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Yves Bonnefoy / Tours et Toirac
 

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Ascendances Yves Bonnefoy naît en 1923 à Tours – après une soeur, Suzanne, qui deviendra secrétaire principale de Paris IV-Sorbonne et saura aider son jeune frère lors de ses études parisiennes – dans une famille expatriée de son terroir natal, du côté maternel, les causses de l’Aveyron (et plus précisément de l’arrondissement de Villefranche-de- Rouergue), où ses ancêtres, il le rappelle régulièrement, avaient été paysans ou pâtres. Son grand-père maternel Maury était instituteur à Ambeyrac, sur la rive aveyronnaise du Lot – qu’il traversa à sa retraite pour s’établir à Toirac ; il écrivait des sortes de livres manuscrits pour son plaisir, et avait enseigné à sa fille Hélène, la mère du poète, le goût du savoir acquis par l’école : elle-même, tôt devenue veuve, exercera à son tour le métier d’institutrice dans un petit village des environs, Saint-Martin-le-Beau, ce qui conduira son fils à prendre, matin et soir, son train à la gare de Tours pour aller de chez lui au lycée Descartes, au centre de la ville, où il poursuit ses études secondaires – comme en témoigne « Sept feux », le premier texte autobiographique publié dans L’Improbable, où veillent sur le destin du collégien les figures allégoriques dont l’architecte de la gare, Victor Laloux, avait orné sa façade. Du côté paternel, les ascendants venaient du Lot (Bouillac, Viazac) : le grand-père tenait une modeste auberge-hôtellerie à Viazac et son fils, ayant appris le métier d’ajusteur-monteur, trouvera du travail à Tours, aux ateliers de montage, depuis longtemps disparus, du chemin de fer Paris-Orléans (le PO-Midi).
Un « récit en rêve » de type clairement autobiographique, « Nouvelle rue Traversière », témoigne du décalage induit entre l’expérience vécue par le jeune garçon puis le jeune homme dans sa ville d’enfance, selon la grande modestie de son milieu social, et ce que, à tort, on imaginerait du passé du poète célèbre qu’il est devenu. Ayant d’abord évoqué, dans un premier récit intitulé « Rue Traversière », une certaine rue maintes fois suivie faisant communiquer la petite maison du père (tapie à l’ombre des voies de la gare) avec ce « jardin des bêtes et des essences » que constituait – aux lisières du mythe – le Jardin botanique de Tours, l’auteur se voit féliciter, par une Tourangelle de Paris, d’avoir si bien évoqué le calme de cette rue résidentielle ; ce qui lui fait prendre conscience qu’il s’est trompé de nom de rue (sans doute par la force du signifiant, qui traverse toutes les oppositions d’espace et de temps – ici et là, passé et présent alors communicant de nouveau). C’est ce qui ne fait pas moins comprendre au lecteur que, non, il ne jouissait pas de la quiétude distinguée des quartiers bourgeois : mieux, qu’il en redoutait et haïssait même l’ennui égrené au fil des notes de piano échappées des fenêtres, selon le protocole figé de la province qu’il mettrait si fortement en évidence dans la trajectoire d’un autre poète, intériorisé par lui comme un frère (dans son Rimbaud par lui-même, au Seuil en 1961).

