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Georges Bernanos / La pauvreté
 

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Georges Bernanos en 1947. © J.-L. Bernanos

Grand écrivain, et même, selon Malraux, « le plus grand romancier de son temps », Bernanos fut toute sa vie un écrivain pauvre.

L'accablement du forçat, une lassitude profonde et de constants appels à l'aide emplissent sa correspondance. En septembre 1934, il écrit à son éditeur à qui il vient de demander de l'argent : « Cette mendicité me coûte beaucoup à pratiquer, je vous assure. Mais pas un sou devant soi, jamais ! » En janvier 1935, à sa sœur : « Les fins de mois sont des cauchemars. » En mars 1940, à ses chères amies Manificat : « Ne me viendra-t-on jamais en aide ? Je fais ce que je peux pourtant, je travaille, je vous donne ce que j'ai. » La même année, à un industriel français installé au Brésil, Bernanos adresse ces lignes poignantes : « Nous vivons en pleine forêt, à quinze kilomètres de la ville, nous nous privons de pain et de viande [...] Venez à notre aide, pour l'amour de Dieu ! Si vous jugez utile que j'aille vous voir à S. Paulo, je ferai le voyage. Mais nous attendons avec tant d'angoisse un renseignement, un conseil. »

Après son retour en France et malgré une notoriété croissante - Bernanos vient de refuser d'entrer à l'Académie française - sa situation matérielle ne s'est guère améliorée : « Quelle initiative prendre lorsqu'on dépense plus qu'on ne gagne, et qu'on ne dispose de rien ? », écrit-il à une amie en mai 1946. Dans de telles conditions, au milieu de tant de difficultés, l'acte d'écrire, de construire une œuvre (et quelle œuvre !), avec tout ce que cela suppose de patience et de concentration, représente quelque chose d'héroïque - surtout pour un homme comme Bernanos pour qui écrire était un labeur et presque une torture : « La seule vue d'une feuille de papier blanc me harasse l'âme », écrivait-il dans la préface des Grands Cimetières sous la lune. Quelques années plus tard, dans Les Enfants humiliés, il nous dira encore ce qu'il en coûte d'écrire à celui qui « travaille sur un coin de table, dans un assourdissant tapage, soutenant seul l'assaut quotidien des concierges, des fournisseurs, de l'homme à casquette galonnée qui présente la quittance, au hasard de déménagements sans queue ni tête [...], selon le cours du franc, de la piastre, de la peseta, du milreis, ou les inégales libéralités de l'éditeur. » Et il conclura d'une phrase : « J'ai mené une vie de chien, voilà le sûr71. »

La pauvreté, la solitude du pauvre, cela hante visiblement Bernanos. Et la honte du pauvre, aussi. Dans le Journal d'un curé de campagne, c'est le bouillant docteur Delbende qui s'exclame : « Après vingt siècles de christianisme, tonnerre de Dieu, il ne devrait plus y avoir de honte à être pauvre. » Pendant la guerre, dans sa Lettre aux Anglais, Bernanos, obsédé par la tyrannie de l'argent, parle de l'espérance qu'apporta jadis le christianisme naissant. Quelle espérance ? : « Celle d'une société où les pauvres seraient honorés, parce que Dieu lui-même s'était fait pauvre et avait ainsi béatifié, non pas seulement, comme le laissent entendre parfois certains théologiens simoniaques, la disposition morale de la pauvreté, la pauvreté en esprit, mais la condition sociale du pauvre72. »

Dans le Journal d'un curé de campagne, le curé de Torcy disait déjà à son jeune confrère : « Notre-Seigneur en épousant la pauvreté a tellement élevé le pauvre en dignité, qu'on ne le fera plus descendre de son piédestal. » Après la guerre enfin, dès son retour en France, Bernanos est de plus en plus tourmenté par l'établissement d'un monde où la valeur suprême est en train de devenir l'argent, un monde où bientôt « le pauvre ne sera plus l'ami de Jésus-Christ ».

Face à un tel monde, le témoignage des saints est plus salutaire que jamais, et nous comprenons sans peine l'affection de Bernanos pour celui qui fut l'amant de Dame Pauvreté, ce François d'Assise qu'il appelait dans Les Grands Cimetières sous la lune le « pauvre des pauvres, découvreur d'Amériques invisibles, mourant au seuil de ces jardins enchantés ». Outre ses difficultés financières, Bernanos a connu bien des épreuves. En juillet 1933, à Montbéliard, ce grand amateur de virées en moto a un grave accident qui lui broie une jambe. Il ne se déplacera plus sans cannes - mais refera de la moto, ses deux cannes ficelées au cadre ! En 1940, durant le séjour de l'écrivain au Brésil, son fils Yves est atteint de tuberculose et c'est pour son père un nouveau motif de déchirante inquiétude. Quelques années plus tard, en 1947, pendant un séjour d'Yves au sanatorium, Bernanos et sa femme, installés alors en Tunisie, ont pris chez eux les deux filles d'Yves et leur jeune mère. Mais Sabine, la plus jeune des deux enfants, tombe malade et meurt à l'âge de treize mois. « La vie est de plus en plus lourde à porter », écrit alors Bernanos à l'un de ses amis. Quelques années plus tôt, il écrivait déjà, au milieu de ses épreuves brésiliennes : « J'appartiens bien, de toute mon âme, au douloureux troupeau des hommes73. »

Mais la foi le soutenait. Non pas la quiétude, mais la recherche de Dieu « dans le doute et dans l'angoisse74 ».

La foi, et l'espérance. « La tradition de l'humble espérance est entre les mains des pauvres, ainsi que les vieilles ouvrières gardent le secret de certains points de dentelles que les mécaniques ne réussissent jamais à imiter75. » Moins de deux mois avant sa mort, déjà miné par le mal qui va l'emporter, Bernanos écrit à un ami : « J'ai plus que jamais confiance dans la douce pitié de Dieu76. »

71. Les Enfants humiliés, éd. cit., p. 173
72. Lettre aux Anglais, éd. cit., p. 164
73. Lettre du 25 février 1940. Combat pour la liberté, éd. cit., p. 302
74. Ibid., p. 647
75. Les Enfants humiliés, éd. cit., p. 212
76. Lettre du 7 mai 1948. Combat pour la liberté, éd. cit., p. 757