasions du Quartier latin),
avec en tout premier lieu l’étude sur « Le bas matérialisme
et la gnose » (lue également en 1944) qui – avec la photographie
du « fameux gros orteil en gros plan, épiphanie du revers
du monde » – renversait l’idéalisme en son contraire.
Même si, en effet, la rage dualiste pure de Bataille, culbutant
l’idéalisme antique (Platon) et moderne (Hegel et même Marx,
voire Breton), ne pouvait qu’aboutir à un idéalisme à l’envers,
sous le primat d’une dictature sadomasochiste de la matière jouissant de l’humiliation de l’esprit, il n’en reste pas moins
qu’aux yeux de son lecteur l’exemplarité de cette pensée, ce fut son « affront[ement] à même la pensée du néant » : c’est-à dire
la réintroduction en force du négatif.
De l’autre côté, il y eut la découverte – entre autres –
des « admirables Études kierkegaardiennes » de Jean Wahl,
de son Malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel,
et de l’autre grande revue des années trente (achetée en bloc
au siège de l’éditeur) : celle des Recherches philosophiques,
où Jean Wahl avait multiplié les articles d’introduction à l’existentialisme kierkegaardien en France – voisinant
avec Étienne Gilson, dont le chapitre VIII de L’Être et l’essence (1948) allait être à son tour consulté ; le tout faisant effet
de cohérence avec telle page du Pouvoir des clés de Chestov
(médité à la même époque), qui citait des vers décisifs
du « Démon » de Lermontov, lequel préférait à son statut
d’immortalité « la joie imparfaite de la terre » ; amenant
ce commentaire de 1979 (dans un hommage à Boris
de Schloezer) sur le renversement des valeurs induit : « C’est la mort qui porte la vie, loin de la ruiner [;] c’est ce néant
qui doue de son sens notre finitude.»
Ainsi se trouvait mise en état d’alerte, en Yves Bonnefoy,
la double pente native de son esprit : d’une part, « une sorte
de matérialisme spontané, qui m’est resté naturel », dit-il ; de l’autre, « un souci inné de la transcendance, un goût profond pour les catégories
et même les mythes qui l’expriment ». J’ai proposé, pour rendre
compte du « compromis acceptable » entre ces deux forces antagonistes dont ont témoigné des lectures de formation
si tensionnelles entre elles, d’introduire la notion d’« athéologie
négative » : elle a l’avantage d’éviter l’ambiguïté de celle
de « théologie négative » (pourtant souvent invoquée par
le poète), qui donne à entendre qu’une nuit du divin,
comme chez Jean de la Croix, donne sur son illumination ;
et elle insiste sur le négatif par où l’Être (qui n’est pas dieu, ni Dieu) peut être décidé dans l’existence et non pas dans
l’essence. C’est ce dont témoignait dès 1951 « Sur le concept
de lierre », qui traversait cette stratification de lectures en vue
du dégagement proprement poétique d’un rapport au langage
préparant directement au dégagement de la future notion
de « présence ».
Plotin contre Platon
On ne saurait évoquer cette phase
de formation sans faire un sort particulier à la fréquentation
de Plotin, lu depuis toujours, déclare volontiers Yves Bonnefoy ;
et qui joue à l’inverse de celle, constamment critiquée,
de la pensée platonicienne – dont elle n’est pas pour lui
le prolongement, mais au contraire une radicale réorientation. «J’ai en esprit une phrase de Plotin – à propos de l’Un, me semble-t-il,
mais je ne sais plus où ni si je cite correctement : ‹ Personne n’y marcherait
comme sur terre étrangère ›.» On aura reconnu l’épigraphe de
L’arrière-pays, et une citation de la cinquième Ennéade de Plotin,
qui entend répondre à l’expulsion du Paradis terrestre dont
témoigne la fresque de Spanzotti à Ivrea, reproduite sur
la même page. On voit là que l’attachement d’Yves Bonnefoy
au plotinisme est en raison inverse de sa guerre au platonisme – lequel est, pour lui, fondamentalement, à l’origine
de la gnose en tant qu’il institue le dualisme (entre sensible
et intelligible ou, une fois christianisé, entre Éden et péché
originel). Or, selon Henri-Charles Puech – dont Yves Bonnefoy
suivait les cours au Collège de France –, c’est précisément à l’ensemble des traités de lutte antignostique qu’appartient
cette citation, par où s’abolirait toute tentation d’un Ailleurs à retrouver, ontologiquement valorisé par rapport à un Ici
que marquerait la chute. Mais ne pourrait-on aussi entendre,
tout à l’inverse, dans la mémoire d’une telle citation, l’espoir
de l’Un comme nostalgie du Paradis perdu ?