Paysages Tours et Toirac : l’alternance entre ces deux lieux – celui de l’année scolaire et celui des vacances d’été, passées dans la maison du grand-père Maury –, le futur auteur de L’Arrière-pays (1972) l’a vécue sur le mode d’une intense polarisation, qui a déterminé en profondeur l’orientation de son imaginaire et la décision en retour de sa volonté critique d’en dissiper les mirages. Car il ne s’agit de rien de moins que de l’opposition fondamentale chez lui entre un ici et un ailleurs : l’ici, c’était celui de la scansion des jours ordinaires, aux tâches obligées, dans une province marquée au coin de la dévalorisation ontologique, à l’instar de la Charleville de Rimbaud ; l’ailleurs, c’était l’accès au territoire de l’été, à un temps sans bords, qui jouait comme un retour à l’Éden
perdu. Qu’on se rappelle le caractère initiatique du trajet ferroviaire qui menait rituellement l’enfant de l’un à l’autre pôle territorial, dans L’Arrière-pays : lequel luttait contre le sommeil, de tunnel en tunnel et de gare en gare, se demandant où se situait l’invisible frontière (« Est-ce ici que finit ce que je quitte, est-ce ici que l’autre monde commence ? » ) qui aurait démarqué chacun des deux territoires – à l’instar de cette répétition permanente que constituait la recherche, à la table familiale, du seuil départageant, dans le pain rompu, la mie de la croûte – comme on aurait dû pouvoir à coup sûr distinguer l’être du non-être. Au matin, après cette nuit d’enquête où s’enracinait spontanément pour lui, dans l’expérience la plus concrète, toute une disposition métaphysique, l’enfant débarquait enfin au pays des vergers croulant sous les fruits, et du Lot scintillant au bord duquel il crierait, comme une conjuration magique, « Saint-Cirq-la- Popie, ouvre-toi ! » ; ignorant bien entendu que le nom décidé magique de ce village, un peu en aval sur la rivière, retiendrait bien plus tard l’attention d’André Breton, qui y achèterait une maison – Breton qui jouerait tout de même un rôle déterminant dans son propre engagement en poésie. Il est d’ailleurs remarquable, à propos du Lot, qu’il figure dans l’oeuvre comme le type même des eaux courantes rafraîchissant l’ardeur de l’été – alors même qu’à Tours coule la Loire, au signifiant longtemps occulté, et dont la majesté de fleuve, pour déportée qu’elle ait pu être dans l’imaginaire du « Fleuve » si actif dans l’oeuvre (du Tibre au Nil), n’en a pas moins été passée sous silence : victime sans doute de cette dévalorisation du « côté de Tours », côté des obligations et des censures (ne disait-on pas à l’enfant tous les dangers de ses bancs de sables mouvants ?) – quand le « côté de Toirac » recueillait tous les prestiges d’un retour à la libre nature divine : « Franchiss[ant] la porte basse […] qui donnait sur l’enclos (on disait le parc, il est vrai qu’il y avait de grands arbres) […], je courais au fond du verger […]. [L]es prunes seraient fendues et en cela évidentes, ouvrant aux guêpes errantes davantage l’être que la saveur – et je pleurais presque, d’adhésion.» Une figure de paysanne en particulier, « femme de quarante-cinq ans, grosse, sale » mais « au port de reine » – et d’ailleurs du même nom que la reine de Palmyre, Zénobie – y allégorise dans le souvenir, image de « la terre debout, ceinte de feux, couronnée », une sorte de Cybèle ou de Magna Dea, régnant sur « ce qu’on appelait la maison des poules » : c’est-à-dire un univers de « caquets » et de « fientes » par où s’abolissaient les méfaits des censures et se trouvaient réintégrées jusqu’aux archaïques jouissances anales, dans la garantie retrouvée qu’on était bien revenu en deçà de l’expulsion du paradis (« L’exil était terminé »).

Structure Toutefois, cette certitude enfantine selon laquelle « c’était, cette vallée, cette rivière là-bas, ces collines, le pays de l’intemporel, la terre déjà un rêve où perpétuer la sécurité des années qui ne savent rien de la mort » ne pouvait avoir qu’un temps. C’est bien l’irruption de la mort – comme coupure de la « fin des années d’enfance » – qui s’inscrit dans ce paysage qui prétendait l’ignorer : celle des grands-parents, avec l’évocation synthétique de leur disparition, au cours d’une cérémonie d’enterrement d’autant plus capitale qu’évoquée, en fait, par l’intermédiaire d’un même signifiant urticant – l’ortie sur les tombes – dans le premier texte publié par le jeune auteur, alors surréaliste, répondant à une enquête sur le « savoir-vivre » du Miroir infidèle en 1946 (et qui sera d’ailleurs vivement remarquée par André Breton, et décidera de la relation entre les deux poètes) : évoquant « les doigts [brûlés] à ces orties » qui « dominent le Lot » alors que coule, inentendu, « le terrible Lot intérieur ». La scène est explicitée dans L’Arrière-pays, avec « l’ortie qui gratte les jambes » des catéchumènes récitant les litanies d’usage, alors que le petit-fils opère une redoutable conversion du regard sur le paysage élu, qui va décider, tant au plan psychique qu’à celui de la créativité, de sa structure. Regardant un grand arbre sur la colline d’en face, de l’autre côté du Lot, il éprouve comme un dédoublement de conscience : au lieu d’être ici, au cimetière, « non, je marchais là-bas », dit-il, faisant de « ‹ l’arbre ›, comme je me disais plus tard ( j’y pensais la nuit […]) […] la première borne qui divisa le visible ». De sorte qu’au lieu de la stable polarisation Tours/Toirac (et pour la raison que le pôle Toirac en vient à manquer), surgit une infinitisation de la structure qui touche maintenant le tout du « visible » ; d’où le fameux incipit de L’Arrière-pays(le « longtemps je me suis couché de bonne heure » d’Yves Bonnefoy) : « J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude,à des carrefours » – puisque tout désormais pour lui peut faire carrefour, c’est-à-dire cliver en un ici et un ailleurs le lieu de l’expérience de vivre.
Tout le sens alors de la démarche de conscience de soide la poétique de l’auteur va consister en une reconnaissance de cette structure comme telle – ce sera la tâche de cet ouvrage clé qu’est L’Arrière-pays, au centre de l’oeuvre, avec sa dimension d’auto-analyse (au sens freudien du terme) ; et bien entendu, de tenter ce qu’en analyse on nomme une perlaboration, c’est-à-dire non plus seulement une prise de conscience intellectuelle du processus fantasmatique, mais une modification de comportement, quant au prestige de l’Ailleurs sur l’ici : la poésie étant pour lui, dans son essence, la meilleure école de la dissipation des mirages de l’Ailleurs et de l’acceptation – toute rimbaldienne – de la « dure réalité à étreindre » : « Paysan ! », comme l’a prophétisé « Adieu » dans la Saison, et comme l’avait été la longue lignée des ancêtres anonymes.