Ce serait méconnaître l’adhésion fondamentale d’Yves
Bonnefoy à cette catégorie de l’Un plotinien, qui exclut a priori tout ce qui le diviserait d’avec lui-même. Si, rappelle-t-il
dès 1959 dans « Le Temps et l’intemporel », Plotin, « avec violence […] condamne l’idée […] selon laquelle la beauté est συµµετρια, harmonie, correspondance réciproque entre les parties
et le tout », c’est précisément parce que « [l]’harmonie, dit Plotin,
suppose des parties, c’est-à-dire du divisé. Or c’est l’Un, c’est
la participation à l’Un, directe, qui est le beau ». À quoi fera écho,
trente-trois ans plus tard, Comme aller loin dans les pierres (1992),
comme nous le verrons dans notre septième rubrique
sur l’« herméneutique des images ».
C’est alors toute la révolution plotinienne de la procession
des hypostases de l’Être qui exclut ce qui, en Platon, fondait
le dualisme du monde des idées opposé à celui des sens : « Notre monde n’est pas séparé du monde spirituel.» ? « Les tombeaux
de Ravenne » ? précise bien que si « Platon dressait tout un autre
monde, celui des fortes Idées », effectivement « ce monde existe » :
mais « [s]implement il est avec nous. Dans le sensible. L’Intelligible,
disait Plotin, est l’expression du grand et changeant visage.
Rien qui puisse être plus près de nous ».
De sorte que, précocement, la méditation de la pensée
de Plotin a pu renforcer en Yves Bonnefoy le bien-fondé
de son combat contre le « concept », en tant qu’il sépare
ce qui était intuitionné d’abord dans l’unité : « Et l’on pense encore à ce qu’écrivait Plotin de la pensée. Qu’elle morcelle l’unité du monde
intelligible. Que la conscience, loin d’être l’essentiel est un accident.»
Ce qui ouvre à un « art selon Plotin », « requis de prendre pour objet,
pour impossible objet, une réalité transcendante » – contrairement à une mimésis ontologiquement dévaluée selon Platon.
D’où, dans « Rome, les flèches », cette mise en scène
d’un narrateur qui reconnaît, dans un ensemble d’oeuvres inconnues qu’on lui dévoile, à la fois leur « étrangeté » et « quelque
chose d’au contraire très familier » qui, dès qu’il « eu[t] Plotin en esprit »,
lui fait s’écrier – avec en vue la pittura chiara – que « le peintre
dont [il] sent ici un écho, […] c’est Piero della Francesca ! ». Certes,
il ne s’agit pas pour cet « art plotinien » de simplement « se vou[er]
à l’imitation des choses » ; mais « il n’est pas vrai [qu’il] soit un art
décharné » (c’est-à-dire privé de chair), « il accueille au contraire comme nul autre l’absolu dans la forme simple et le rayonnement
dans la pierre ». S’ensuit une refondation de la mimésis, qui
consiste à « ressaisir, dans la sympathie qui unit à son modèle l’image,
ce reflet de l’Intelligence, du Nous, qui est la seule réalité ».
On aura noté l’inscription de deux signifiants (le « simple »,
le « rayonnement » de la lumière) venus directement de Plotin.
Ils figurent – dus au choix d’Yves Bonnefoy – dès le premier
numéro de L’Éphémère, en 1967. D’une part la citation
de la quatrième de couverture : « Mais quel discours est possible,
lorsqu’il s’agit de ce qui est absolument simple ? » ; et d’autre part
celle d’un des cartons d’accompagnement de la livraison,
affrontant l’homme au fait de la lumière, en lui déjà comme
divine : « Par exemple, dans l’obscurité de la nuit, elle s’élance de l’oeil,
elle s’étend alentour. Et s’il abaisse ses paupières, ne voulant voir,
il l’émet encore. Et si on le presse du doigt, il voit la lumière qui est en lui.
En ce cas, il voit sans rien voir ; et c’est alors et surtout qu’il voit : puisqu’enfin il voit la lumière. Les autres réalités étaient lumineuses,
elles n’étaient pas la lumière.» L’« autovision de la lumière »
par elle-même n’est peut-être pas cependant ce qui touche
en profondeur un poète athée, qui n’a cure que soit ici prouvée
l’absoluité de la transcendance divine ; mais bien plutôt le fait
de l’émission divine de cette lumière dès notre regard : comme
possibilité active d’une humanité non seulement traversée
par la lumière, mais appelée à faire la lumière du sein même
de son obscurité.
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